Professeur de lettres : en cours, pour surprendre, il faut innover

Discussion à bâtons rompus
avec une professeur de lettres classiques heureuse

Jeune retraitée de l’Éducation nationale, Claude Arditty exerce toujours à temps partiel dans l’enceinte de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis et à l’hôpital de Villejuif.

Au cours de sa carrière elle a enseigné au collège, au lycée et à l’IUFM, dans le cadre de formations pour adultes à l’université et au Greta de Massy, en IUT à Orsay, dans un établissement spécialisé pour de jeunes adultes handicapés à Palaiseau, mais aussi en milieu carcéral et  à l’hôpital. La diversité est pour elle l’une des clés du plaisir que procure notre métier.

Elle a accepté d’évoquer pêle-mêle des bribes de sa carrière : une éclaircie salutaire pour tous les enseignants ayant le désir de puiser à la source du bonheur d’enseigner.

 

Premiers souvenirs

En novembre 1971, alors que je suis professeur stagiaire à Strasbourg, l’IPR vient assister à l’un de mes cours un jour de grève. Les élèves sont dehors, ma salle de classe est vide. L’inspecteur refuse de reporter sa visite et me somme de trouver un groupe d’élèves – « N’importe lesquels », dit-il ! Je réussis à convaincre au hasard vingt élèves de la sixième à la troisième. Nous ne nous connaissons pas. J’essaye de faire le cours que j’avais prévu ; les élèves bien évidemment restent muets. Et là je comprends tout à coup que le dompteur ne peut pas rester les bras ballants dans l’arène sous peine de se faire dévorer par les fauves !

Petit à petit j’ai réussi à briser le silence en élargissant le thème de mes questions, la séance s’est transformée en une sorte de café littéraire, pour le plus grand plaisir de l’inspecteur ! Cette expérience m’a marquée car j’ai pris conscience qu’on pouvait toujours s’adapter, qu’il suffisait d’avoir de l’imagination et surtout de la conviction.

Par la suite, j’ai toujours aimé ce genre de situations : les missions impossibles. Le tout est de trouver le déclic, c’est un peu un défi, cela tient parfois de la magie. Et le plaisir assez égoïste et orgueilleux de celui qui a su braver la difficulté est total.

Premier poste dans un collège d’Étampes, première mission impossible… Une classe de quatrième, une autre de troisième en français et latin, et tout à coup deux collègues en congé de longue durée en allemand et en EPS. À la demande du principal, et en l’absence de remplaçants, j’ai accepté d’enseigner ces deux disciplines (avec des aides bien sûr). Contact extraordinaire avec les élèves, situation d’osmose, de confiance et de plaisir dans le fait de relever le défi ! Un début de carrière avec la reconnaissance des élèves, des parents et de l’institution : que rêver de plus !

Le plaisir du partage, du respect, de la considération des autres. C’est ce genre de satisfaction qui motive les enseignants qui ont une classe dans laquelle ils passent une dizaine d’heures par semaine. La complicité entre élèves et professeur est alors parfaite.

Le problème des stagiaires est que leur première année est souvent douloureuse. Ils prennent contact avec le terrain et sont déçus. Le jeune professeur croit qu’il va faire aimer la littérature, partager le plaisir de lire. Dès les premières séances, il s’aperçoit qu’il faut d’abord mettre en place un cadre de travail avec des règles, qu’il faut apporter des savoir-faire avant d’analyser le moindre texte. Beaucoup ne comprennent pas ce qui leur arrive. Ils reprennent alors la rengaine des salles des profs : les élèves ne s’intéressent plus à rien , le niveau est trop bas, on ne peut plus enseigner, etc. La difficulté vient de l’écart entre leur idéal universitaire et la réalité du terrain, et cela quel que soit le milieu socio-culturel des élèves.

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Enseigner : une question d’énergie, d’équilibre, de modestie, d’écoute, d’image de soi

Être professeur est un métier qui exige beaucoup d’énergie. Dans un cours, l’enseignant doit être performant tout le temps, il doit s’adapter et se réadapter à tout moment. Nous travaillons avec des jeunes qui ont des états d’âme, des humeurs, des manières d’être qui ne dépendent pas seulement de nous mais de ce qui s’est passé avant – avec le professeur du cours précédent ou entre les élèves, ou avec la famille. C’est imprévisible, spontané et difficile à gérer. Ce n’est pas d’ordre rationnel. Il faut donc percevoir rapidement l’atmosphère ambiante de la classe et ne pas oublier les individus qui peuvent de manière isolée perturber le déroulement du cours. Cela exige une attention constante, une écoute permanente et une réactivité immédiate.

Pour être professeur, il faut aussi être extrêmement équilibré. Il faut savoir s’adapter aux choses les plus inattendues en gardant son calme ; crier ne sert à rien si ce n’est à ridiculiser l’enseignant. Il faut donner en permanence. S’il n’y a pas de charisme, il ne se passe rien. Enseigner, c’est échanger, et alors le don est réciproque, le professeur a ainsi le plaisir de recevoir comme un cadeau les acquis et les progrès de ses élèves.

Il est par ailleurs nécessaire d’être modeste. Si l’objectif pédagogique de la séance n’est pas atteint, il ne faut pas en être aigri. Il faut recommencer et attendre patiemment en gérant au mieux le temps, surtout dans les classes à examen. La petite graine que l’on a semée ne germe parfois que quelques mois ,voire quelques années après. Peu importe, elle est là !

Il faut ensuite être capable d’écouter autant que de parler. Certains professeurs ne sont jamais disponibles. Il faut en permanence s’ouvrir aux autres et s’oublier soi-même. Nous ne mesurons généralement pas à quel point c’est important pour le respect et la confiance que nous accordent les élèves.

Un professeur est aussi un comédien, mais contrairement au théâtre, les élèves n’ont pas payé pour le voir. Il doit être attentif à l’image qu’il donne de lui-même. Il doit soigner sa manière de s’habiller, être conscient que les élèves voient tout et nous jugent de manière parfois féroce ! Le timbre de la voix est également très important. S’il est insatisfaisant, il est possible de le modifier par des exercices. Le calme ou l’excitation de la classe en dépendent.

Comme l’acteur, le professeur doit captiver son public, seul sur scène il doit théâtraliser et animer ses propos sous peine de ne pas être écouté. Il faut surprendre, intéresser en étant accessible tout en maintenant un bon niveau de difficultés et d’exigences.

Pour surprendre il faut innover.

Innover

Instaurer un cadre, un rituel, est nécessaire, mais il faut éviter la routine qui engendre l’ennui. Innover, c’est être créatif : trouver des éléments auxquels les élèves ne s’ attendent pas. Quand l’élève est surpris, il écoute. L’une de mes stagiaires commençait tous ses cours par un salut littéraire. Chaque séance commençait par une lecture-surprise. Elle apportait de l’inattendu. Les élèves découvraient le temps de quelques minutes un auteur, une œuvre, une écriture, et le cours qui suivait surfait sur la vague positive du plaisir de la nouveauté.

Innover, c’est aussi pratiquer la pédagogie de projet. Et si possible monter un projet en équipe. Dans toute ma carrière, il n’y a eu aucune année sans atelier théâtre, sans atelier d’écriture, sans classe de neige ou voyage de fin d’année. Certains établissements pratiquent les week-end d’intégration. Tous ces projets sont fédérateurs et créent une dynamique de groupe sans laquelle je ne peux pas enseigner. Les élèves s’investissent volontiers dans un projet et le plaisir de créer et de réussir est partagé par tout le groupe.

Innover, c’est aussi s’adapter à l’évolution des élèves. L’innovation ne se situe pas dans le rapport du professeur à sa matière, mais dans le rapport aux élèves, c’est-à-dire dans sa manière de transmettre des connaissances. Ne pas oublier les TICE, les nouveaux outils informatiques ou Internet. Pour préparer les épreuves orales, j’ai souvent utilisé l’autoscopie en équipe avec un professeur d’éducation physique. Quel plaisir de voir les progrès spectaculaires et ensuite les bons résultats aux examens de mes élèves !

Le professeur de lettres peut facilement se servir de l’image. Je l’utilise de deux manières. La plupart du temps, je ne montre l’image qu’une fois que le texte est compris, que chacun a pu mettre un sens, pas forcément le même pour tout le monde. Je compare le sens que les élèves ont dégagé du texte avec celui du metteur en scène, de l’acteur, du peintre…

Mais l’image peut aussi servir d’accroche, de mise en bouche. Le visionnage d’un film peut faciliter la lecture intégrale d’une œuvre, de même pour une pièce de théâtre. L’essentiel est de laisser toujours la place pour l’interprétation de l’élève. Plaquer d’autorité l’interprétation du professeur est réducteur et le cours est bien plus riche si le professeur ajoute les interprétations des élèves aux siennes ! Enseigner c’est partager.

 

Les sanctions

J’ai compris qu’elles ne servaient à rien. J’ai fait comme tout le monde : j’ai essayé. J’ai eu des élèves qui faisaient des concours pour en obtenir un maximum. Tout d’abord, ce n’est pas dans ma nature de sanctionner. De plus, cela n’a pas de sens. L’élève ne changera que s’il a compris pourquoi il doit changer, si cela a du sens. La punition est pour lui une sorte d’agression, d’escalade dont il veut sortir la tête haute sans montrer que cela le touche. Spirale sans solution et sans fin.

En revanche, j’essaie de mettre l’élève dans une situation ou une position qui l’isolera de la classe, public facile pour lequel l’élève dissipé joue son numéro de caïd. Par exemple, je l’installe au fond de la classe contre le mur, en lui demandant de ne pas sortir ses affaires et de ne rien faire. Il s’agit de se désintéresser de lui, de l’extraire du groupe classe. Un autre exemple : je peux le placer devant les autres et lui demander de prendre en charge la classe, de parler de ce qui lui plaît selon ses centres d’intérêt. Il est très rapidement chahuté.

À travers ces deux exemples, l’élève est isolé du groupe, il perd la face. Ensuite, un long dialogue est nécessaire. Quand il y a un problème, il faut en prendre acte mais ne jamais réagir à chaud. En revanche il est indispensable que l’élève s’explique avec son professeur. Si le professeur est à l’écoute, l’élève parle et le conflit se résout.

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De mauvais souvenirs ?

Je crois que je n’en ai pas vraiment. Mon seul mauvais souvenir de cours date d’il y a trois ans. Durant les six premiers mois de l’année scolaire, je ne suis pas parvenue à installer un cadre de travail dans ma classe de seconde. J’ai trouvé pesant d’attendre aussi longtemps avant d’avoir des résultats, j’avais l’impression de perdre mon temps, de ne servir à rien, c’est insupportable.

Je me suis aperçue que la plupart de ces élèves avaient quitté le collège convaincus qu’ils n’étaient pas capables de faire de longues études. Ils n’avaient aucune motivation, aucune ambition, aucun but. Ce qui les rassemblait était l’option sport, et même dans cette discipline les professeurs n’obtenaient aucun effort.

Motiver les élèves, leur montrer qu’ils sont capables, croire en eux est fondamental.

 

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Finalement, même si le professeur de lettres est celui qui a la plus grande charge de travail de corrections, je dirai qu’il est aussi celui qui a la chance de développer les goûts et la sensibilité des futurs adultes en leur faisant découvrir et comprendre les textes fondateurs de notre culture classique

J’ai éprouvé beaucoup de fierté et de bonheur tout au long de ma carrière dans la transmission de valeurs communes fondées sur nos racines et dans la construction patiente et souvent longue mais passionnante d’êtres qui arrivaient méfiants, désabusés, blessés, parfois révoltés et qui repartaient souriants et confiants ! Le plaisir d’avoir glissé en eux un petit grain de folie !

Propos recueillis par Vanessa Kientz

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Voir sur le site de « l’École des lettres » :

–  Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ? Trente-et-un points de vue sur la question.

– « Une passion pour la littérature…  » Voyage d’une question, par Françoise Gomez. 

– Les finalités humanistes et heuristiques de l’enseignement des lettres, par Monique Legrand.

– Professeur : un emploi d’avenir ? De la vocation à la formation, témoignages et réflexions sur l’entrée dans le métier.

– Accueillir un « emploi d’avenir professeur » dans sa classe à la rentrée, par Thérèse De Paulis.

– Des enseignants vous parlent de leur métier sur le site du ministère de l’Éducation nationale.

– Question : « Je suis en 3e j’adore lire et j’adore écrire je veux devenir prof de littérature mais pour être prise dois-je faire du latin ou du grec? »

Conseils pour une première prise en charge de sa classe par le professeur de lettres, par Antony Soron.

Premier poste, dix conseils pour entrer dans le métier, par Thérèse De Paulis.

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