Myriam Anissimov, « Vassili Grossman. Un écrivain de combat »

Vie et destin, le roman le plus célèbre et le plus important de Vassili Grossman, celui qui lui valut aussi le plus de souci avec la censure soviétique, comptait, dans l’édition française parue en 1983 chez L’Âge d’homme et Julliard réunis, 820 pages. Il fallait que la biographie consacrée à l’auteur en totalise un nombre au moins équivalent. Celle que propose Myriam Anissimov atteint 875 pages, dont plus de 80 consacrées aux notes et plus de 100 à diverses annexes.

Si le format du livre en impose, le contenu, lui, force l’admiration. La biographe s’est livrée à un travail d’enquête exceptionnel et nous donne ici l’ouvrage qui est appelé à faire référence sur celui qu’elle nomme, paraphrasant Hans Jonas parlant d’Hannah Arendt, le « passager sombre du XXe siècle ».

En racontant par le détail la vie de l’écrivain, elle nous fournit en outre un regard panoramique sur le siècle passé et une plongée dans la vie de l’ancienne Russie et de l’Union soviétique qui lui a succédé. Le sous-titre qu’elle a choisi, Un écrivain de combat, s’applique particulièrement bien à Grossman qui aura passé sa courte vie (59 ans, de 1905 à 1964) à se battre..

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Une vie de combat

Combat contre la famine d’abord, dans les années d’enfance et d’adolescence dans son Ukraine natale où les conditions de vie sont précaires. Combat contre l’antisémitisme, puisque Berditchev, ville où il a vu le jour (et où Balzac s’est rendu en 1850 pour épouser Mme Hanska) et vécu jusqu’à seize ans, compte une importante communauté juive, pas très bien vue des autorités du pays, avant qu’elle ne soit quasi totalement exterminée par les nazis en septembre 1941. La mère de Grossman fera partie des victimes.

Le judaïsme de l’écrivain – qui ne s’accompagne dans son cas d’aucune pratique religieuse – lui vaudra par la suite la méfiance de ses pairs et l’hostilité avouée des principaux dirigeants (en 1940, Staline en personne refuse de lui faire attribuer le prix qui porte son nom pour son roman Stepan Koltchouguine et agit de même, deux ans plus tard, pour le récit épique Le Peuple est immortel).

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La passion de l’écriture

Combat aussi pour s’imposer en littérature : lui, le scientifique de formation dont les études semblaient le préparer à devenir chimiste, comme son père, se découvre, une passion, pleine de risques,  pour l’écriture. Le rapprochement avec Primo Levi (né en 1919), auquel Myriam Anissimov consacra naguère une belle biographie, commence à se dessiner ; la question des camps sera un autre point de rapprochement.

Autres combats pour Grossman : celui contre le manque d’argent, ses publications ne réussissant pas à le faire vivre, pas plus que les emplois sporadiques, d’ingénieur ou de traducteur ; celui contre lui-même, ses proches lui prêtant un caractère susceptible, impulsif, intransigeant, ne souffrant pas la critique et se montrant parfois injuste envers ses amis (tel le fidèle Sémion Lipkine) ; celui contre sa sensualité qui le conduit à s’enflammer, à dix-huit ans, pour une belle étudiante cosaque, Anna Petrovna, qui lui donnera une fille et qu’il délaisse très vite, puis de la femme du poète Boris Guber qui quittera, pour le suivre, son mari et ses deux enfants, puis Ekaterina, avec laquelle il vivra une passion qui n’excèdera pas deux années.

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Volontaire pour le front

Mais il ne s’agit là que de batailles accessoires, celles qui nourrissent, presque naturellement, toute vie un peu riche. Restent à citer les deux combats essentiels, dont celui, d’abord, pour la défense de la patrie pendant le Seconde Guerre mondiale. Dès la violation du pacte de non-agression et l’entrée en guerre de l’URSS, Grossman, bien que de santé fragile et sans aucune formation militaire, se porte volontaire pour le front. Il sera un moment à Gomel où l’Armée rouge subit une cuisante défaite, puis à Briansk, à Kouïbychev enfin à Stalingrad, à partir d’août 1942, où il partage la vie des soldats, connaît les tranchées, les abris, les assauts nocturnes, la peur de la mort.

Sa courageuse guerre lui vaudra de nombreuses décorations ; elle lui aura surtout permis d’être au cœur de l’action pour témoigner dans des reportages publiés dans la presse et dans le futur livre pour lequel il accumule les notes,Vie et Destin.

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Pour une littérature libre

Ce qui nous conduit enfin au plus profond et plus tragique de ses combats, celui pour une littérature libre, indépendante, débarrassée des oripeaux de la propagande. Grossman ne peut pas être considéré comme un opposant au régime, un dissident comme le fut Soljenitsyne. Il n’a jamais connu la déportation en Sibérie et il a pu parfois être favorisé par le régime. Mais il était de ceux qu’on ne fait pas taire, qui ne composent pas avec la vérité et qui ne vendent pas leur âme pour un poste avantageux. Il n’a jamais hésité à prendre des risques, étant un des premiers à dénoncer les camps d’extermination (le rapport appelé « L’Enfer de Treblynka » est rédigé en 1944), se montrant tiède dans les éloges adressés au « grand stratège »,  Joseph Staline. Cette  morale exigeante va lui coûter cher.

Le premier volet de sa « dilogie », Pour une juste cause, dont le héros Strum, est juif, excite la censure qui en retarde la publication et encourage des critiques haineuses, alors que le public plébiscite l’ouvrage. La suite, Vie et Destin, livre auquel Grossman a travaillé pendant quinze ans, ne sera jamais autorisé à paraître : entre autres trahisons, l’auteur y établissait un parallèle entre les camps nazis et le Goulag, affirmait que Staline et Hitler se valaient, y mentionnait la Shoah, niée par le dogme. Il devenait du coup un ennemi de l’URSS qu’il convenait de surveiller, voire de pourchasser. Faute de saisir le héros de Stalingrad, les agents du KGB ont ordre de placer le livre en « état d’arrestation ».

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La postérité de « Vassia »

Grâce à diverses ruses qu’il serait trop long de détailler, deux microfilms du manuscrit réussiront à passer à l’Ouest en 1974. À cette date, Vassia, comme l’appellent ses proches, est mort depuis dix ans. L’histoire lui a donné raison et ses livres sont en passe de devenir des classiques. Pour mieux connaître l’homme et son courageux parcours nous disposons maintenant de cette superbe biographie aux allures de fresque.

Yves Stalloni

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La littérature et les camps dans les archives de « l’École des lettres ».

Primo Levi, Jorge Semprun dans « l’École des lettres ».

La littérature et la guerre dans « l’École des lettres ».

 • À écouter sur France culture : La bataille de Stalingrad vue par des témoins ou dans la littérature du 3 au 6 septembre dans « La Fabrique de l’histoire », de 9h à 10h.

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