Pour des programmes ouverts sur la littérature européenne

La littérature européenne,
un secteur encore marginal

Pascal Caglar posait il y a peu dans le numéro de rentrée de l’École des lettres la question de savoir quelle la place il convient de donner à la littérature européenne dans les programmes, s’appuyant sur une recommandation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe qui considère la littérature européenne comme « un instrument incontournable de la consolidation d’une conscience européenne ».

Il s’interrogeait avec pertinence sur la manière d’aborder le fait littéraire européen dans nos enseignements et montrait comment les programmes autorisent une ouverture sur la littérature européenne, tout en se demandant s’il était pertinent d’envisager un tel enseignement.

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La littérature européenne : état des lieux

On constatera avec lui qu’accorder une plus grande place à la littérature européenne dans les programmes est effectivement réalisable. Mais il s’agit d’une virtualité souvent altérée par des recommandations qui restreignent la possibilité de s’y référer.

Shakespeare, "Le Conte d'hiver", acte III, scène 3

Shakespeare, « Le Conte d’hiver », acte III, scène 3

Quand, il est recommandé en cinquième d’aborder l’objet d’étude « Avec autrui : familles, amis, réseaux » par une comédie du XVIIe siècle, on voit mal qui d’autre que Molière pourra venir illustrer la thématique. On peut se demander toutefois si une bonne adaptation du Conte d’hiver ou une comédie de Térence n’aurait pas les mêmes vertus ?

Quand, dans les programmes de quatrième, le professeur est invité à aborder le thème « Regarder le monde, inventer des mondes » par un roman ou des nouvelles réalistes, les manuels se remplissent de Zola et Maupassant, oubliant que Tchékhov, Thomas Hardy, ou l’Irlandais John Moore pourraient avec pertinence enrichir de leurs « regards sur le monde » le jeune lecteur français.

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Des examinateurs réticents

On pourrait multiplier les exemples à l’envi, constater avec amertume que les lycéens désormais à même de lire Swift, Goethe, les sœurs Brontë, Kafka ou Garcia Lorca ressassent Dom Juan, Les Fleurs du Mal et L’Étranger. Je choisis ces titres, non par mépris évidemment, mais en raison de leur fréquence dans les descriptifs des épreuves orales du baccalauréat de « français ». Il m’est arrivé d’y glisser une pièce de Shakespeare ou un roman d’Hermann Hesse. Les épreuves passées je constatais qu’aucun élève n’avait été interrogé sur Le Songe d’une nuit d’été ou Demian.

Lorsque je questionne mes collègues ou les inspecteurs sur les réticences qu’on peut éprouver à faire porter l’épreuve orale sur un texte étranger, la première objection est celle de la traduction, il est vrai, pour reprendre les termes de Pascal Caglar, que la traduction n’est pas « neutre stylistiquement », mais rien n’empêche le professeur de donner à lire le texte original, d’y détecter une allitération que la traduction n’a pas pu rendre, ou d’interroger les choix de tel ou tel mot par le traducteur, l’exercice peut même s’avérer passionnant et ouvrir des portes sur une interdisciplinarité fructueuse.

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La norme de l’explication de texte

Il existe en français un présupposé qui remonte à Gustave Lanson et aux débuts de l’explication de texte et qui consiste à faire reposer l’analyse sur la qualité du lien fond/forme.

Gustave LansonL’œuvre littéraire se définirait par le bien dire. Et le commentaire est au fond un exercice d’admiration forcé qui consiste à démontrer la virtuosité d’un La Fontaine en matière de versification (ce qui est juste) ou la redoutable efficacité de l’ironie voltairienne – tout aussi évident.

Mais je ne peux m’empêcher de m’interroger sur les paradoxes de notre époque. L’explication de texte et ses rigueurs restent la norme, ou plutôt l’idéal à atteindre, mais, depuis quelques années, les correcteurs du baccalauréat sont fortement incités à accorder la moyenne à des copies qui, même si elles ignorent le principe de l’analyse, font preuve d’une paraphrase sensée et correctement rédigée. L’exigence d’analyse formelle s’amoindrit mais le patrimoine littéraire offert aux lycéens reste français.

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Quelle littérature en terminale ?

Il n’est pas jusqu’à l’épreuve dite de « littérature » en terminale L qui ne voie son champ d’investigation restreint. Depuis la création de l’épreuve, Shakespeare, Primo Levi, Lampedusa, Zweig, Homère, Kafka avaient trouvé leur place dans les programmes.

Depuis la refonte en 2012, les programmes se sont restreints et la dimension européenne a quasiment disparu. En six ans, seul Sophocle a trouvé grâce aux yeux des concepteurs de programme qui ont approuvé Queneau, Musset, Eluard, Flaubert et Gide – autant d’auteurs qu’on peut pourtant facilement aborder en première.

Si l’objet d’étude « Lire écrire publier » rend désormais plus difficile l’intégration des littératures européennes, l’autre thématique, « Littérature et langage de l’image », pourrait donner lieu à de fertiles comparaison. Le Moonfleet de James Mead Falkner a été brillamment adapté par Fritz Lang, Barry Lyndon est aussi un chef d’œuvre de Thackeray, et Le Tambour, de Gunter Grass, a été judicieusement filmé par Volker Schlöndorff.

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Le moment est venu d’ouvrir les programmes à la littérature européenne

À l’heure où la France se dote d’un président qui, sans réticence, souhaite redynamiser l’idéal européen, à l’heure où les courants nationalistes font de spectaculaires percés dans les opinions, Il ne serait pas inutile de montrer qu’il existe bel et bien une culture européenne.

Herman Melville

Herman Melville

Que Shakespeare est l’astre noir qui a irrigué toute notre modernité (romantisme compris) que le classicisme français a influencé toutes les littératures européennes, que le romantisme est une conquête qui dépasse les frontières, et que la modernité romanesque vient aussi bien de Joyce et de Kafka que d’Hoffmann et de Melville.

Lanson, auquel nous nous référions ci-dessus, disait dans ses Méthodes de l’histoire littéraire qu’il « n’y a pas de science nationale » et que « la science est humaine ». Il aurait pu en dire de même de la littérature. Elle échappe au cadre étroit des frontières et vaut par ce qu’elle véhicule d’humanité et d’universalité, ma référence à Melville n’avait donc rien d’innocent et sous-entendait que la littérature européenne ne se limite peut-être pas au territoire de l’Europe.

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Au moment où l’on se penche sur les futurs programmes de lycée, il serait bon qu’on envisage le fait littéraire sous des aspects moins technicistes. Si l’objet de la stylistique est d’interroger ce lien entre le fond et les formes, doit-on faire de tous les lycéens des stylisticiens ?

Ne devrait-on pas les amener à réfléchir sur ce qui fait l’essence du littéraire – sa force, sa richesse, sa vocation à stimuler la réflexion –, à se constituer une culture qui permette de montrer son universalité, et à leur faire goûter aussi bien Racine que Shakespeare, Stendhal que Dickens, ou Camus que Kafka ?

Stéphane Labbe

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Quelle place pour la littérature européenne à l’école ? par Pascal Caglar

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