«Portraits crachés. Un trésor littéraire de Montaigne à Houellebecq», de Claude Arnaud

À l’époque du selfie et de l’image envahissante, la question du portrait est devenue essentielle. Comme l’écrit l’auteur au début de son introduction : « Il nous faut saisir notre reflet pour réellement croire à notre existence. » La littérature a elle-même, mais assez tardivement, récupéré ce principe et offert des pages consacrées à montrer un ou des personnages.

Le premier portrait littéraire, si l’on en croit Arnaud, serait celui du roi Louis XI par Philippe de Commynes dans ses Mémoires, rédigés entre 1489 et 1498. Mais la vraie naissance du portrait littéraire, revient à Montaigne qui, influencé par les mutations de son temps, se pose une question inédite : « Qui suis-je ? »

À partir des Essais, le modèle va se répandre et fournit la matière de cette passionnante anthologie qui cite une bonne centaine d’auteurs français et autant d’exemples de portraits, de l’abbé Dubois vu par Saint-Simon, du Chat présenté par Buffon, Chateaubriand peint par Joubert, Charlus sculpté par Proust, Cocteau croqué par Gide. L’organisation permet d’examiner successivement l’autoportrait, genre très fourni, le portrait flatté et le portrait-charge, le portrait historique, le portrait à clef, le portrait collectif, le portrait animal, etc.

Il ne s’agit pas de simples extraits présentés dans l’ordre chronologiques et précédés de courts « chapos », mais d’un véritable essai avec des textes soigneusement écrits, très pertinents et très personnels, souvent teintés d’humour, dans lesquels Claude Arnaud donne son sentiment sur l’auteur, ses conceptions, ses objectifs, son style. Avec un joli sens du raccourci et de la formule. Par exemple : «  La modestie n’étouffe pas longtemps Chateaubriand » ; « Écrivain sanguin, Barbey (d’Aurevilly) tape dur. » « Saint-Simon est difficile à charmer, d’ordinaire » ;  « Retz l’excessif échappe aux bilans rationnels », etc.

Une place de choix est naturellement accordée à Balzac car il illustre, mieux que d’autres, l’idée suivant laquelle le portrait se fait « vecteur de fiction » Adepte de la physiognomonie de Lavater, Balzac est convaincu que les traits du visage ont une signification, que les corps émettent des messages. On a donc intérêt à ne pas sauter les portraits, pas plus que les descriptions en lisant Balzac.

Maurice Barrès disait que le portraitiste n’est pas un simple amateur d’âme, il est aussi un voleur, il dérobe la vérité d’un modèle. Sauf qu’en agissant ainsi, il se révèle lui-même, car, comme l’écrit Oscar Wilde dans Le Portrait de Dorian Gray,

« Tout portrait qu’on peint avec âme est un portrait, non du modèle, mais de l’artiste. »

Yves Stalloni

 

Claude Arnaud, « Portraits crachés. Un trésor littéraire de Montaigne à Houellebecq », Robert Laffont, « Bouquins »,  2018,  933 p.

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