Henri Michaux : « Donc c’est non. »

Henri Michaux : "Donc c’est non"Contre la « vedettomanie »

Dans un envoi posthume, très amusant, Henri Michaux s’adresse à Jean-Luc Outers. Celui-ci vient de rassembler toutes les lettres du poète signifiant refus.

Et des refus, Michaux en exprime beaucoup : être publié en poche « pour vingt mille imbéciles au lieu des deux mille habituels », se trouver « enfermé » en « Pléiade », la si prestigieuse collection qui fait rêver plus d’un écrivain, recevoir des prix richement dotés, participer à des colloques sur la poésie et sa poésie en particulier, être pris en photo et voir un livre illustré par son visage, être dit par des comédiens dans des spectacles de théâtre ou de cabaret, figurer dans des anthologies, donner une interview à la radio… publier une correspondance.

Jean Luc Outers ne reçoit qu’une lettre imaginaire, en janvier 2015. L’auteur ne se mettra pas en colère et c’est tant mieux pour lui. Et pour nous.

.

Un livre roboratif et drôle

Donc c’est non est un livre roboratif et drôle. Il fait du bien dans un contexte littéraire ou artistique qui n’est pas à la discrétion, à la modestie ou au retrait, à quelques exceptions près. On préfère « aller dans les médias », pérorer, parler de tout et de rien, donner son avis sur les sujets les plus complexes, avec l’aplomb le plus total. Quant à l’image ! On aime avoir sa photo en Une des magazines, quitte à ce que ce soit polémique, on s’affiche sur les panneaux publicitaires, le reste à l’avenant.

Michaux n’aimait pas trop son temps ; il aurait détesté celui que nous vivons. Mais oublions ce que l’on pourrait qualifier de misanthropie, et qui était sans doute sagesse. Pour reprendre le mot de Gide, il faut relire Michaux et par exemple, lire ces lettres à la lumière de Poteaux d’angle, l’un de ses derniers recueils constitués d’aphorismes, de pensées. Ainsi écrit-il :

« Des inconnus ou mal connus s’annoncent. Ils viennent en amis… eh ! euh ! garde tout de même ta distance d’alarme. Sur le plus élémentaire savoir concernant la conduite de la vie, en saurais-tu moins qu’un simple animal ? »

On pourrait voir là un écho à l’une des lettres les plus effrayantes de ce recueil. Elvira Fernandez, « traductrice-persécutrice » en espagnol, harcèle le poète. Elle lui envoie des lettres recommandées et suscite la fureur du destinataire excédé. Elle va jusqu’à lui offrir une cage enfermant une colombe. Un message accompagne le cadeau. La fin de non-recevoir ne la désespère pas : elle sera présente à son enterrement…

.

« Laissez-moi mourir d’abord »

De l’animal évoqué plus haut, Michaux a les réflexes de défense. Mais il a une connaissance de lui-même que des années d’exploration, par l’écrit, par le dessin, par les voyages aussi – qu’ils soient déplacements lointains ou séjours artificiels – n ‘épuisent pas. Michaux ne peut supporter d’être vu, figé par une photo ou enfoui dans la masse des écrits critiques, même s’ils sont laudatifs et mettent en relief la richesse de son œuvre, parce qu’il se sent mis en cage comme l’oiseau, enfermé, voire étouffé.

Être enfermé dans un volume précieux, c’est assez proche de ce qu’il éprouve depuis longtemps et que cite Outers dans son excellente préface : « Ma vie : traÎner son landau sous l’eau. Les nés fatigués comprendront. » Une maladie du cœur trouve ici sens, dans l’image concrète, comme souvent chez le poète.

Et puis il y a les mots du temps, de ce temps-là, déjà, du nôtre, encore :

« Communiquer ? Toi aussi tu voudrais communiquer ? Communiquer quoi ? Tes remblais ? – la même erreur toujours. Vos remblais les uns les autres ? Tu n’es pas encore assez intime avec toi, malheureux, pour avoir à communiquer. »

De même pour « conversation » :

« Pourquoi des conversations ? Pourquoi tant d’échanges de paroles des heures durant ? On revient s’appuyer sur un environnement proche et avec des proches s’entretenir de proches, afin d’oublier l’Univers, le trop éloignant Univers, comme aussi le trop gênant intérieur, pelote inextricable de l’intime qui n’a pas de forme. »

Refus d’une certaine parole sur soi, d’une parole qui ne tiendrait pas compte de ce « noyau infracassable de nuit » qu’évoquait Breton, pour d’autres raisons. Michaux ne veut ainsi pas que soient réédités ses poèmes anciens parus au Disque vert. De même il ne veut pas qu’on publie « Nous deux encore », superbe texte qu’on lira après sa mort, consacré à la mort accidentelle de son épouse. Le « gênant intérieur » qu’il évoque, et qu’au fond il décrit dans nombre de ses textes liés à l’expérience de la mescaline n’a rien à voir avec celui qu’évoque Leiris dans L’Âge d’homme ou d’autres textes à teneur autobiographique. Pas davantage avec la biographie : retourner à Namur sur les lieux de sa naissance lui donne le cafard, se rappeler le « haïssable passé » le dégoûte.

Quant à proposer pour une prestigieuse « Bibliothèque idéale » conduite par Robert Mallet sa biographie, il procède a minima : « Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d’existence » est un chef-d’œuvre laconique et ironique. Ainsi de son survol des années 1900 à 1906 à Bruxelles : « Indifférence, inappétence, Résistance. » L’adulte à qui on propose de recevoir un prix ou d’écrire pour une revue qui lui rend hommage n’est pas plus volontaire : « Laissez-moi dormir », écrit-il. Ou « Laissez-moi mourir d’abord ».

.

« Entoure-toi d’un insatisfaisant entourage. »

Michaux n’a donc guère d’affinités avec Leiris, et moins encore avec Breton. Il se tient à l’écart du surréalisme, de même qu’il refuse un embrigadement dans la poésie de la Résistance :

« La Résistance fut un mouvement. Je n’en fis jamais partie. Il serait un peu tard à présent. On considère en général comme un honneur le fait d’y avoir participé. Aussi dois-je remercier celui qui parlant en son nom songerait à m’accueillir. Mais jamais (je crois) je ne prendrai une place à laquelle je n’ai pas droit et ne voudrais paraître l’avoir recherchée. »

Michaux ne signe jamais de pétition. Envie de tranquillité ? De confort ? Jamais. On lira un autre de ses poteaux d’angle pour mesurer l’homme, toujours de passage ou dans le passage, comme il l’écrit dans une lettre :

« Entoure-toi d’un insatisfaisant entourage. Rien de précieux. À éviter. Jamais de cercle parfait, si tu as besoin de stimulation. Plutôt demeure entouré d’horripilant, qu’assoupi dans du satisfaisant. »

Au fond, il n’aurait pas été dépaysé en 2016.

Norbert Czarny

.

• Henri Michaux, « Donc c’est non », Gallimard, 2016, 200 p.

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *