« Le garçon incassable », de Florence Seyvos, prix Renaudot poche 2014

florence-seyvos-le-garcon-incassableFragiles et invulnérables

À  la toute fin du récit écrit par Florence Seyvos, un enfant va naître. Le dernier mot du livre est aussi le vœu de la mère : que cet enfant soit incassable.

Elle-même est une inquiète, une craintive perpétuelle qui ose à peine traverser la rue pour s’acheter une cannette. Elle voudrait donc un fils incassable, comme l’étaient, à leur manière, Henri, son demi-frère, et Buster Keaton, le cinéaste et acteur, dont la légende voulait qu’il ne sourie jamais.

Le Garçon incassable est l’histoire parallèle de ces deux hommes.

Une écriture sobre et intense

Henri est apparu enfant dans la vie de la narratrice, dont les parents étaient séparés. Sa mère vivait avec le père d’Henri et la narratrice et son frère François se sont donc trouvé une nouvelle fratrie. Henri était né avec un handicap : le cordon ombilical était resté autour du cou du bébé, provoquant des dommages irréparables. C’était ce qu’on appelait un enfant « attardé ». On découvre les jeux d’enfants dans une maison en Afrique, puis au Havre, avant que la famille ne déménage à Lyon. Henri, adulte, vit dans une institution et travaille pour un C.A.T.

Florence Seyvos

Florence Seyvos

Son existence solitaire, obstinée, marquée par un tempérament obsessionnel, n’est pas sans rapport avec celle de Buster Keaton, sur les traces de qui la narratrice se rend au début du récit. Elle enquête sur lui, sur les lieux qu’il a habités à Los Angeles, et le livre est une sorte de biographie de l’artiste. Il s’appelait Buster parce que ce mot signifie « chute » et qu’un des premiers événements de sa vie est la chute qu’il a faite dans des escaliers, chute qui aurait pu provoquer sa mort ou des blessures très graves. Ce n’était que la première d’une très longue série, comme on le lira dans le livre.

Un récit écrit en courtes phrases déclaratives. Jamais d’exclamatives, pas d’autre ponctuation que le point. La narratrice évite tout effet ; lesquels ne manquent pourtant pas, toujours estompés, enclos dans la phrase. Les instants d’émotion sont nombreux, les souffrances, les mots pour dire le chagrin ou la perte. Mais Florence Seyvos (on confondra l’auteur et la narratrice, sans doute identiques) n’aime pas le pathos, refuse tout apitoiement, preuve que le sujet n’est pas tout. On peut parler de handicapés, et Henri l’était, mais tout est dans l’écriture, ici sobre et intense.

Buster Keaton, enfant d’artistes et faire-valoir de son père

Le livre fourmille d’anecdotes sur l’existence de Keaton. Enfant d’artistes, il sert d’abord de faire-valoir à son père. Il joue dans des « medicine shows », spectacles à visée commerciale. Il s’agit de vendre des produits et il fait le cobaye. Il reçoit des coups, manifeste une forme d’insolence qui lui en vaut davantage, mais c’est le scénario.

Buster Keaton vers 1925

Buster Keaton vers 1925

Un jour, il rencontre Roscoe (alias« Fatty ») Arbuckle, acteur et metteur en scène ayant déjà du succès, après avoir surmonté une enfance d’enfant battu et humilié. Leur collaboration sera riche et permettra à Keaton de réaliser ses propres films. Jusqu’à ce qu’un scandale mette fin à la carrière de Fatty. Le beau-père de Keaton devient son producteur ; il lui laisse les mains libres.

Ce ne sera plus le cas quand les majors feront la loi à Hollywood. Keaton, comme bien d’autres, perd son art. La suite et la fin de sa carrière sont sans éclats.

La vraie reconnaissance viendra d’un collectionneur qui retrouve les pellicules du Meccano de la Générale ou du Cameraman, et offre au comédien devenu âgé et solitaire, un succès auprès de nombreux cinéphiles. Mais Keaton est terrorisé par les rencontres avec ses admirateurs et il n’en tire aucun bénéfice ou prestige. Il a été l’un des génies du cinéma burlesque, et du cinéma tout court, admiré voire envié par Chaplin, mais là s’arrête sa légende.

Des liens entre les vies mystérieux mais réels

Keaton est un révélateur pour la narratrice. L’artiste incassable quand il était face à une caméra et qu’il imaginait les scénarios catastrophe les plus violents, avait été cassé par les hommes, voire par son père, dans cette comédie des débuts. Le père d’Henri aussi voulait casser son fils. Il ne cessait de répéter qu’il fallait casser les enfants. Il s’y consacrait donc, avec une sorte de bienveillance, toutefois, quand il lui imposait des exercices physiques rendus nécessaires par son état. Henri l’acceptait ; le lien entre son père et lui était d’une rare intensité, comme jamais la narratrice n’en a vu entre deux êtres.

Henri semblait tout accepter. Les faits glissaient sur lui, en apparence. Il s’obstinait sur une voie qui aurait découragé bien d’autres. Il aimait apprendre, même s’il n’est jamais allé au-delà de l’apprentissage des bases du primaire. Il aimait travailler et regrettait de ne pouvoir utiliser toutes les machines, en raison du danger. Il aimait le cinéma et a attendu des heures pour voir « P’tite Annick », l’histoire d’un paquebot qui heurte un iceberg, histoire d’amour aussi, avec Leonardo di Caprio. Les petits faits sont nombreux, souvent amusants, d’apparence légère, qui disent une existence pas tout à fait comme les autres.

Les liens entre les vies sont mystérieux, cachés, mais réels. Ils font la trame de ce livre qui passe d’une existence à l’autre, en montage « cut » : une séquence suit la précédente, sans vraie transition. Le lecteur verra le rapport. En matière de construction comme d’écriture, Florence Seyvos nous laisse toute latitude. C’est ce qui fait la beauté de ce récit qu’on aurait aimé remarquer à sa parution en mai.

Norbert Czarny

• Florence Seyvos, « Le Garçon incassable », L’Olivier, 2013, 176 p.

 Retour sur l’œuvre de Buster Keaton, une émission de France Culture avec Olivier Mongin (auteur de « Buster Keaton, l’étoile filante ») et Florence Seyvos.

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• Les livres de Florence Seyvos
à l’école des loisirs.

• Une lecture de Nanouk et moi,
de Florence Seyvos, par Robert Briatte
.
Télécharger l’article.

Vidéo : Florence Seyvos 
évoque « Nanouk et moi ».

 

1 réflexion sur « « Le garçon incassable », de Florence Seyvos, prix Renaudot poche 2014 »

  1. Magnifique commentaire. Je vous sais discret et sans attente particulière. Mais sincèrement, Monsieur Norbert Czarny, vous êtes l’un des plus singuliers lecteurs que l’on puisse imaginer !

    J’essaie de vous lire et de me souvenir chaque fois que c’est possible. Vos chroniques sont toujours précises, renseignantes et émouvantes. Je n’aurais sans doute pas pris garde à ce livre, tout ce que vous écrivez sur ces deux incassables, « Henri » et « Buster », est une fois de plus rigoureusement impeccable …

    Et je vais aller écouter l’émission d’Olivier Mongin à propos de Keaton, et puis je continuerai de lire vos articles de la Quinzaine Littéraire.

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