La vie littéraire

Pierre Bourdieu, "Sociologie générale" ILa rentrée de janvier s’est faite plus discrète cette année. Traditionnellement  dévolue aux auteurs confirmés et à tous ceux qui ne veulent pas disparaître dans le maëlstrom de septembre, janvier offre de prendre un  peu de recul. C’est aussi l’opportunité pour quelques auteurs étrangers de prendre place dans la culture française.

La première tendance de la rentrée c’est la présence des sociologues. En affichant Bourdieu à la une et le premier volume de sa Sociologie générale (Raison d’agir/Seuil), Robert Maggiori, dans le cahier livres de Libération du 4 janvier, présentait une mise en perspective du sociologue sans le réduire à sa seule discipline et en soulignant comment celui-ci a, au contraire, sans cesse ouvert le champ de sa recherche et de ses projets. Champ qu’il a également contribué à modifier radicalement en s’interrogeant sur « l’économie générale des pratiques ».

La sociologie sert d’abord à comprendre comment marchent les sociétés, non ?

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Mais à quoi sert la sociologie ?

Certains perdent ce rôle de vue, les politiques notamment qui crient haro sur le sociologisme, lequel, à les écouter ne serait qu’une variante du droitdel’hommisme honni par les “pragmatiques”. Dans le Monde des livres (8 janvier), Bernard Lahire, l’une des figures centrales de la sociologie contemporaine, leur répond et remet quelques pendules à l’heure : « Refuser les explications (de la sociologie) constitue une incroyable régression obscurantiste par rapport aux valeurs fondamentales que porte l’école. » Dont acte (Pour la sociologie et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », La Découverte)

Cette année c’est Jean Echenoz qui profite du mois de janvier pour faire son retour, moins directement en prise sur l’actualité que Houellebecq l’année dernière, mais pas complètement détaché des contingences du monde pour autant. Il offre, avec Envoyée spéciale, un roman qui prend ses distances vis-à-vis de la veine biographique de Ravel ou Courir ou celle, historique, de 14 et qui renoue avec les parodies de romans d’espionnages ou de romans noirs.

Le récit se déroule pour partie en Corée du Nord dernier vrai bastion d’un communisme de type guerre froide qui se double d’une dictature dans laquelle même les fleurs doivent porter le nom du grand leader. Il prend cependant encore plus de distance qu’à l’ordinaire du point de vue de l’écriture, invitant le lecteur à réfléchir sur ce qui fait le pacte de lecture ; jusqu’où peut-on se montrer désinvolte avec la littérature, semble-t-il demander, et les principaux critiques, à l’image de Philippe Lançon pour Libération ou Étienne de Montety pour le Figaro chantent les louanges de ce funambule des lettres (Minuit).

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C’est aussi la rentrée des littératures du monde

Et déjà trois récits font l’unanimité.

Tous les vivants (L’Olivier), de l’écrivaine américaine Jayne Anne-Phillips, « atmosphère de conte » pour ce texte qui fait revivre des meurtres en séries. Ceux-ci sont plus l’œuvre d’un Landru que d’un Hannibal Lecter puisqu’ils visent des femmes seules dans la petite ville de Quiet Dell. On lirait ce livre sur la seule promesse que ce fait divers a servi de support au chef-d’œuvre de La Nuit du chasseur, mais aussi parce que ce n’est absolument pas le champ habituel de l’auteur.

Un possible grand livre de la rentrée avec La Route étroite vers le nord lointain (Actes Sud) ; ce roman de Richard Flanagan qui obtint le Booker Prize 2014 évoque le pont de la rivière Kwaï, mais, d’une manière générale, l’aire est élargie par rapport au roman de Pierre Boulle. Il décrit en effet les camps de prisonniers anglo-saxons qui édifièrent pour les japonais la ligne de chemin de fer dans la jungle  entre le Siam et la Birmanie. Bien au-delà de l’évocation et de l’héroïsme hollywoodien, en interrogeant l’humanité et toutes les variantes de son absence chez les bourreaux comme chez les victimes, l’auteur, dont le père a participé à cette aventure et en est revenu vivant, est devenu le témoin d’une génération entière de déportés (on évoque le chiffre de deux cents mille morts – soldats prisonniers comme populations locales).

Plus au nord, le roman de Jens Christian Grondhal marque lui aussi les esprits. Avec Les Portes de fer, le romancier danois dont le traducteur et ami Alain Gnaedig, confie à Mathieu Lindon que sa langue est une des plus mélodieuses qui lui ait été donné de lire (Gallimard, « Du monde entier »). Il expose comme un carnet de route, les précisions qu’il faut demander lorsqu’on traduit, comment être traducteur comment rendre « un danois musical avec parfois de longues arabesques très mélodieuses », autrement dit comment faire entendre le texte « je passe tout au gueuloir, dit-il dans Libération (9 janvier), tout est lu à voix haute, les trois versions successives de la traduction que je fais. »

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On le voit, l’heure est à la réflexion sur l’écriture et le style ; l’actualité fait retour à la littérature avec peut-être un peu moins de goût pour le jeu-concours des prix et un peu plus de questions sur son rôle dans la vie qui est désormais la nôtre.

Frédéric Palierne

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• Sur Jean Echenoz, voir le numéro de janvier 2016 de l’École des lettres.

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