La série des « Pozzis », de Brigitte Smadja, illustrée par Alan Mets. Un monde où tout est pozzible…

 couvmouchegabaritBrigitte Smadja a décidé un jour de tenter une expédition vers les territoires du merveilleux, ceux où tout est permis, après avoir longtemps arpenté ceux du réalisme. De sa complicité avec Alan Mets, au dessin coloré et si vivant, est né un nouveau monde, celui des Pozzis.

Nous y pénétrons, invités par Abel, dont le prénom biblique et l’initiale suggèrent des temps nouveaux. Le tome I endosse la promesse d’une histoire qui va durer, se compliquer, se développer…

À l’heure où paraissent les deux derniers épisodes de la série, explorons cet univers étrange, drôle et mystérieux.

 

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L’univers des Pozzis : petit coin de paradis…

« Il y a quelque part en Corse un paysage unique composé d’un aplat vert phosphorescent semé de petits lacs, et plus loin une forêt de hêtres plus que centenaires qui se confondent avec les pierres », raconte Brigitte Smadja. Son histoire est née d’un coup de cœur pour une étendue de nature, d’une émotion forte face à un petit coin de paradis d’autant plus intéressant qu’il est limité, défini, par une forêt plus sombre et inquiétante que les Pozzis appellent le « Lailleurs ».

D’un côté, horizontalité douce et verte, ciel bleu et ouvert, rivières et petits ponts à construire indéfiniment; de l’autre, verticalité grise, ciel absent, bleu inexistant, troncs menaçants…

Abscisse et ordonnée, le décor est planté.

 

…ou univers de contrastes ?

Le Lailleurs se pose en négatif du pays des Pozzis. Le paradis n’existe qu’en contrepoint du Lailleurs. Le monde est duel. Donc plus complexe qu’il n’y paraît… Que se passe-t-il de l’autre côté de la frontière ?

Brigitte-Smadja © l'école des loisirs, 2015

Brigitte Smadja © l’école des loisirs, 2015

Toute limite aspirant à être franchie, tout interdit à être transgressé, après avoir exploré le doux monde des Pozzis et s’être familiarisé avec sa réalité, le lecteur est prêt, au quatrième tome, à suivre la flûte d’Adèle qui avance à reculons, happée par une tornade venue du Lailleurs pour découvrir ce nouvel horizon vertical dont on lui parle depuis longtemps.

L’univers de contrastes qu’installe Brigitte Smadja souligne tous les autres : toute vérité, toute réalité s’appuie sur sa contre-vérité, en ressort plus vraie et plus intense.

Ainsi, les Pozzis mesurent vingt centimètres, une particularité qui serait sans intérêt s’ils ne se trouvaient un jour confrontés à des « géants » ! C’est ce qui arrive à Adèle lorsqu’elle se réveille, les yeux bandés, dans le Lailleurs.

Adèle enlevée par le Lailleurien géant ; illustration d’Alan Mets, «Les Pozzis », tome IV, page 50 © l’école des loisirs, 2010

Adèle enlevée par le Lailleurien géant ; illustration d’Alan Mets, «Les Pozzis », tome IV, page 50 © l’école des loisirs, 2010

« Quelqu’un essaie de la soulever et il y réussit sans difficulté. Il ne lui retire pas son bandeau, il ne coupe pas ses liens, il la balance sur son dos comme si elle était une hotte pleine d’herbes séchées ou de boulettes-rectangles. Un géant l’emmène loin, elle ignore où » (Les Pozzis, Adèle, tome IV, 2010, p. 49).

L’illustration d’Alan Mets n’apparaît qu’au dos de cette première révélation, et il y en a beaucoup dans Les Pozzis !

Pour la première fois, le lecteur change d’échelle et s’interroge : si les Pozzis mesurent vingt centimètres, si un « Lailleurien » est un géant, a-t-il la taille d’un humain ? d’un enfant ? Serait-il un géant pour lui aussi ?

Au fil des trois précédents tomes, le jeune lecteur a eu tendance à oublier qu’un Pozzi tiendrait dans sa trousse d’école, à côté du double décimètre. Mais l’arrivée du géant remet l’échelle en place.

 

 

Le rôle de l’illustration

Si l’art de Brigitte Smadja consiste à intriguer le lecteur, à relancer sa curiosité, celui d’Alan Mets vise, quant à lui, à la soutenir par la force de ses images dans cette longue aventure dont le sens global ne se dévoile qu’au dernier épisode.

« Les Pozzis », tome I © l’école des loisirs, 2009

« Les Pozzis », tome I © l’école des loisirs, 2009

C’est par la couverture que nous pénétrons un livre, une histoire. Alan Mets en connaît toute l’importance. Dans celle du tome I, il a mis la douceur du paysage, des couleurs tendres, des fleurs, des joncs, un ruisseau…

Avec une extrême simplicité de trait, deux ronds et deux points pour les yeux, une courbe tremblotante pour la bouche et un V pour le nez, il rend palpables l’émotion et le caractère des personnages. Le sourire d’Abel est à la fois béat et timide, le visage de Capone inquiet et concentré, le regard de Léonce est déterminé…

Placées les unes à côté des autres, les couvertures reconstituent le puzzle des Pozzis, la carte de leur monde. L’histoire se prolonge d’un tome à l’autre, l’image aussi, pour former un tout, un décor dans lequel s’aventurer. Dès la couverture, à travers les portraits des héros de chaque épisode, Alan Mets avertit le lecteur : il lui faut se préparer à entrer dans un monde différent. Les personnages sont sur deux jambes ou, plutôt, deux pattes munies de sabots, et portent des petites cornes ornées de clochettes. Abel a un prénom masculin, mais il est vêtu d’une robe à fleurs… Tout est là pour donner l’envie d’en savoir plus, de pénétrer cet univers.

Les pages de garde sont investies, illustrées, comme dans un album. Le dessin familier se prolonge à l’intérieur du livre pour conduire le jeune lecteur au texte. Le terrain est nouveau mais connu, il va pouvoir se lancer, franchir des ponts tout au long de l’histoire entre le texte et les images. Et quitter le texte par une dernière double-page illustrée qui précède la quatrième de couverture. L’œil s’imprègne de cet ultime tableau qui fera le lien avec le tome suivant. Comme un fil conducteur dessiné qui va le guider d’épisode en épisode.

Si l’image fait lien, le texte rebondit, c’est le propre de la série. Ainsi, à la fin du tome I, on lit : « Et devant Adèle et tous les Pozzis abasourdis, Abel, les yeux fixés sur la frontière du Lailleurs, lance sa boulette-rectangle. Loin, très loin. » Et, sur la dernière page du tome III : « Quand l’aube arrive, de nouvelles questions assaillent [Léonce]. Qu’y a-t-il dans le Lailleurs ? Que veulent dire les mots Verlaser ? Serre-pont ? Arbêtre ? Ai-je bien fait ? Ai-je pris les bonnes décisions ? »

Brigitte Smadja excite la curiosité du lecteur jusqu’à la dernière page de chaque tome afin de lui donner l’envie de vivre l’aventure suivante. Il voudra savoir dans quel monde est tombée la boulette-rectangle d’Abel, attendra de connaître les réponses aux questions que se pose Léonce…

En préambule, quelques règles du jeu

Comme dans toute bonne série, les épisodes peuvent s’apprécier indépendamment les uns des autres, mais prennent leur ampleur dans une lecture suivie.

Cependant, pour ne pas perdre le lecteur qui prend le train en marche, Brigitte Smadja rappelle, au début de chaque tome, les dix points qui régissent la vie des Pozzis et déroule une règle du jeu, comme pour conclure un pacte avec son lecteur : pour entrer dans le monde des Pozzis, le comprendre, le vivre, il faut oublier les repères de la vie de tous les jours et en accepter de nouveaux. C’est-à-dire, changer d’échelle (les Pozzis mesurent vingt centimètres), d’alimentation (menu unique : potage !), d’organisation (dans la journée, les Pozzis ne sont jamais seuls ; le soir, ils vont dormir chacun dans une grotte), de rapport au temps (les Pozzis ont une durée de vie de deux cent sept ans environ, mais ils ne restent bébés que quinze jours ; après, ils sont grands), de langage (s’ils sont contrariés, les Pozzis s’autorisent à dire « FlûtedeZut et ZutdeFlûte »)…

Ainsi prévenu, voici le lecteur prêt à des découvertes inédites.

 

Les pozzines du lac de Nino, en Corse

Les pozzines du lac de Nino, en Corse

 

La boulette-rectangle ou la quadrature du cercle

« Abel sait exactement comment faire une brique. Il suffit de prendre une poignée d’herbe séchée, de la mélanger avec de la bouillasse, d’en faire une bouletterectangle et de la mettre à sécher sur les rochers. Très facile » (Les Pozzis, Abel, tome I, 2010, p. 17).

Dès les premières pages, le lecteur découvre ces « boulettes-rectangles » qui occupent bien les Pozzis dans la fabrication de leurs murs et de leurs ponts. Les boulettes, les enfants connaissent, ils les façonnent dans leurs paumes; quant aux rectangles, ils apprennent tôt à les dessiner. Là, ils se retrouvent face à une réalité géométriquement impossible. Pourtant, chez les Pozzis, elle l’est, comme un clin d’œil à la classique quadrature du cercle et à plusieurs problèmes insolubles… qui, avec eux, ne le sont plus.

 

Les Pozzis ont des super-pouvoirs

Abel est maladroit : « Il ne saura pas lancer de boulettes-rectangles, il ne chantera pas bien et les Pozzis se moqueront de lui » (Les Pozzis, Abel, tome I, 2010, p. 67). Abel n’a pas confiance en lui, il se dévalorise, mais il a « le Don», celui de voir plus loin, au-delà du pays des Pozzis, de pouvoir surveiller le Lailleurs, d’être un « extralucideur ». Il a beau être maladroit, il possède une qualité précieuse qui est aussi très utile à sa communauté. Le lecteur comprend tout de suite à quel point Abel va jouer un rôle important par la suite et s’attache à ce petit anti-héros au « super-extra-pouvoir » de lucidité dont le peuple sera fier.

D’autres Pozzis ont, eux aussi, des dons, comme Ulysse qui découvrira le sien dans le Lailleurs : celui de transformer son regard en « rayon vert-laser » (Les Pozzis, Alysse et Ulysse, tome IX, 2015, p. 78) ! Don qui sera essentiel dans la résolution finale. « Tous les Pozzis ont des dons mais ils ne le savent pas toujours », écrit Brigitte Smadja, invitation pour les enfants à découvrir les leurs.

Des cascades de bébés

Les bébés Pozzis ne naissent ni dans les choux, ni dans les fleurs, mais… dans les cascades ! Ils arrivent par l’eau jusqu’à la grotte du chef où ils vivent pendant quinze jours avant de devenir grands.

« Très jolis, avec leurs poils roux, les bébés dorment paisiblement, une patte repliée contre leur oreille. Comme tous les Pozzis, depuis que le pays des Pozzis existe, ils ont été trouvés derrière la grotte de Léonce, au pied de la cascade » (Les Pozzis, Miloche, tome VIII, 2014, p. 18).

Les Pozzis ne se posent pas la question de leurs origines. Ils ne savent pas comment on fait les bébés. Ces derniers arrivent, par un, deux ou trois, jamais plus, bien protégés dans leur panier d’osier, et les Pozzis les accueillent par une fête. Voilà tout.

Nourris de potage à la paille, ils peuvent être alimentés par différents Pozzis, mais vivent dans la grotte du chef jusqu’à ce qu’ils soient des « Presque-Grands », puis des « Grands ». Ils n’ont donc pas de parents et n’en souffrent nullement. Chez les Pozzis, la solidarité du groupe est forte, vitale même: « Si un Pozzi manque à l’appel, alors le peuple des Pozzis risque de rétrécir au point de devenir aussi petit que celui des fourmis » (Les Pozzis, Léonce, tome III, 2010, pp. 83-84).

L’auteur propose un autre lien que le lien filial et renforce l’esprit de communauté de ses personnages. Les Pozzis savent ce qu’est la solidarité, et c’est parce qu’ils sont solidaires qu’ils n’hésitent pas à affronter tous les dangers pour sauver Adèle, l’une des leurs.

Ulysse et son rayon vert-laser ; illustration d’Alan Mets, « Les Pozzis », tome IX, page 30 © l’école des loisirs, 2015

Ulysse et son rayon vert-laser ; illustration d’Alan Mets, « Les Pozzis », tome IX, page 30                    © l’école des loisirs, 2015

 

Pozzi-il, Pozzi-elle

C’est Léonce qui conduit la « cérémonie des noms » face aux deux derniers bébés :

« – Je te nomme Augur et tu es un Pozzi-il. Je te nomme Suli et tu es un Pozzi-il ou un Pozzi-elle, tu choisiras » (Les Pozzis, Miloche, tome VIII, 2014, p. 86).

Il ou elle, cela n’a guère d’importance au pays des Pozzis ! Ils portent tous des robes et des cornes, et leur chef, Léonce, est une Pozzi-elle, mais… à barbe !

Très simplement, l’organisation sociale imaginée par Brigitte Smadja et les personnages mis en images par Alan Mets invitent à intégrer de la nuance, du mouvement dans la représentation du monde, de la souplesse, de l’ouverture d’esprit. Et pourquoi pas ?

 

Les robes expriment les émotions

« Si la robe d’Ignace n’était pas définitivement noire, elle deviendrait pourpre ou violet, c’est sûr, tant ses yeux sont furieux » (Les Pozzis, Léonce, tome III, 2010, p. 27). Chez les Pozzis, tous sont vêtus de robes. Si celle du chef, noire avec des fils d’argent, ne peut pas changer, toutes les autres couleurs ont le pouvoir de refléter les émotions de leurs propriétaires. Ainsi, l’orange dit la joie, le gris le chagrin, le rouge la colère, les rayures la peur, et l’arc-en-ciel le bonheur.

Ignace, furieux ; illustration d’Alan Mets, « Les Pozzis », tome III, page 24 © l’école des loisirs, 2015

Ignace, furieux ; illustration d’Alan Mets,  « Les Pozzis », tome III, page 24              © l’école des loisirs, 2015

Avec beaucoup d’habileté, Brigitte Smadja, relayée par le trait si juste d’Alan Mets, réussit à rendre visible l’invisible : ces émotions qui traversent l’enfant et qu’il ne sait pas toujours reconnaître ni exprimer. Ce qu’il ressent est ici nommé, puis concrétisé par la couleur de la robe ; l’émotion devient apparente, concrète aux yeux des autres. En revanche, les Pozzis ne connaissent pas les larmes; seul Abel sait pleurer (Les Pozzis, Adèle, tome IV, 2010, p. 81) et, une fois, Antoche.

Ils piétinent leur chagrin, leur tristesse, sentiment qu’ils détestent. L’émotion, ici, n’est pas niée : elle est identifiée comme désagréable, et les Pozzis ont trouvé un moyen efficace de l’anéantir.

De toutes les émotions, la colère est la plus dangereuse. Elle est très présente, surtout chez l’un d’entre eux, Antoche, et tellement prise au sérieux que les Pozzis ont mis au point vingt-deux façons de la combattre ! Ainsi, pour se calmer, ils peuvent se rouler dans un buisson d’orties, lancer des cailloux contre les rochers, se chatouiller, entourer et bercer le colérique… ce qui explique qu’« il n’y a ni cris ni bagarres au pays des Pozzis » (Les Pozzis, Antoche, tome V, 2012, p. 39).

L’enfant comprend qu’il peut apprendre, comme les Pozzis, à reconnaître ses émotions, à les nommer, à agir face à elles et à les maîtriser peu à peu pour qu’elles ne le débordent plus. Si les robes trahissent les émotions, elles peuvent aussi servir à se camoufler.

« Sur les conseils d’Ignace, leurs fourrures ont pris la couleur des arbres et des lichens, de la terre et de la mousse, les seules couleurs du Lailleurs » (Les Pozzis, Ignace, tome VI, 2012, p. 33).

Les Pozzis ont le pouvoir du caméléon de se fondre dans le paysage en cas de danger. Leurs robes ne sont pas seulement des fenêtres sur leurs émotions intérieures, elles jouent aussi un rôle protecteur.

 

Les Pozzis ne meurent pas, ils disparaissent

« La mort ? […] Au pays des Pozzis, nul ne connaît ce mot. Quand un Pozzi est très vieux, il devient tout blanc et il disparaît au cours d’une belle cérémonie » (Les Pozzis, Antoche, tome V, 2012, p. 51). Le rapport à la mort repose sur les mots de manière subtile. Les mots sont importants pour les Pozzis. Et certains plus que d’autres. Quand ils sont très importants, les Pozzis les revêtent d’une majuscule.

Ainsi, le mot « mort » est remplacé par celui de « Disparition », beaucoup moins brutal, qui suggère un effacement progressif et doux. Brigitte Smadja n’évacue pas la mort du monde des Pozzis (les chefs deviennent même des nuages roses dans le ciel), mais en propose une autre approche et choisit d’autres termes pour la définir, comme s’il existait un lien secret entre les mots et la réalité qu’ils désignent.

 

Les Pozzis ont peu de souvenirs

« Les Pozzis se dispersent dans le marais et même si les jours se ressemblent, ils sont contents. Il faut dire que les Pozzis ont peu de souvenirs. C’est le chef qui les a tous, normalement. Le passé, eux, ils s’en fichent » (Les Pozzis, Léonce, tome III, 2010, p. 35).

Le chef serait donc le gardien de la mémoire collective, et ce savoir se transmet de chef en chef depuis que le pays des Pozzis existe.

Pourquoi ce rapport à la mémoire ? Là encore, il faudra attendre la fin de l’aventure pour le comprendre. Les Pozzis ne gardent pas leurs souvenirs, ils n’en sont pas propriétaires. Ils oublient, vivent au présent, construisent des ponts, jouent de leurs instruments, dégustent leur potage, font des courses d’échasses. Mais, si le présent n’était que répétition, il n’y aurait pas d’histoire…

La première rupture narrative sera cette tornade menaçante venue du Lailleurs, qu’ils appellent la « Spirale ». La deuxième rupture sera la disparition d’Adèle, suivie de l’expédition dans le Lailleurs, qui bouleversera l’organisation des Pozzis et leur rapport à la mémoire.

Ce pays faussement immuable se transforme après le passage dans le Lailleurs et, dans le dernier tome, Sylve, la Pozzi la plus âgée après le chef, se plaint de ne plus le reconnaître. Ces Pozzis que l’on croyait amnésiques, ou presque, ont conservé des traces du Lailleurs, des images, des sons, des mots…

 

L’expérience du Lailleurs

Nous y pénétrons avec Adèle dès le tome IV et jusqu’au tome VI, le lecteur le voit et le comprend à travers le regard du Pozzi protagoniste de l’épisode. Les informations sur le Lailleurs nous sont donc livrées morcelées, mystérieuses, comme elles le sont pour nos héros, perdus dans ce monde étranger qui leur fait peur, ainsi que l’illustre cette scène dans laquelle Adèle rencontre Miel :

« [Le Lailleurien] n’a pas de bijoux, mais il a des cornes énormes et il fait environ quatre fois la taille d’Adèle. C’est comme si elle était un bébé à côté de lui. Il lui tend la patte. Il a une robe faite de poils très longs, il est très laid et il tient un bâton gris et très pointu. Adèle ne peut toujours pas bouger, ni crier, ni parler. Lui, il l’observe longtemps […].
Où suis-je ?
– Un arbre. Hêtre. Forêt de hêtres.
Adèle ne comprend pas ces nouveaux mots
» (Les Pozzis, Adèle, tome IV, 2010, pp. 59-62).

 

Le Dzwyck ; illustration d’Alan Mets, « Les Pozzis », tome VI, page 70 © l’école des loisirs, 2012

Le Dzwyck ; illustration d’Alan Mets, « Les Pozzis », tome VI, page 70 © l’école des loisirs, 2012

 

Ce monde étranger peut aussi fasciner les Pozzis

« […] Un immense oiseau blanc au bec doré […] plane au-dessus d’eux. – C’est un Dzwyck ! s’exclamet- elle, ravie. Tous, sauf Adèle, le regardent ébahis, car il n’y a pas d’oiseaux au pays des Pozzis » (Les Pozzis, Ignace, tome VI, 2012, p. 70).

En effet, si les cieux sont toujours bleus chez les Pozzis, les oiseaux n’y ont pas leur place. En revanche, le Lailleurs est gris, la hauteur des arbres empêche d’y voir le ciel, mais on y trouve des oiseaux.

Le monde est décidément plus complexe qu’il n’y paraît. Expérience tout en douceur de la culture, des codes sociaux, des croyances propres à chacun. Ce qui est valable, établi, essentiel aux uns est ignoré, inconnu, incompris des autres.

Le tome VII rompt avec cette logique du point de vue des Pozzis car il est le seul consacré à un Lailleurien, Miel. C’est par lui que nous entrons vraiment dans le Lailleurs où le passé simple apparaît comme le temps de la légende, de l’épopée. Une fois encore, le lecteur, devenu familier du monde des Pozzis, se décentre. Il lui faut pénétrer un nouveau paysage, rencontrer un nouveau peuple.

Le Lailleurs est une forêt sombre, froide, hostile, mais qui contient une enclave luxuriante protégée par un mur de ronces géantes.

Les Lailleuriens sont divisés en deux peuples ennemis, les Bronght, carnivores, et les Nour, végétariens. Ils se combattent depuis des siècles.

Grâce à cette rencontre avec les Lailleuriens, les Pozzis, comme le lecteur, découvrent ce qui les oppose radicalement, mais aussi ce qui les rapproche. Ainsi, Miloche, un Pozzi, est-il irrésistiblement attiré par un Lailleurien, un Nour prénommé Miel, un géant qui pourtant lui ressemble « comme deux gouttes d’eau », et qu’il appelle son « âme-frère » (Les Pozzis, Miloche, tome VIII, 2014, pp. 61 et 75).

Alan Mets © Lycée français de Bucarest

Alan Mets © Lycée français de Bucarest

 

Le lecteur devra attendre le tout dernier volume pour découvrir enfin la nature des liens qui unissent les Pozzis aux Lailleuriens. Ils ont des origines communes ! Leur premier chef, Pozzi, « le plus ancien des Pozzis, le premier d’entre eux », n’est autre que le fils de Thessa et de Nour! Arrivé par les eaux dans un berceau d’osier sur une terre nouvelle où il a établi son peuple…

Cette histoire, seuls les chefs la connaissent. Voilà ce qu’ils se transmettent, ce passé guerrier, sanguinaire, ce combat à mort entre deux frères, Bronght et Nour. Tel est le « Grand Secret » que le lecteur partage avec eux. Une révélation finale que les Pozzis, eux, ignorent. Alors que vont-ils faire de leurs aventures dans le Lailleurs ? Une fois revenus de l’autre côté de la frontière, au pays des Pozzis, ils sont censés avoir tout oublié de ce qu’ils ont vécu.

Pourtant, tous ceux qui ont séjourné dans le Lailleurs en gardent des traces. Par exemple, ils se souviennent du Dzwyck (un oiseau imaginaire inspiré à Brigitte Smadja par une partie de Scrabble !), mais, dans leur mémoire déformée, il se métamorphose en un grand nuage blanc aux yeux verts.

De ces images, ces mots, ces odeurs, ces sons, ils vont faire une grande histoire… en dix épisodes. Ils ne savent pas que, là-haut, les anciens chefs devenus des nuages roses les écoutent.

Les Pozzis connaîtront-ils un jour la vérité de leurs origines ? Pozzi ne le croit pas. Mais il se réjouit de cette mémoire naissante transformée en récits, légendes, chansons, que les Pozzis appellent, avec la précision qui les caractérise, la « Grande Représentation ».

En somme, qu’ont-ils découvert dans le Lailleurs, sinon le pouvoir extraordinaire de la fiction, de la littérature ?

Temps mythiques références bibliques… Les Pozzis, les Nour, les Bronght sont un seul peuple que la jalousie, la guerre, la vengeance ont séparé, divisé.

Adroitement, Brigitte Smadja ne dévoile les débuts qu’à la fin de son histoire, pour lui donner de l’ampleur, la doter d’une dimension historique que le jeune lecteur sera libre d’associer à ce qu’il sait, apprend, comprend de celle de l’humanité.

En définitive, le dernier tome de la série se révèle être, en un sens, le premier, celui qui raconte l’histoire d’avant l’histoire. Il donne envie de relire les neuf précédents à la lumière (« nour » en arabe !) de cette révélation et de reparcourir en connaissance de cause cette aventure aux accents d’épopée.

Maya Michalon

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• Tous les livres de Brigitte Smadja et d’Alan Mets à l’école des loisirs.

Entretien avec Alan Mets.

Les dix titres des « Pozzi »  dans la collection « Mouche » de l’école des loisirs :

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3-pozzi-leonce

4-pozzi-adele

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5-pozzi-antioche

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