« L’autre vie d’Orwell », de Jean-Pierre Martin

jean-pierre-martin-l-autre-vie-d-orwellL’île de Jura, Hébrides intérieures, nord-ouest de l’Écosse : c’est dans ce lieu, hors du monde et du temps, qu’Eric Blair (alias George Orwell) choisit de se retirer pour écrire 1984. De 1984, il est d’ailleurs très peu question dans L’autre vie d’Orwell,de Jean-Pierre Martin. Comme s’il s’agissait d’une évidence.

Et il s’agit bien d’une évidence. La collection « L’un et l’autre », fondée par le regretté J.-B. Pontalis, a pour présupposé ce genre d’évidence.

Le militantisme assagi de Jean-Pierre Martin ne pouvait que rencontrer cette étape ultime et décisive dans la vie du plus pertinent des romanciers politiques suscités par le XXe siècle.….

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Les dernières années : une achronie

C’est donc aux trois dernières années de la vie de George Orwell que l’ouvrage de Jean-Pierre Martin fait référence. Devenu locataire de la ferme de Barnhill, à Jura, le 22 mai 1946, Orwell s’installe dans une vie de pionnier dont il consigne les faits dans son domestic diary, où il relate, de la façon la plus plate possible, ses échecs et succès en matière d’agriculture. « C’est l’exact contraire d’un journal intime », note Jean-Pierre Martin qui s’amuse, par ailleurs, de l’édition posthume de ces pages dépourvues de toute ambition littéraire ou artistique.

Le lecteur pourra s’étonner de voir ainsi Orwell s’adonner à l’agriculture, la pêche ou la réfection de vieux meubles. Il ne reste à l’écrivain journaliste qui se sait dangereusement atteint par la tuberculose qu’un peu plus de trois ans à vivre. Et Jean-Pierre Martin convoque sa propre expérience de jardinier mis en déroute pour montrer à quel point le travail de la terre est une lutte qui mobilise toutes les compétences d’un combattant expérimenté. Et puis, surtout, le travail de l’agriculteur est un travail qui inscrit l’activité de l’homme dans l’instant et qui l’oblige à s’installer dans l’éternité des éléments : « La pensée d’un avenir plus lointain que les heures qui s’écoulent au rythme des nuages mettrait en danger la valeur de chaque instant vécu. »

Si Orwell se retire en un tel désert (outre les chemins défoncés qui permettent d’atteindre le bateau, il faut dix miles de marche à pied pour gagner la ferme, située à vingt-cinq miles du téléphone et du magasin le plus proche), c’est aussi pour avoir du temps une juste perspective : « Orwell à Jura s’est mis à contretemps, il s’est installé dans l’anachronie, ou plutôt dans l’achronie, dans une temporalité à rebours de l’Histoire en marche. De notre point de vue, c’est une mort au monde. De son point de vue à lui, c’est une autre temporalité. Le temps du verger et de la croissance des plantes fait relativiser le temps de l’Histoire. »

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Une intelligente leçon de génétique littéraire

Et s’il est peu question de 1984, il n’est en réalité question que de cela, du surgissement de ce chef-d’œuvre absolu qu’Orwell envisagea longtemps sous le titre de The Last Man in Europe. N’est-ce pas au fond ce dernier homme qu’il tentait de devenir à Barnhill, Jura, loin de toute civilisation, de tout confort ?

Pour le passionné de littérature, l’essai de Jean-Pierre Martin est un véritable festin. S’il interroge l’homme Eric Blair, ses paradoxes – l’exilé n’eut finalement sur son bout de terre que peu d’instants de solitude : sœur, fils, amis n’allaient pas tarder à le rejoindre –, sa rudesse, son sens pratique qui ne relègue en rien son sens de l’histoire, il élargit aussi la réflexion aux exilés volontaires de la littérature (les Thoreau, Rousseau, Hesse…), au rapport que le texte littéraire entretient avec les lieux qui l’ont vu naître : n’y a-t-il qu’antithèse entre la fourmilière de 1984 et les déserts de Jura ?

Outre l’empathie de l’auteur pour son sujet, l’ouvrage de Jean-Pierre Martin manifeste aussi une forme de mimétisme respectueux : il a cette pudeur qu’avait Orwell et qui consiste à dire l’essentiel sans s’y référer de façon explicite. On songera à un livre comme Dans la dèche à Paris et à Londres, dans lequel Orwell parvient à dire la terrible humiliation et la déshumanisation des SDF – comme on ne les appelait pas encore – sans jamais s’épancher.

L’autre vie d’Orwell est une genèse de 1984 qui jamais n’évoque l’écrivain à sa table de travail, mais c’est aussi l’une des plus intelligentes leçons de génétique littéraire qu’il soit donné de lire.

Stéphane Labbe

 

• Jean-Pierre Martin, « L’autre vie d’Orwell », Gallimard, « L’un et l’autre », 2013.

• « La Ferme des animaux », de George Orwell, dans les Archives de l’École des lettres.

 

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