« Lettres familières. De Cicéron à Marcel Proust », réunies et présentées par Marie Pérouse-Battello

Un formidable outil pour aborder la correspondance

lettres-familieres-marie-perouse-battelloAvec ce recueil de lettres familières, Marie Pérouse-Battello propose une anthologie de la correspondance privée rigoureusement composée et qui pourra se révéler utile dans bien des progressions didactiques pour le cours de français, que ce soit au collège ou au lycée.

La préface précise l’orientation du recueil : il s’agit moins d’envisager la lettre dans une perspective formelle que sous l’angle de sa dimension autobiographique. La lettre fictive est donc ici écartée au profit de la lettre d’auteur qui peut permettre d’« entrer dans l’univers de l’écrivain ».

Et il est vrai que le recueil offre de piquantes occasions d’aborder les œuvres des auteurs du patrimoine d’une manière amusante ou inattendue : utiliser la diatribe que Ronsard dresse à l’encontre d’Hélène peut conduire à interroger l’authenticité du lyrisme des fameux Sonnets pour Hélène. À l’inverse, lorsque Chateaubriand écrit de Rome à Mme Récamier, la veille du jeudi saint, on goûte la profondeur de sa foi et la poésie naturelle qui émane du moindre de ses écrits, et l’on ne s’étonne pas de devoir ces lignes à l’auteur du Génie du christianisme.

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Autant de bonheurs pour le goût et pour l’esprit…

Marie Pérouse-Battello a choisi de manifester l’évolution de la correspondance privée et regroupe donc ses textes selon une chronologie d’autant mieux justifiée que chacune des périodes retenues (Antiquité / Moyen Âge et XVIe siècle / XVIIe siècle / XVIIIe siècle / XIXe siècle) est introduite par un développement didactique qui précise les conditions matérielles de production et d’échange de ces missives.

De l’Antiquité l’anthologie n’a retenu que les œuvres de Cicéron, Sénèque et Pline le Jeune. Le parti pris est avant tout de chercher chez ces illustres ancêtres les traces de dimensions autobiographiques, anecdotiques, didactiques ou morales que l’on retrouve dans la correspondance moderne. Cicéron, manifestement indécis, cherche conseil auprès de son ami Atticus ; Sénèque approuve le discernement dont fait preuve son ami Lucilius en traitant ses esclaves comme des égaux…

C’est néanmoins au Moyen Âge que l’on trouve les premières manifestations d’une intimité touchante – exceptionnelle aussi, par ailleurs, si l’on en croit l’historique qui introduit la période. L’anthologiste ne pouvait passer à côté de la magnifique correspondance d’Héloïse et d’Abélard. Les accents poignants d’Héloïse (« Dieu le sait, je n’ai cherché autre chose en toi que toi-même. ») conservent toute leur force, huit siècles après. Et on ne peut s’empêcher de trouver le bon abbé Abélard, si sage soit-il, un peu tiède au regard des élans passionnés de son épouse, la force des circonstances peut-être… Les protestations amoureuses d’Henri IV tranchent, en tout cas, sur ces discours de raison éclairés par la foi.

La partie consacrée au XVIIe siècle rassemble évidemment les grandes plumes épistolaires du temps de Louis XIV. L’essor de la correspondance privée est lié, nous rappelle l’auteur de l’anthologie, à la création de la « poste » en 1603 et à un ministère des Communications (une « surintendance générale des postes et des relais ») en 1630. Les choix peuvent donc se faire plus variés : à côté de l’incontournable marquise de Sévigné, on verra Pascal se passionner pour le problème des parties du chevalier de Méré dans une lettre adressée au mathématicien Fermat, le poète Voiture, selon un jeu de cours, transformer avec esprit le duc d’Enghien (son correspondant) en brochet, ou encore La Fontaine se montrer plus sage que le vieillard de sa fable (« La Mort et le Mourant »), à l’approche de la mort.

Le XVIIIe siècle est présenté comme « l’apogée de la littérature épistolaire » : l’essor de la bourgeoisie, dont les préoccupations domestiques deviennent centrales, le développement des philosophies empiristes et sensualistes expliquent la légitimation du discours sur soi dans le cadre d’un échange intime. Les lettres retenues proviennent des grands philosophes du siècle, illustrant les déconvenues de Voltaire à la cour de Prusse, les audaces de Rousseau, qui donne une leçon de savoir-vivre à un noble bien mal éduqué, ou le talent de peintre de Diderot dans une jolie évocation du quotidien qui s’achève sur une note polissonne. On retrouve donc tout l’esprit du XVIIIe siècle dans ce choix de lettres, y compris lorsque s’y fait entendre une parole féminine outragée : la pauvre Julie de Lespinasse, abandonnée par son amant, se console dans l’écriture : « Il serait sans doute plus doux, plus consolant d’être en dialogue ; mais le monologue est supportable, lorsqu’on peut se dire : Je parle seule, et cependant je suis entendue. » Elle nous rappelle un peu la présidente de Tourvel de Laclos et confirme l’avant-propos de Mme Pérouse-Battello : « Nombre de texte de ce corpus […] peuvent rendre compte de leur littérarité. », les plus littéraires n’étant pas toujours ceux que l’on pourrait croire.

Alphabétisation, progrès dans les services postaux, la lettre se démocratise, au XIXe siècle, tout en perdant de son prestige. Ce sont encore les grands noms de la littérature française dont les signatures figurent dans cette partie du recueil : on y découvre un Chateaubriand lyrique, comme il se doit, un Stendhal bien paradoxal, un Victor Hugo fidèle dans l’infidélité, un Flaubert brutal, un Maupassant complaisamment cynique et un Mallarmé lecteur délicat et perspicace. Ces lettres sont autant de bonheurs pour le goût et pour l’esprit. On déplorera juste, dans cette partie consacrée au XIXe  siècle, l’absence de ce virtuose de l’écriture épistolaire que fut le pourtant bien nommé Paul-Louis Courier, dont les Lettres de France et d’Italie sont, une fois encore, oubliées.

 

Le recueil de Marie Pérouse-Battello n’en offrira pas moins au professeur de lettres un formidable outil pour aborder la correspondance en tant qu’objet d’étude, mais aussi pour amener l’analyse des différentes formes de discours épidictiques – on écrit bien souvent à l’autre pour louer (Pline le Jeune, Montaigne…) ou blâmer (Rousseau, George Sand à Flaubert) – ou encore pour signifier les différentes manières d’interpeller son correspondant, d’attirer son attention, de susciter son intérêt.

À l’heure du mail laconique ou du SMS bâclé, ces résurgences d’un temps où l’on prenait celui d’écrire nous rappellent les saveurs d’un langage qui s’élabore dans le souci de l’autre, de son plaisir, de sa séduction.

Stéphane Labbe

• « Lettres familières. De Cicéron à Marcel Proust », réunies et présentées par Marie Pérouse-Battello, « Classiques », l’école des loisirs, 2012.

• Tous les titres de la collection Classiques, Classiques abrégés

Le genre épistolaire dans les Archives de l’École des lettres. 

• Le genre épistolaire dans la littérature de jeunesse.

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