Réfugiés de partout et de nulle part. – Quand tout le reste n’est que littérature

Julien Clerc, ambassadeur de bonne volonté auprès du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies

Julien Clerc, ambassadeur de bonne volonté auprès du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies

Julien Clerc, une voix pour les droits

Julien Clerc reste avant tout un chanteur populaire. Compositeur de qualité, il a su s’adjoindre les services d’auteurs aussi réputés que Jean-Loup Dabadie pour « L’assassin assassiné » (1980) ou Étienne Roda-Gil pour « Utile » (1992).

Toutefois, comme ces deux titres en témoignent, cet adepte des chansons à texte ne rechigne pas à se servir de son micro pour exprimer des idées fortes. Si « L’assassin assassiné » renvoyait au thème de la peine de mort et « Utile » à celui de la liberté d’expression, une troisième chanson justifie d’être redécouverte en ces temps déraisonnables de migrations forcées.

Il s’agit bien entendu de « Réfugié », daté de 2012, un des chefs-d’œuvre lyriques de l’ambassadeur de bonne volonté du HCR.

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Les vertus d’un texte-hommage

Le texte d’Étienne Roda-Gil s’apparente sur le plan énonciatif à une adresse au « Réfugié » universel et intemporel. Toutefois, l’allocutaire implicite du « je » énonciateur demeure, à n’en pas douter, l’auditeur français et sédentarisé du chanteur. D’où l’importance du refrain, « Nous sommes tous, tous, tous / Des réfugiés » qui « nous » parle aussi intensément aujourd’hui.

La qualité d’un texte de chanson se mesure souvent à son entrée en matière. Celle de « Réfugié » est à ce titre digne de commentaires. En effet, l’énoncé s’ouvre sur un paradoxe souligné par l’ironie tragique des trois premiers vers : « Réfugié, tu as tous les droits / Marcher à quatre pattes / Ou au pas de l’oie. » Clairement, le texte cherche à déplacer le point de vue en laissant présupposer que, potentiellement, dans la ligne du slogan célèbre, « Nous sommes tous des juifs allemands », nous sommes tous des réfugiés.

Le message d’espoir délivré par la strophe à valeur de refrain, « Avoir des droits avoir un toit […] » est, de fait, compensé par l’évocation de la souffrance du réfugié, tant sur le plan physique (strophe 1) que moral (strophe 3). On retrouve d’ailleurs dans la strophe 3 l’ironie tragique repérée dès le premiers vers. Ce qui est énoncé sur le ton de l’évidence, « Bien sûr on peut oublier » demeure, en effet, loin d’en être une dans la réalité.

 

Déclaration de Julien Clerc sur le site du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations Unies

Déclaration de Julien Clerc sur le site du Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies

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Protocole pédagogique visant à un approfondissement de l’écoute

En classe de troisième, ce texte se situerait idéalement dans le cadre des programmes de littérature impliquant corrélativement l’expression de soi, l’histoire contemporaine et la question de l’engagement. Néanmoins, on a tout lieu de penser que son contenu citoyen justifierait de lui attribuer une place dans le nouvel enseignement civique et moral (EMC).

Le premier axe de travail pourra consister en une réflexion orale collective à partir d’images de presse diffusées en classe. Il serait intéressant de demander aux élèves ce qu’ils observent sur ces photographies et ce qu’ils ressentent.

On parviendra naturellement à une actualisation de la question des réfugiés. Cela justifiera, par parenthèse, de se munir d’une carte géographique afin de matérialiser les déplacements de populations.

Dans un deuxième temps, il serait légitime d’associer sur le plan lexical deux mots ayant la même racine : réfugié et refuge. En effet, la langue française accueille aussi bien les formules « trouver refuge » que « donner refuge ». Par là même, la question des réfugiés met en interrelation celui qui cherche la protection et celui qui est susceptible de la lui donner.

Il importe, en outre, dans le prolongement de ce travail sur le lexique, de préciser l’idée qu’un réfugié est un être humain qui a quitté son pays d’origine non parce qu’il est en quête d’un eldorado mais bien en raison du danger qu’il encourait sur place.

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Retour vers la chanson à texte

Une fois ce travail préalable effectué (ce qui nous fait envisager une séance « dense » en une heure ou, plus raisonnablement, deux séances), ce sera le moment de faire entendre la chanson de Julien Clerc.

Comme précédemment, à partir des photographies, il s’agira de faire parler les élèves sur le texte en leur demandant, par exemple, de noter au brouillon les mots ou expressions qui les ont le plus marqués : « quatre pattes », « avoir un toit », etc.

L’objectif de cette approche intuitive du contenu de la chanson est de préparer une lecture plus fine une fois le texte distribué aux élèves ; lecture qui tendra à reprendre les éléments d’analyse énoncés en amont de l’article.

Le caractère allusif, voire elliptique, de « Réfugié » justifie un étayage afin que chaque élève soit en position de comprendre ce que la chanson cherche à exprimer et/ou à dénoncer.

 

"Akim court", de Claude K. Dubois, Pastel, 2014

« Akim court », de Claude K. Dubois, Pastel, 2014

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À titre de prolongement

Les paroles d’Étienne Roda-Gil auront tout loisir d’ouvrir à d’autres lectures. En classe de troisième, par exemple, comment ne pas conseiller le court roman d’Andrée Chedid, Le Message, où le déplacement de population est remarquablement représenté, ainsi que Lampedusa, de Maryline Desbiolles, et Toute seule loin de Samarcande, de Béa Deru-Renard. Et, pour les plus jeunes, l’album Akim court, de Claude K. Dubois, ouvrage soutenu par Amnesty international.

En classe de seconde, dans le cadre de l’objet d’études, « L’argumentation au XVIIe et au XVIIIe siècles », il pourrait être pertinent de retenir l’article « Réfugiés » de l’Encyclopédie (auteur anonyme) qui commence ainsi :

« Réfugiés. C’est ainsi que l’on nomme les protestants français […] forcés de sortir de France, et de chercher un asile dans les pays étrangers, afin de se soustraire aux persécutions qu’un zèle aveugle et inconsidéré leur faisait éprouver dans leur patrie […] ».

La chanson, plus facile d’accès que l’article, constituera un vecteur d’intérêt et un élément de stimulation par rapport à la lecture analytique du texte des Lumières.

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CQFD

Ne nous y trompons pas. Les questions d’actualité ne peuvent plus être tenues à l’écart des apprentissages mis en œuvre, notamment, par le professeur de lettres. De ce point de vue, il ne s’agit pas simplement de répondre à des injonctions ministérielles impliquées par la nécessaire réforme du collège.

Le péril écologique, les déplacements forcés de populations, la destruction des piliers de la mémoire de l’humanité, les crimes contre la liberté d’expression, engagent chacun à remettre en perspective « cent fois sur le métier » les fléaux qui nous frappent les uns après les autres en profitant de l’éclairage de la littérature classique, contemporaine et ultra-contemporaine.

Peut-on aujourd’hui enseigner autrement qu’« en situation », pour reprendre la terminologie sartrienne ? Le débat reste ouvert en même temps que tout le sens de la mission du professeur.

Antony Soron, ÉSPÉ Paris

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Julien Clerc : « Personne ne choisit de devenir un réfugié », sur le site du Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies, déclaration suivie de l’interprétation de « Réfugié » .

Voir : Titeuf en héros tragique – des vertus pédagogiques du buzz, par Antony Soron.

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