Perdre un livre. À propos de l’histoire littéraire

Les nouveaux programmes de français pour le lycée redonnent toute son importance à l’histoire littéraire. Celle-ci doit permettre d’expliquer aux élèves comment les écrivains se situent dans l’histoire générale de la France et comment ils se situent les uns par rapport aux autres, dans une logique de continuité ou dans une logique de rupture, et pour parler en termes plus contemporains dans une logique de conservation ou dans une logique de disruption.

Cela revient à dire que la chronologie est une notion centrale dans l’apprentissage de la littérature et tout cela serait merveilleux s’il s’agissait en effet d’une chronologie ludique, si les nouveaux programmes permettaient de jouer avec la notion de chronologie et de manipuler cette notion pour en analyser les fondements et les principes. Mais en l’occurrence il ne s’agit pas de n’importe quelle sorte de chronologie. Il ne s’agit pas d’une chronologie à plusieurs vecteurs.

En l’occurrence il s’agit d’une chronologie linéaire,

il s’agit d’une chronologie non réversible,

d’une chronologie dont le seul vecteur est le temps qui passe, sur une frise, avec des noms et des dates, avec des événements :

les guerres de religion, les Essais,

Louis XIV, les Fables, La Princesse de Clèves, la tragédie classique,

les Lumières, Candide, l’Encyclopédie,

la Révolution de 1789,

René, l’épopée napoléonienne,

Le Père Goriot,

la bataille d’Hernani,

la Révolution de 1848,

le Second Empire, Les Misérables, L’Éducation sentimentale,

la guerre de 1870,

la Troisième République, Les Illuminations, L’Assommoir,

l’affaire Dreyfus, « J’accuse »,

Alcools, la Première Guerre mondiale,

la révolution surréaliste,

Voyage au bout de la nuit,

la Deuxième Guerre mondiale, L’Étranger,

les Trente Glorieuses, Fureur et mystère,

Les Gommes,

et puis François Mitterrand, et puis L’Amant,

et puis Dora Bruder.

Pourtant on se souvient que Gérard Genette, analysant les paradoxes de Borges dans « L’utopie littéraire » (Figures I, Éditions du Seuil, « Tel Quel », 1966 ; rééd. « Points Essais », 1976, pp. 123-132), soutient qu’« il faut parcourir à l’envers le temps des historiens et l’espace des géographes » et que « [d]ans le temps réversible de la lecture, Cervantes et Kafka nous sont tous deux contemporains ».

Il faudrait donc distinguer d’une part le temps irréversible de l’écriture à l’intérieur duquel Saint-Simon est antérieur à Proust, et par conséquent à l’intérieur duquel les Mémoires ont été capables d’inspirer la Recherche ; et d’autre part le temps réversible de la lecture à l’intérieur duquel nous construisons une autre temporalité par couches et par sédimentations, une géologie perpendiculaire à l’horizon chronologique où les œuvres contemporaines ont formé les strates inférieures, les fondations les plus sûres et les plus anciennes.

J’ai lu La Jalousie d’Alain Robbe-Grillet six ans après avoir lu Voyage au centre de la Terre. Et c’est seulement vingt-trois ou vingt-quatre ans après avoir lu La Jalousie que j’ai lu Mademoiselle de Maupin. Je sais bien que Théophile Gautier est un écrivain du XIXe siècle, qu’il a soutenu Victor Hugo pendant la bataille d’Hernani,

je sais bien que Jules Verne a commencé à écrire sous le Second Empire et qu’il a continué d’écrire pendant la Troisième République jusqu’à la loi de séparation des Églises et de l’État,

et je sais bien par ailleurs qu’Alain Robbe-Grillet est un auteur du XXe siècle, qu’il est né en 1922 et qu’après la Seconde Guerre mondiale il a travaillé comme ingénieur à l’Institut des fruits et légumes coloniaux,

et donc qu’Alain Robbe-Grillet est postérieur à Jules Verne et que celui-ci est postérieur à Théophile Gautier dans la chronologie de l’histoire,

je sais bien que ces dates et ces faits ont une très grande importance et que les livres portent en eux une part des événements, qu’ils ont pour l’essentiel été influencés par ces événements, qu’ils en sont d’une manière ou d’une autre la cristallisation,

Théophile Gautier par André Gill

Théophile Gautier par André Gill, « La Lune », 2 mai 1869

mais dans ma géologie de lecteur, dans l’histoire de ma lecture, c’est Théophile Gautier qui est postérieur à Alain Robbe-Grillet, les livres d’Alain Robbe-Grillet sont liés pour moi aux années révolues de ma jeunesse, ils sont liés à Nantes et aux cafés de Nantes, à mon passé, à mon apprentissage de la lecture,

tandis que Théophile Gautier est lié à mon actualité, au présent, à ce que je suis devenu,

à ma maturité lentement construite par la lecture des livres d’Alain Robbe-Grillet, hors desquels je serais un autre lecteur aujourd’hui, un autre enseignant, comme je serais un autre enseignant et un autre lecteur si je n’avais pas lu La Modification avant d’avoir lu La Bête humaine.

J’ai lu Mademoiselle de Maupin qui date de 1835 vingt-trois ou vingt-quatre ans après avoir lu La Jalousie qui date de 1957, et j’aurais lu Mademoiselle de Maupin d’une manière bien différente si je n’avais pas lu La Jalousie, si à cause de La Jalousie je n’avais pas lu dans le désordre les livres d’Alain Robbe-Grillet, en continuant par La Maison de rendez-vous qui date de 1965 et en poursuivant par Les Gommes qui date de 1953, et si à cause des livres d’Alain Robbe-Grillet je n’avais pas lu ensuite les livres de Claude Simon, les livres de Claude Ollier et les livres de Robert Pinget avant que de lire les livres de Crébillon et les livres de Marivaux.

Car nous ne lisons pas en respectant la linéarité de l’histoire littéraire ; notre usage de la lecture ne suit pas le vecteur linéaire de la succession chronologique et non seulement ce vecteur n’a pour nous aucune espèce de réalité mais nous ne lisons même pas les livres d’un auteur dans l’ordre où il les a écrits, ni dans l’ordre où ils ont été publiés.

Les livres entassés dans nos bibliothèques, tous ces livres égarés aux quatre vents, nous les avons lus dans l’ordre de notre vie, et cet ordre ne correspond pas à l’histoire de la littérature, cet ordre qui est notre ordre ne saurait correspondre à l’histoire de France ni correspondre à l’histoire d’aucune juxtaposition, c’est cette vie qui est notre histoire littéraire, la seule véritable histoire littéraire parmi l’infinité des histoires, la seule par conséquent qui puisse servir pleinement d’outil pédagogique à l’enseignant et lui permettre d’esquisser un chemin sensible dans la multiplicité de la littérature.

Pire encore : l’histoire littéraire serait merveilleuse, elle serait une invitation au rêve, une véritable incitation, elle serait vraiment efficace si ces nouveaux programmes donnaient aux élèves et aux enseignants la liberté de jouer avec la notion de chronologie et de supposer par exemple, à la suite de Pierre Bayard (Le Plagiat par anticipation, Éditions de Minuit, « Paradoxe », 2009) que Balzac a inventé le personnage de Vautrin après que Proust a inventé le personnage de M. de Charlus, que Zola a écrit Pot-Bouille après avoir lu La Vie Mode d’emploi, et que William Shakespeare a écrit Comme il vous plaira après avoir lu Mademoiselle de Maupin.

Est-ce qu’on lit un livre, est-ce qu’on est plus susceptible de s’intéresser à un objet littéraire, d’être pris par lui, parce qu’il est assigné à une place dans l’histoire nationale, ou parce que nous sommes venus à lui par hasard, parce qu’il est venu à nous par accident ?

Je n’ai pas lu Les Jardins statuaires de Jacques Abeille parce qu’il est sorti en septembre 1982 chez Flammarion, dans la collection « Textes » dirigée par Bernard Noël,

parce que l’année précédente François Mitterrand a été élu président de la République,

parce qu’au mois de mars Gaston Defferre a fait voter la loi de décentralisation ;

j’ai lu Les Jardins statuaires de Jacques Abeille parce qu’un libraire d’Arles me l’a prêté, en me priant de ne pas abîmer son exemplaire, en me faisant promettre de ne pas l’égarer ; et j’ai lu Le Drap d’Yves Ravey en Chine parce que le même libraire m’en avait envoyé un exemplaire par la poste, quelques semaines après sa parution, quinze ans avant de lire Alerte et Moteur qui sont plus anciens ; de telle sorte que je lis chaque livre d’Yves Ravey avec le souvenir du Drap, avec l’image de la mort du père, et que cette image, le corps du père, le visage de la mère, infiltre tous les livres d’Yves Ravey, incline ma lecture de ses autres livres, et raconte une histoire où la mort du père est l’incipit de toute son œuvre, de la même manière que le visage de Louis se superpose à la voix anonyme du narrateur des Jardins statuaires, à cette voix obstinée qui parle au-delà des âges.

*

Dans ses Petits Traités (Éditions Maeght, 1990 ; rééd. Gallimard, « Folio », 1997), Pascal Quignard montre combien les textes littéraires n’appartiennent à aucun genre et relèvent en vérité de tous les genres à la fois, constituant toujours « des contradictions laissées ouvertes, des mains négatives, des apories […], des vestiges ». Que tous les genres sont là, quelque part, au creux d’un texte, et que Sei Shônagon est contemporaine de L’Arioste, comme dans l’ordre de ma vie les romans de Patrick Modiano ont été contemporains des contes de Pu Songling parce que je les ai lus en même temps et parce que j’ai trouvé entre eux, à cause de cette simultanéité, des concordances étranges sinon des ressemblances inquiétantes, au point que les contes de Pu Songling ont ajouté de la violence aux pénombres des romans de Patrick Modiano et qu’inversement les ambiguïtés des romans de Patrick Modiano ont ajouté de l’obscurité aux contes de Pu Songling.

Notre histoire littéraire est toujours continue, parce qu’elle est toujours analogique. Et lorsque nous pensons aux livres que nous avons lus, à ceux que nous avons tant aimés comme à ceux que nous n’avons pas pu recevoir, parce qu’à ce moment-là de notre vie nous étions malheureusement incapables de les lire, se superposent à notre souvenir la remémoration des lieux et des paysages, la restitution des voix et des visages.

Un matin de janvier, à Pékin, j’ai oublié sur la banquette du taxi qui me conduisait à l’aéroport La Perte de l’image de Peter Handke. La jaquette était illustrée d’une photo d’Arnaud Claass représentant une femme allongée sur un lit. J’avais acheté le livre la veille, à la librairie du Centre culturel français, avant de retrouver F*** au sud de la place Tian’anmen où j’étais arrivé très en avance. Et lorsque je repensais à elle ensuite, je lui trouvais une ressemblance avec la femme endormie, mais une ressemblance qui manifestait plutôt un écart qu’une identité, car je savais bien que cette femme s’appelait Laura et que cette photo avait été prise à Cahors en 1982. Je ne pouvais pas m’en empêcher.

Et de la même manière je ne pouvais pas m’empêcher d’associer ce livre que j’avais perdu aux livres de Peter Handke que j’avais lus, à La Femme gauchère, à La Courte lettre pour un long adieu, à L’Absence, à L’Heure de la sensation vraie, et par analogies successives je ne pouvais pas m’empêcher d’associer La Perte de l’image à La Chute de cheval de Jérôme Garcin parce que je l’avais acheté le même jour pour l’offrir à F***, d’associer La Perte de l’image à La Route des Flandres et à L’Acacia parce qu’Arnaud Claass aimait ces livres, parce que le livre de Jérôme Garcin et les livres de Claude Simon étaient reliés à leur tour par le thème du cheval, dans un rapport qui ne relevait pas de la conservation ni de la disruption mais qui relevait au contraire de l’expansion, dans une efflorescence qui n’obéissait à aucune linéarité, dans une arborescence souterraine qui substituait le mouvement à la juxtaposition.

Dans notre histoire littéraire, qui est l’histoire des déplacements par lesquels nous passons de livre en livre en passant par d’autres visages et par d’autres voix, et où il n’est pas certain que les visages perdus et les voix qui s’effacent ne sont pas pour nous les plus riches d’exhortation, les livres que nous n’avons pas lus, les livres que nous avons perdus parce que nous leur ajoutions une image qui émanait de notre vie, possèdent la toute-puissance du mouvement qui transforme le savoir en émotion, la mobilité qui convertit la connaissance en création.

Julien de Kerviler

• Voir sur ce site : La théorie des ensembles. À propos de l’histoire littéraire, par Julien de Kerviler.

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