« Guillaume Apollinaire », de Laurence Campa

"Apollinaire", par Laurence CampaIl y a toujours une bonne raison pour parler d’Apollinaire, un de nos poètes lyriques les plus attachants. Mais il en est deux qui sont liées à l’actualité.

D’une part, et il en a été question sur ce site, le centenaire de la parution d’Alcools, recueil qui fut publié au printemps de l’année 1913.

D’autre part, les commémorations – qui ne font que commencer – de la Grande Guerre à laquelle le poète fut intimement lié, pour laquelle il versa son sang et qui, indirectement, entraîna sa mort prématurée, à trente-huit ans, le 9 novembre 1918, à deux jours de l’Armistice.

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 « Tout commence par l’errance d’une famille italo-polonaise désunie »

Depuis le livre pionnier de Pierre-Marcel Adéma, Apollinaire le mal aimé, en 1952, de nombreux ouvrages ont été publiés autour de l’auteur du « Pont Mirabeau », dont ceux, essentiels, de Michel Décaudin qui fut l’infatigable commentateur du poète. La biographie que nous donne aujourd’hui Laurence Campa, auteur déjà d’un bel opus de la collection « Découvertes », Apollinaire : la poésie perpétuelle, est appelée à faire date, par sa richesse, la précision de l’information, l’empathie de la démarche et l’élégance de l’écriture.

Pour se convaincre de la réussite de cet ouvrage, il n’est que de lire attentivement, au moins en guise de mise en bouche, les six pages remarquables qui constituent le « Prologue ». Avec mesure et finesse, tout est dit sur Kostro. Par exemple : « Tout commence par l’errance d’une famille italo-Polonaise désunie » ; et plus loin : « Vers vingt ans, il conjura sa bâtardise en s’inventant un nom nouveau. » Ou encore : « Source de création, la mobilité native d’Apollinaire fut aussi cause d’inquiétude et de fragilité. » Et aussi, à propos de son passage dans les tranchées où il reçut sa grave blessure : « Comme tous les combattants, le front l’avait prématurément vieilli. »

Enfin cette belle synthèse : « Trouée d’ombres, orientée par l’Histoire et les fatalités intimes, cette existence intense, fluctuante et trop brève, s’épanouit cependant grâce à son heureuse propension à la joie, à l’amour de la vie et du destin, aux ressources d’une intuition prodigieuse et d’un talent protéiforme, dont l’aisance trompeuse éclipse la patience et la pugnacité. »

 

Précarité matérielle et richesse des rencontres

À la suite de ces belles phrases, on se sent impatient de lire la suite qui n’est que le développement  et l’illustration de ces dispositions naturelles, de ces failles, et du conflit entre les unes et les autres. Car si nous devions caractériser Apollinaire, dans sa vie comme dans son œuvre, c’est bien l’idée de contraste qu’il faudrait retenir.

L’aspect biographique peut en être une preuve si l’on oppose la richesse de ses rencontres – avec tous les grands artistes de son temps, de Max Jacob à Picasso, de Fargue à Delaunay, de Jarry à Matisse – avec les difficultés matérielles de son quotidien ; la précarité de sa situation et la gaieté communicative de son tempérament ; opposition aussi entre l’obscurité de ses origines (Laurence Campa fait un point décisif sur cette question, écartant définitivement la présomption de paternité prêtée à l’officier italien Francesco Flugi d’Aspermont), son statut d’apatride, et son désir d’intégration associé à son attachement à la tradition artistique française ; entre ses déconvenues sentimentales (qui lui ont valu le surnom de « mal-aimé » emprunté un poème célèbre), et ses nombreuses bonnes fortunes féminines dont la liaison, pendant près de cinq ans, avec la séduisante et talentueuse Marie Laurencin.

 

Une production extraordinairement diverse

Si l’on prend en considération ses œuvres, la marque du contraste se retrouve à l’intérieur de sa poésie (n’a-t-on pas copieusement moqué le prétendu « bric-à-brac » qui compose Alcools ?) ; on la perçoit également dans l’éclectisme de ses goûts et de ses références, dans la diversité de ses productions, de l’article alimentaire à une comédie « surréaliste », d’un récit érotique à une chronique esthétique, d’un conte poétique à des conférences sur l’avant-garde.

L’ « Enchanteur » – c’est ainsi que l’appellent ses amis – cultive la surprise, ainsi qu’il aime à le répéter : « Le nouveau existe […]. Il est tout dans la surprise. L’esprit nouveau est également dans la surprise […]. La surprise est le plus grand ressort du nouveau.» Il est nourri des formes et des idées du passé, mais déclare vouloir récuser « l’ancien jeu des vers » (« Les fiançailles ») et ouvre son recueil le plus célèbre par cet aveu : « À la fin tu es las de ce monde ancien » (« Zone »).

Se lira avec un intérêt grandi par les circonstances la « Quatrième époque » de ce passionnant parcours biographique, intitulée « De l’ordre à l’aventure » et couvrant la période 1914-1918. Le démarrage se fait, comme il se doit, dans la « petite auto » d’André Rouveyre qui, écrit joliment Laurence Campa,  « fouillait la chaussée aveugle de ses lumières falotes ». Ainsi que le dit le poème de Calligrammes correspondant à l’épisode, nous sommes « Le 31 du mois d’août 1914 » (à vrai dire le 31 juillet), et les deux automobilistes, partis de Deauville, devinent sourdement « que la petite auto [les] avait conduits dans une époque nouvelle ».

 

Guillaume et la guerre

Il faudra près de 300 pages à la biographe pour nous raconter en détail le rapport de Guillaume à la guerre.

Apollinaire en 1916

Apollinaire en 1916

Les étapes, bien que connues, méritent d’être balisées : l’enrôlement à Nice et la rencontre de Lou ; la caserne d’artilleurs à Nîmes ; la case d’Armons, joli nom, fort poétique, qui ferait oublier les obus des « boches » ; le « paysage inquiet » de la cote 146 ; l’écriture des tranchées « à la lueur des tirs » ; la parenthèse vers le Sud pour retrouver, sans illusion ni espérance, Madeleine, entrevue dans un train ; enfin le « bois des Buttes » où le sous-lieutenant Kostrowitsky, reçoit, le 9 mars, son décret de naturalisation et où, huit jours plus tard, un éclat de 150 vient transpercer son casque et trouer son crâne au-dessus de la tempe droite. La « jolie » guerre est terminée.

Comme le « poète assassiné », le blessé peut déclarer : « Je ne crains pas la mort cependant / Je ne veux pas être à sa merci. »

 

Un Orphée des temps modernes

L’épilogue du livre de Laurence Campa s’ouvre au Père-Lachaise où Cendrars arriva en retard. Apercevant une motte de terre sur la tombe qui venait d’être refermée, le poète du Transsibérien crut reconnaître la tête d’Apollinaire et, dans ses souvenirs, expliquera : « C’était bien lui. Nous l’avons vu. Apollinaire n’est pas mort. »

La prophétie se vérifia vite quand de turbulents cadets, Eluard, Desnos, Breton et quelques autres décidèrent de placer la nouvelle école poétique sous l’égide de cet Orphée des temps modernes, jeteur de ponts entre les époques.

« Hommes de l’avenir souvenez-vous de moi / Je vivais à l’époque ou finissaient les rois » avait-il écrit dans « Vendémiaire ».

Le livre magistral et définitif de Laurence Campa vient opportunément entretenir le souvenir d’un immense poète.

                                                                                                Yves Stalloni

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• Laurence Campa, « Guillaume Apollinaire », Gallimard, « Biographies », 819 p.

• Apollinaire  sur France Culture, avec Laurence Campa.

• Écouter Apollinaire lisant « Le Pont Mirabeau » et « Marie ».

• Apollinaire dans les Archives de l’École des lettres.

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