Nouveaux programmes de français : attentes et interrogations

Les programmes en vigueur, au primaire comme dans le secondaire, ont atteint ces dernières années un point d’équilibre et d’ouverture régulièrement défendu dans les documents officiels et tenant compte de la psychologie de l’enfant, de ses centres d’intérêt, son imagination, ses capacités de lecture, mais aussi des ressources de la littérature de jeunesse d’hier et d’aujourd’hui, française et étrangère, ainsi que des œuvres patrimoniales, par auteur ou par genre, destinées à développer une culture littéraire.

Le site Eduscol en dresse  des listes mises à jour chaque année, assorties de notices  et de commentaires détaillés, de mots clés et d’enjeux conformes aux programmes, de références éditoriales utiles pour faire son choix, dans une présentation aérée qui  rend la consultation de ces pages  précieuses pour tout enseignant, nouveau ou expérimenté, désireux de construire sa progression pédagogique.

Jamais l’accompagnement pédagogique n’a été aussi consciencieux et complet que ces dernières années, au point de donner l’impression d’une surcharge d’informations et d’outils d’exploitation.

Le Conseil Supérieur des Programmes a cependant préconisé des ajustements pour les cycles 2, 3 et 4, dont Antony Soron a rendu compte ici même au début de l’été, s’interrogeant sur leur profondeur et leur pertinence.

Les mêmes questions peuvent se poser concernant la révision annoncée des programmes de Français du lycée. Les groupes de travail sont d’ores et déjà constitués et leurs conclusions devraient être connues à l’automne.

S’il ne s’agit pas de jouer aux devins ou aux initiés, on peut du moins rappeler les questions et débats soulevés ces dernières années sur la discipline phare de l’enseignement, interrogations qui, souhaitons-le, trouveront une réponse dans les prochaines propositions de la commission.

Quelle place pour l’histoire culturelle européenne ?

Un premier questionnement porte sur les objets d’étude mêmes et leur éventuel renouvellement. Ne faut-il pas ici aussi procéder à des ajustements et amener ces programmes à une meilleure coïncidence avec ce qui constitue la culture d’aujourd’hui ? C’est dans cette optique que se pose la question de l’enseignement de la littérature européenne.

Peut-on encore se contenter d’un simple objet d’étude sur l’humanisme européen et ne pas reconsidérer l’ensemble des mouvements littéraires sous l’angle de l’histoire culturelle européenne ? Peut-on encore laisser à penser que les Lumières  sont spécifiques à la France et ne rien dire de l’Aufklarung allemand ou de l’Enlightenment anglais ?

Mêmes remarques et mêmes objections pour le romantisme ou le réalisme : une approche européenne est possible et légitime, fondée dans l’histoire, non limitée à une période ou un courant, et appelée par les engagements de notre temps présent.

La littérature contemporaine ne mérite-t-elle pas aussi une place plus autonome au sein des objets d’étude ? Si la critique universitaire a imposé la notion d’« extrême  contemporain », seuls ponctuellement certains auteurs vivants figurent dans les listes d’auteurs au programme. Or la littérature contemporaine est un excellent levier d’accès au XXIe siècle, à ses interrogations et ses remises en question. La littérature en tant que reflet d’un état de la société peut aider à faire comprendre les enjeux du monde, au même titre que les sciences humaines, et participer à la formation de l’esprit libre.

Presse et littérature

Les rapports entre la presse et la littérature méritent également d’atteindre la reconnaissance d’objet d’étude spécifique. Les médias sont souvent mentionnés, exploités, analysés, comparés en cours, étudiés en des occasions programmées ou exceptionnelles.

Il est temps, plus que jamais, de faire l’histoire des relations de la presse avec les littéraires, écrivains, artistes, intellectuels, croiser les regards sur les pratiques respectives du journaliste et de l’homme de lettres, entendre les critiques et divergences des uns et des autres, dégager les grandes figures de cette parenté compliquée.

Quelle place pour l’éducation artistique et culturelle ?

Elle est depuis plus de dix ans objet d’encouragements et recommandations officielles, mais peine encore à être autre chose qu’un accompagnement illustratif des mouvements littéraires.

La présentation de l’offre culturelle actuelle, les projets et réalisations communes avec des acteurs du monde artistique, en classe ou dans des institutions comme des musées ou des théâtres, pourraient être l’occasion de donner une place autonome à la culture contemporaine dans les programmes et d’initier une véritable connaissance de son fonctionnement.

Quelle forme pour les objets d’étude ?

Mais la nature des objets d’étude n’est pas seule en discussion, la forme de ceux-ci, leur manière d’être présentés à l’enseignement interroge aussi. Doit-on continuer à mêler histoire littéraire, étude générique et entrée thématique ? Est-il nécessaire d’aborder le roman sous l’angle du personnage ? L’argumentation à travers la question de l’homme ? La poésie lorsqu’elle est envisagée comme quête du sens ?

Ne peut-on imaginer des études plus centrées sur l’auteur et son œuvre dans l’histoire littéraire et plus largement l’histoire culturelle ? Si l’histoire des mentalités, l’histoire des représentations occupent une position centrale dans la pensée contemporaine, associée à cette recherche la littérature peut retrouver du sens et de l’intérêt pour les élèves qui d’une manière générale aiment les idées et l’histoire des sociétés.

Œuvres intégrales ou choix de textes ?

La question de l’équilibre entre l’éducation artistique et culturelle est cruciale lorsque se pose la manière d’aborder les objets d’étude. La lecture, on le sait, est une grande préoccupation de l’actuel ministère : cette révision des programmes sera-t-elle l’occasion de revenir à un corpus d’œuvres obligatoires pour tous, socle réaffirmé d’une culture littéraire patrimoniale commune, d’une mémoire collective transmise de  génération en génération ?

Il y a peut-être aujourd’hui une trop grande dispersion du savoir scolaire, des souvenirs de lecture, des extraits aussitôt vus aussitôt oubliés, et  la mise au programme d’œuvres intégrales est un sans doute un moyen  de fixer la mémoire, de conduire chaque élève à ces  seuils de la vie spirituelle dont parle Proust dans son célèbre Sur la lecture.

Quels exercices et quelles épreuves au bac ?

S’engager dans une révision des programmes ne peut laisser de côté les questions soulevées par les exercices et épreuves, notamment du bac. À l’écrit, la dissertation, si régulièrement discutée, sera-t-elle enfin l’objet d’une décision courageuse ? Peut-elle être aujourd’hui autre chose qu’un symbole ? A-t-elle encore du sens dans le secondaire ? Sa survie passe-t-elle par des aménagements ?

Ne faut-il pas plutôt se tourner vers des exercices comme le résumé ou la synthèse, tout autant révélateurs de qualités de compréhension et de restitution, et à l’évidence plus adaptés aux usages professionnels de la lecture et de l’écriture ? L’exercice d’invention est-il intouchable ? Les questions sont bien nombreuses et requièrent bien de la réflexion sur les objectifs visés, les compétences attendues et la diversité des élèves.

Concernant l’oral, l’exercice d’explication est d’une stabilité rarement ébranlée et d’une codification immuable : on peut toutefois se demander si la volonté affichée de revaloriser l’étude de la langue, la grammaire au sens traditionnel du terme, ne pourrait trouver place  dans cette épreuve à l’occasion d’une question  de type analyse logique ou analyse grammaticale s’ajoutant au commentaire du texte : en effet si  la langue est régulièrement l’objet d’une attention savante dans les programmes, la proposer à l’oral du bac serait donner un signe supplémentaire de l’attachement de l’institution à la maîtrise de l’écrit.

Exercices et dossiers de recherche

Et que dirons-nous pour finir des exercices de recherche, des dossiers réalisés seul ou en groupe, sous la conduite d’un professeur-directeur ? L’heure n’est-elle pas venue de les rendre plus nombreux et plus réguliers ?

Placer la pédagogie sous le signe de l’initiative et de l’activité de l’élève n’est plus une audace ou une expérimentation de laboratoire : le grand oral, entretien inédit du nouveau bac, exige sans doute une préparation globale incluant parfaitement le travail sur projet ou dossier envisagé comme un double exercice, écrit et oral.

Cette nouvelle épreuve sera peut-être une chance pour les productions individuelles ou collectives, fondées sur la motivation et l’apprentissage personnalisé.

Que sortira-t-il des groupes de travail ? 

Les questions, les attentes rassemblées ici seront-elles celles que débattent les experts ? Le ministre de l’Éducation nationale annonce déjà des clarifications et des précisions sur les programmes de collège à la rentrée.

Espérons que l’alliance de tradition et d’innovation, de conservatisme et de progrès, marque de fabrique de ce ministère, ne transformera pas cette occasion claire d’entrer nettement dans le XXIe siècle en une énième version des programmes inutilement sophistiqués de la fin du siècle dernier.

Pascal Caglar

Voir sur ce site :

• Les titres recommandés par le ministère de l’Éducation nationale sur Eduscol :

Pour une première culture littéraire à l’école maternelle.

Littérature au cycle 2 CP, CE1, CE2).

Littérature au cycle 3.

Littérature pour les collégiens.

Les nouveaux programmes en un tweet, par Antony Soron.

Le projet d’ajustement des programmes de français : simples acccommodations ou changement de cap ? par Antony Soron.

« Où prend mon esprit toutes ces gentillesses ? » – L’atelier de Jean-Michel Blanquer, par Pascal Caglar.

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