« Mensonges », de Valérie Zenatti. Un exercice d’admiration

Apparence, transparence, silence : ces trois mots riment et rythment le texte que Valérie Zenatti consacre à Aharon Appelfeld dans la collection « Figures libres », à l’Olivier. Le titre de la collection dit tout : il y est question d’un être, évoqué en toute liberté. Ainsi, Agnès Desarthe a dressé un beau portrait de son « grand-père » dans Le Remplaçant, et Maryline Desbiolles de Zouc, dans Une femme drôle.

Valérie Zenatti raconte une « rencontre » et, pour ce faire, multiplie les angles ou les genres. Elle joue d’abord avec la biographie, se glissant dans la peau du romancier.

De la biographie au roman

L’essentiel y est : la naissance dans une famille de la bourgeoisie juive de Czernowitz (haut lieu de culture qui vit aussi naître Paul Celan), les bouleversements provoqués par la guerre : l’enfant voit disparaître sa mère puis son père, vit caché dans les forêts, est recueilli par une prostituée, puis des brigands (Histoire d’une vie. La chambre de Mariana, « Points », Seuil). Il ne parle pas pour cacher son identité, il observe et contemple : les humains et la nature.

Après la guerre, il est un jeune apatride. Il se retrouve dans la Palestine naissante, incapable encore de parler la langue, pour de nombreuses raisons, dont le souvenir du silence imposé n’est pas la moindre. Puis il adopte l’hébreu, appris en laïc dans la lecture quotidienne de la Bible. Il aime la sèche puissance de cette langue, ses silences, ses ellipses, sa capacité à dire beaucoup en peu de mots. Son hébreu ressemble à l’allemand de Kafka, l’un de ses auteurs de chevet.

Mais si elle commence par être Appelfeld, Valérie Zenatti est aussi et surtout elle-même : une enfant sage née à Nice de parents sépharades, une bonne élève, toujours inquiète quand elle entend le mot juif. La vision d’Holocauste, une série télévisée romancée, la bouleverse. La « transparence » suggérée par le titre de ce deuxième chapitre autobiographique pourrait être celle d’un être qui se déplace devant un décor filmé. Le téléfilm lui donne le sentiment qu’être juif est encore « terriblement dangereux, voire mortel ». Adolescente, Valérie Zenatti suit le parcours d’Appelfeld. Elle passe cette période de son existence en Israël, à Beer Sheva, au milieu du désert.

Rencontre de deux écrivains

La première année lui semble « irréelle », « impalpable ». Elle ne parle pas la langue, ne peut se faire comprendre, et quand elle connaîtra les rudiments, elle ne saura exprimer les nuances. Elle est une enfant au sens étymologique, celle « qui ne parle pas ». Puis rencontrant de jeunes Russes, elle commence à se lier, à partager et surtout à « s’élever dans le mensonge ».

Elle se détache de son existence banale, met en relation son destin de jeune juive sépharade, dont la famille a été épargnée par la Shoah, avec celui de Yulia, roumaine d’origine, dont le grand-père a fui vers l’Ouzbekistan. Pour Valérie Zenatti, l’Algérie aura été comme l’Asie centrale des parents de Yulia.

La lecture de l’hébreu l’aidera à entrer dans les nuances : « Il a creusé en moi un espace sensible accessible uniquement avec ses mots, son rythme, sa musique […].» Elle fait la « rencontre » d’Appelfeld : « Je suis par une voix, des images, un mystère insondable derrière des phrases pourtant limpides. » Outre la relation qu’ils entretiennent avec l’hébreu, d’autres points communs lient les deux écrivains avant qu’ils ne se connaissent, et que la jeune femme ne devienne la traductrice attitrée d’Appelfeld.

Un exercice d’admiration

Dans un chapitre très fort consacré à un reportage qu’elle fait à Auschwitz en tant que journaliste radio, Valérie Zenatti montre tout ce qui la rapproche des survivants et tout ce qui l’éloigne d’une certaine mise en scène de la visite comme « devoir de mémoire ». Le pathos n’est pas loin, les phrases creuses et lyriques rappellent les slogans patriotiques qui parasitaient l’hébreu qu’entendait le jeune Appelfeld en 1948.

Un conte intitulé « Silence », rappelant à la fois les lectures d’enfance de la jeune Valérie – Les Misérables surtout – et l’univers d’Appelfeld clôt ce petit livre. C’est un exercice d’admiration, une façon de se laisser traverser par la prose du maître et ami ; c’est aussi une manière pour la romancière de parler en son nom propre, sans s’inventer une autre histoire.

Norbert Czarny

 

• Dans le même temps paraît chez le même éditeur Le garçon qui voulait dormir, dernier roman d’Aharon Appelfeld dont il est rendu compte sur ce site.

• Valérie Zenatti, « Mensonges » L’Olivier, 2011, 96 pages.

• Les romans pour la  jeunesse de Valérie Zenatti.

Entretien vidéo à propos du roman : « Une bouteille dans la mer de Gaza ».

• Les études de l’École des lettres sur Valérie Zenatti.

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