L’univers optimiste de Gerda Muller

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La bande dessinée constatait Serge Tisseron dans un essai devenu un référence , rassure, parce (et par ce) qu’elle contient. Les albums de Gerda Müller ont la même vertu : depuis plus de soixante ans – Gerda Muller fête ses 90 ans ce 21 février – ils égayent et réconfortent les petits au moment du coucher.

En rééditant quelques-uns des albums de cette grande dame de l’illustration, l’école des loisirs rend accessible une œuvre essentielle qui vaut par ses qualités esthétiques, son optimisme et la richesse de ses scenarii. Avec Les Quatre musiciens de Brême Gerda Müller adapte une nouvelle fois un conte des frères Grimm.

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Le drame suggéré

On connaît l’histoire : quatre animaux domestiques victimes de l’ingratitude humaine unissent leur force pour recouvrer indépendance et dignité.

L’âne, première victime, décide d’échapper au sort funeste qu’il pressent. Les deux premières doubles pages sont parfaitement caractéristiques du style de Gerda Muller : des plans d’ensembles qui saisissent de vastes scènes champêtres ; un trait fin, paradoxalement robuste, un réalisme poétique qui fait surgir le détail signifiant sur un paysage bucolique.

La narration est d’emblée parfaitement maîtrisée : sur la première double page, l’âne tire péniblement sa charrette, on apprend qu’il est vieux et fatigué. Le ciel se charge de nuages, l’horizon est zébré par la pluie, et l’âne doit conduire son chargement au moulin – éternel symbole du broyage. Page suivante, nous apprenons que le propriétaire de l’animal veut le tuer mais le paysage a changé, le ciel est dégagé, le moulin est derrière l’âne qui, liberté retrouvée, avance fringant vers un destin meilleur en mâchouillant quelque branchage.

Sur la première double-page, le drame était signalé par le ciel menaçant et le chemin inéluctable qui conduisait au moulin, sur la suivante l’âne quitte le monde des enclos pour la liberté symbolisée par une route sinueuse qui se perd à l’horizon.

L’homme sera absent des illustrations suivantes – n’est-ce pas lui qu’on fuit ? – il apparait vaguement à l’arrière plan lorsque l’âne rencontre le chien sous la forme d’un veneur entouré d’une meute que surplombe un château-fort, emblème sans doute de l’archaïsme d’une telle pratique. Il ne se signalera ensuite, au gré des rencontres, que par les objets de la vie quotidienne. Le puits que la maîtresse du chat avait l’intention d’utiliser à des fins meurtrières, les chaînes qui cadenassent le portail de la cour où le coq a vécu.

 

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De l’espace romantique à l’espace scénique

Les quatre amis qui tous approuvent le projet de l’âne (se faire musicien à Brême) s’enfoncent alors dans la forêt, l’espace initiatique du conte est signifié par un très beau plan d’ensemble. Il s’agit bien de la forêt romantique allemande, avec ses chênes noueux, ses sapins aux fûts élancés et ses ombres inquiétantes. Attirés par une lueur nos animaux retrouvent l’humain au cœur de la forêt, une cabane à la fenêtre éclairée laisse deviner le confort d’un intérieur protégé.

Les animaux curieux vont observer la fenêtre, un plan en coupe verticale de l’intérieur de la cabane place le lecteur, au même titre que les héros, en situation de voyeur. Le procédé nous fait rentrer dans la dimension comique du conte : comme sur une scène de théâtre, nous voyons les brigands qui ripaillent à l’intérieur de la maison et nos héros qui les observent. A l’extérieur, le décor s’est effacé comme pour mieux faire contraste avec l’intérieur chaleureux.

Nos amis pénètrent en force dans la maison, criant à qui mieux mieux, pour effrayer les brigands. Le même plan en coupe de l’intérieur s’est un peu rapproché pour bien montrer que les animaux investissent l’espace. La scène de comédie est parfaitement rendue : les premiers font une entrée tonitruante, les second se précipitent vers la sortie.

 

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Le triomphe de la solidarité sur l’avidité

La double page 24-25 reprend les scènes précédentes en les inversant : ce sont les animaux qui font ripaille, un voleur, le plus jeune tente une approche de la maison, bien mal lui en prend : dans la nuit de la cabane – rendu par un fond noir ‑ il sera mordu, griffé, assourdi par les cris et projetés dehors à coups de sabots – le coup de pied de l’âne.

La dernière double page manifeste clairement le triomphe des animaux : un plan rapproché montre les brigands qui dans une cadre resserrée tiennent conciliabule. Le plus jeune les persuade que la cabane est habitée par une sorcière. Ils se rapprochent les uns des autres comme pour se dissimuler dans l’ombre des arbres et pour éviter la menace.

La dernière page montre au contraire les quatre héros en pleine lumière. Le jour se lève, sur une corniche ils voient en contrebas la troupe des brigands qui choisit d’abandonner les lieux. Le soleil se lève, une nouvelle vie commence pour les animaux qui, si l’on en croit la narration, vivent encore aujourd’hui dans la cabane. Les quatre amis ont triomphé de l’avidité humaine, ils peuvent désormais profiter d’un repos bien mérité.

Gerda Müller saisit parfaitement l’atmosphère du conte, ses plans d’ensembles où le détail compte sont adaptés aux intrigues dépourvus d’affèteries du genre qui se polarise sur un motif signifiant. L’expressivité qu’elle sait donner aux animaux, aux personnages, la luminosité sereine qui émane d’une colorisation judicieuse, le trait posé, presque serein, véhiculent cette atmosphère d’optimisme essentielle et inhérente au genre du conte.

Stéphane Labbe

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Gerda Muller commente son interprétation
du conte des frères Grimm
et décrit sa démarche d’auteur de livres pour enfants

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• Serge Tisseron, Psychanalyse de la bande dessinée, « Champ », Flammarion, 2000.

Gerda Muller : deux ou trois choses que je sais d’elle, par Marcus Osterwalder.

• Tous les livres de Gerda Muller à l’école des loisirs.

 

 

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