Primo Levi, « Moi qui vous parle. Conversation avec Giovanni Tesio »

Primo Levi, "Moi qui vous parle. Conversation avec Giovanni Tesio"Trente ans après la mort de Primo Levi, un petit livre d’entretiens paraît. Petit mais riche et éclairant. Ce Moi qui vous parle aurait dû constituer la base d’une biographie autorisée que Giovanni Tesio souhaitait écrire sur l’écrivain et témoin que nous connaissons.

Primo Levi a participé à trois entretiens, un quatrième était prévu, qui n’a jamais eu lieu. La dépression chronique qui l’affectait a eu raison de lui, mais pas seulement elle ; l’air du temps, qui était à la négation du crime, le sentiment de ne plus pouvoir transmettre, d’autres causes plus intimes.

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Une image contrastée et complexe de Primo Levi

De tout cela, nous ne trouvons que quelques traces dans le livre. En effet, l’essentiel des entretiens est consacré à l’histoire de la famille Levi – Sarti pour la branche maternelle –, à l’enfance et la jeunesse, au climat de l’avant-guerre et au retour. Le centre de l’existence, le camp, est à peine abordé. Mais qui a lu les nombreux entretiens de Levi, notamment avec Ferdinando Camon, Philip Roth et quelques autres, sait de quoi il retourne. Sans parler de la lecture de Si c’est un homme et, quarante ans après, des Naufragés et les Rescapés.

Le livre donne une image contrastée, complexe, de Primo Levi :

« Témoin majeur d’Auschwitz, cet homme dont l’absolue probité n’avait d’égale que la blessure qu’il portait dans son esprit et sa chair, était un maître de la laïcité, de la raison, du doute et du questionnement, mais aussi de la clarté, de la résistance, de la détermination et de l’action. »

Le propos de l’auteur en introduction est important. Les valeurs qui étaient les siennes, celles des Lumières également incarnées par un Italo Calvino et tant d’autres, sont aujourd’hui brouillées, niées ou affadies. On en aurait plus que jamais besoin.

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Le père et le fils

Ainsi, Levi parle de l’héritage de la judéité, non en termes religieux, mais à travers le livre. Son père était un lecteur boulimique et le jeune Primo a hérité de ce goût des textes, dans leur grande diversité. Il n’est qu’à lire À la recherche des racines, anthologie personnelle, ou Le Métier des autres, pour s’en rendre compte.

Ce père très cultivé, parlant plusieurs langues n’est pas très proche de son fils. Primo Levi le constate avec un peu d’amertume. À l’adolescence, le jeune homme se sent seul, sans recours face à l’émergence des sentiments, de la sexualité : « Mon père m’a apporté des livres de Mantegazza et de Freud. Il n’a absolument pas essayé de me donner le moindre coup de main, de me venir en aide. » Si l’on connaît Freud, précisons que Mantegazza est un « ardent promoteur des théories hygiénistes en Italie ». Ce n’est pas ce dont a besoin un fils.

Les goûts des deux hommes sont opposés. Primo aime la montagne et s’y rend le plus souvent possible. Quand son père marche, c’est en ville, et s’il doit quitter Turin en été, pour éviter les grandes chaleurs, il cherche une campagne bien reliée par le train, pour retrouver la ville à la fraicheur revenue.

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L’école et le collège sous le fascisme

La famille, décrite dans Le Système périodique comme l’élément « Argon », est diverse. Un oncle maternel est un grand cinéphile. On ne s’intéresse guère à la politique et le fascisme ne suscite pas la révolte ou le dégoût que l’on trouvera chez d’autres. À l’instar de Giorgio Bassani, racontant la Ferrare sous Mussolini, Levi évoque l’école, le collège et le lycée sous le fascisme sans que l’emprise idéologique ne se voie.

Les professeurs qu’il a au lycée d’Azeglio, l’équivalent turinois d’un grand lycée parisien, n’ont pas dû avoir la tâche facile : classes nombreuses, masculines et chahuteuses, et un Primo Levi qui ne s’en laisse pas compter. La galerie de portraits qu’il brosse rappellera aux amateurs de cinéma celle que l’on voit dans Amarcord, de Fellini. Levi est capable de coller la professeure de sciences naturelles, et de faire sortir de ses gonds un curé, professeur de latin grec qui s’exprime en patois piémontais, de façon inélégante.

Peu d’enseignants échappent à la charge, mais Levi ne cache pas son goût pour la grammaire. Il aime comparer les systèmes linguistiques ; sa lecture en est marquée : « Je dissèque ce que je lis ; je m’attache à la texture de la phrase. » C’est pourquoi l’opposition simpliste, réductrice, entre « littéraires » et « scientifique », dont l’inanité se perçoit dans nos écoles, vaut pour lui. Ingénieur chimiste, il « dissèque » les odeurs (dans le camps comme dans l’entreprise) comme la prose dans la Montagne magique, dans Céline (lu avant la guerre avec beaucoup d’intérêt) ou chez l’Arioste qu’il aime pour sa dimension épique.

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De la conversation à la confession

Levi n’est pas toujours où on l’attend. Son amitié avec Mario Losano, un jeune fasciste héros du récit « Un long duel », dans Le Métier des autres, peut surprendre. Tout les oppose, en ce temps d’avant-guerre, mais Losano est moins convaincu par ce régime bouffon et sinistre, que cynique. Il aime la force physique, a une sexualité précoce, ce qui fascine sans doute le jeune homme inhibé qu’est Levi.

Là est le cœur secret de ce livre d’entretien, qui prend parfois le ton d’une confession.

Parmi les motifs les plus douloureux de son existence, Levi souligne le difficile rapport avec les femmes. La rencontre avec Lucia, son épouse, immédiatement après la guerre est salvatrice, comme l’écriture de Si c’est un homme [1]. Cette vie commune et ce qui la suit n’efface pas la douleur, le remords d’une perte.

Dans un moment particulièrement difficile des entretiens, il évoque Vanda Maestro, avec qui il allait en montagne. Elle est l’héroïne d’« Or », texte du Système périodique. Il se reproche l’arrestation de la jeune femme, et sa mort à Auschwitz. Il l’a aimée sans le lui dire et c’est comme si une autre vie avait été possible.

Levi parle à diverses reprises de ce qui le hante, le vieillissement, la perte des amis qui meurent ou s’éloignent, la solitude. Seul, il ne l’était pas vraiment et, depuis la parution de La Trêve, il était connu, reconnu, apprécié. Il n’avait aucune difficulté à publier. Cela suffit-il ? Bien sûr que non, hélas. Beaucoup de déportés le disent : ils ne sont jamais sortis du camps. Et un rien y ramène, la nuit.

Norbert Czarny

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1. À propos de cette écriture, de son histoire, on lira la biographie consacrée à Levi par Philippe Mesnard parue chez Hachette en 2012.

• Primo Levi, « Moi qui vous parle », Conversation avec Giovanni Tesio traduit par Marie-Paule Duverne, Pocket Tallandier.

Primo Levi, témoin et écrivain, par Yves Stalloni.

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