On ne lit pas le ventre vide

On ne parle pas la bouche pleine, sur France CultureOn ne parle pas la bouche pleine, l’émission gastronome d’Alain Kruger sur France Culture comptera bientôt 7 ans d’existence. 7 ans de réflexions curieuses, 7 ans de fête de l’esprit et des papilles, 7 ans d’humour et d’amour de la bonne chère.

Et si cette demi-heure de détente dominicale était aussi une assistante d’éducation, apte à inciter les élèves à s’abreuver de vers et à déguster fleurs comestibles de rhétorique et fleurons de la culture ?

 

Dans son excellent livre Mauvaise langue (primé par le Jury Femina en 2007), Cécile Ladjali raconte que le professeur de lettres classiques dont elle fut la stagiaire avait un jour eu l’idée de faire dresser par ses élèves, dans son collège de Seine-Saint-Denis, une table de fête, en préambule et illustration du cours de grammaire. Couverts en argent, chandeliers, verres en cristal, linge immaculé. Ordonnance et symétrie, profusion et harmonie. Et Ladjali de conclure :

« Le cristal, la porcelaine : cela se casse. Les nappes blanches : cela se froisse et se salit. L’argenterie : cela se raye. L’ensemble est fragile mais, impeccablement disposé, il forme une table magnifique, afin que le repas que l’on prend soit encore meilleur ; la grammaire, quant à elle, s’apprend par cœur, elle est souvent revêche, mais elle permet l’accès au cœur des textes. À leur poésie. »

Alexandre Dumas

Alexandre Dumas, gravure sur bois, 1857

J’en témoigne : l’un des plus fructueux et mémorables parmi les ateliers d’écriture qu’il m’ait été donné d’animer, avait commencé par un repas, confectionné avec la classe de 3e de Madeleine Neyhouser dans la cuisine de l’établissement, à Montigny-lès-Metz, puis dégusté en commun : salade « à la Dumas », soupe turque, petits pains chauds à la viande qui semblaient tout droit sortis des fours luisants du pâtissier Ragueneau de Cyrano de Bergerac, salade de fruits exotiques.

Je l’avoue, la séance avait commencé par l’incrédulité. Les collégiens ouvraient des yeux ronds et des bouches dégoûtées à l’intitulé des ingrédients : raifort, aneth, ciboulette, betteraves, écrevisses, harengs, langoustines, grenade, fruits de la passion, tamarins… Que d’inconnu ! Que d’amertume ! Ils poussaient des soupirs à fendre l’âme et la porcelaine en s’escrimant à décortiquer, à peler, à découper… Mais ces instants d’effort accomplis, nous étions passés fièrement à table et, à ma surprise, il n’était pas resté une miette de ce festin provoquant. C’est en bons homo sapiens sapiens qu’ils étaient devenus que les élèves étaient arrivés au cours de français : ils savaient qu’il goûtaient et goûtaient qu’ils savaient, et savaient qu’ils savaient et goûtaient qu’ils goûtaient, selon la belle interprétation de Michel Serres.

Esquisse pour le tableau "le Déjeuner de Molière", par Jean Auguste Dominique Ingres © Bibliothèque-musée de la Comédie-Française

Esquisse pour le tableau « Le Déjeuner de Molière », par Jean Auguste Dominique Ingres © Bibliothèque-musée de la Comédie-Française

 

Chaque fois que j’écoute On ne parle pas la bouche pleine, l’émission d’Alain Kruger, je repense à ce moment de grâce et je me dis que, si j’étais prof, j’en diffuserais dans ma classe quelques morceaux choisis. Sa déclaration d’intention ? « Le monde vu du ventre » (ce ventre qui, rappelons-le, n’est autre que notre deuxième cerveau ). Sa bande-son ? Gouleyante : chanson française, jazz, extraits de films, airs d’opéra. L’anagramme renversante de son titre ? « Poulpe poêlé à l’anis en branche », plat inventé pour l’occasion de la 300e, en novembre dernier. Son programme ? L’élitisme pour tous, comme si Antoine Vitez et Jean Vilar étaient toujours vivants et se mettaient à table.

Tous nous avons faim, tous nous avons besoin de manger, presque tous nous aimons cela et adorons en parler, alors pourquoi ne pas saisir l’occasion de ce penchant quotidien pour nous mettre l’eau à la bouche à propos de tout, chefs d’œuvre littéraires, grands hommes, événements historiques, découvertes scientifiques, bref, la culture, ce mot qui, dans l’Antiquité, ne désignait qu’une terre ensemencée et cultivée et que Cicéron fut le premier, dans Les Tusculanes, à utiliser au sujet de l’être humain : « cultura autem animi philosophia est » ( la culture de l’âme, c’est l’amour de la connaissance ).

Gargantua, gravure de Gustave Doré

Gargantua, gravure de Gustave Doré

 

L’inventaire des trois cents et plus émissions déjà existantes est éloquent : Apollinaire, Hugo, Molière, La Fontaine, Astérix, Churchill, Roland Barthes, Ulysse, Shakespeare, Freud, Danton, Rousseau… Voilà pour la bibliothèque de l’honnête collégien. Les invités contemporains ? Souvent prolixes et enjoués, ils sont cuisiniers, poètes, historiens, explorateurs, anthropologues, artistes et artisans du goût.

S’il fallait leur trouver un point commun, hormis la gourmandise bien sûr, nous dirions qu’ils sont plus souvent colibris antigaspi, microbiologistes rebelles ou défenseurs des herbes médicinales et des cépages interdits que directeur de la communication de la firme Monsanto ou président du conseil de gérance des Laboratoires Servier… Culture, agriculture, même combat ! Voilà pour le développement de l’esprit critique (cependant une émission est consacrée à la naissance du fast-food en France, et une autre à celle de MacDo à Chicago )

Surprises ! Variété ! Éclectisme ! Et consolation… Car vraiment, en ces temps barbares où il semble que la folie de la compétitivité et le cancer du concours à tout prix aient pollué – à coups de Masterchef et autres dîners-presque-parfait-n’était-la-perfidie –, jusqu’à cet art libéral qu’est la cuisine et ce havre de paix qu’est la table, un tel moment de répit radiodiffusé est l’antipoison humaniste idéal. Il est même capable, le bougre, de réconcilier quelques farouches libres penseurs avec le délicieux moine boulanger venu parler de pain, ou avec Macha Méril venue décliner la recette du gâteau blanc de la Pâque orthodoxe, tant la laïcité bien comprise est l’attitude qui, loin de confondre rites, traditions et élans mystiques avec une manifestation systématique d’obscurantisme, s’intéresse de bon cœur à toutes les facettes de l’esprit humain, s’y penche, s’y ouvre et s’en nourrit.

La Paskha crue et œufs décoratifs peints pour fêter la Pâques orthodoxe

La Paskha crue et œufs décoratifs peints pour fêter la Pâques orthodoxe © Macha Méril, France Culture

Les élèves ne comprendront pas tout de ce festin en paroles ? Évidemment. Pas grave ! Ils piocheront, qui un mot appétissant, qui un titre d’ouvrage, qui une anecdote. Ils trouveront des atomes de sapience généreuse auxquels accrocher leurs atomes d’ignorance insatisfaite. Le dimanche, l’émission accompagne à ravir les préparatifs du repas de midi. Le lundi, le mardi et tous les autres jours, il se pourrait bien qu’elle prépare les esprits en pleine croissance, en pleine formation, à exiger de leur temps qu’il leur offre du bon, du beau, du vrai, et des nourritures solides, terrestres autant que spirituelles. Il se pourrait qu’elle leur enseigne la ferveur.

Sophie Chérer

 

On ne parle pas la bouche pleine, France-Culture, le dimanche de 12 h à 12 h 30. Toutes les émissions sont réécoutables et podcastables.

On ne parle pas la bouche pleine, sur France Culture

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2 réflexions au sujet de « On ne lit pas le ventre vide »

  1. Ce qu’exprime Sophie Chérer est de la plus grande justesse et donne envie de relire Rabelais!
    Elle a raison: il faut aller vers le concret, vers le palpable, vers le savoureux: c’est sans doute la clef d’un apprentissage de la littérature moins éthéré.
    Un autre conseil : relire de bon appétit et dès le petit-déjeuner « Les zinzins de l’assiette » d’Audren (l’école les loisirs)

    Antony Soron

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