« La Méthode Arbogast », de Bertrand de la Peine : un roman comme un jeu

Bertrand de La Peine, "La Méthode Arbogast"Tout commence par l’envol d’un ballon jaune gonflé à l’hélium. Sa propriétaire se met à pleurer. Le ballon s’accroche à des branches et Valentin Noze, jeune homme aussi dévoué que téméraire, décide de décrocher le ballon. La chute de Valentin l’entraînera loin, et le lecteur avec lui. Jusqu’à l’île de Diégo Suarez, tout près de Madagascar.

Dans La méthode Arbogast, tout s’enchaîne de façon irrésistible, comme dans une bande dessinée.

On passe d’un épisode à l’autre comme on traverse les cases. Et la première référence qui vient, c’est Tintin, ne serait-ce que parce que l’histoire commence dans une ville jamais nommée, sinon par ses noms de rues les plus connus, et par quelques indices précis qui renvoient à la Belgique. Le fameux Arbogast dont il est question dans le titre, est diplômé de la faculté de Gand, et un épisode entraine le héros à Anvers.

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Une intrigue de bande dessinée

Mais revenons un peu sur l’intrigue. Noze fait une chute, laquelle provoque des migraines terribles. Pirette, son médecin de famille, lui recommande de consulter le docteur Arbogast, dont la méthode consiste à user de l’hypnose… et d’un psychotrope contenu par une variété de grenouilles. Cette méthode est précieuse pour le jeune homme qui travaille comme stagiaire iconographe, puisqu’elle lui permet de voir toutes les images, de les connecter entre elles. Outre qu’il peut se soigner, il acquiert pour son métier un savoir-faire unique.

Mais entretemps, Valentin apprend que ce psychotrope est obtenu grâce au trafic des animaux contre lequel se bat Sibylle, la secrétaire du docteur Arbogast, militante active de Libertalia, une organisation qui lutte contre les trafics d’animaux et donc contre le méchant D.O.G., redoutable trafiquant à tête de mérou, prêt à tout pour faire fortune. Face à lui, le président de Libertalia, Routledge, ne baissera jamais les bras. Et à la fin du roman, le méchant sera vaincu, les animaux libérés, et Valentin écrira un livre d’art intitulé La Méthode Arbogast.

La référence à Tintin n’est donc pas seulement dans le cadre ou l’écriture très visuelle. Il y a quelque chose de Tournesol dans le docteur Pirette et chez Arbogast. Le côté savant excentrique de l’un et l’obstination de l’autre. La soûlographie de Routledge rappelle celle de Haddock. À ceci près que le capitaine d’Hergé ne se remet pas d’un chagrin d’amour en visionnant la cassette de son mariage avec Soraya, à Dubaï, et qu’il n’a pas été pilote de ligne. Et puis Valentin, contrairement à Tintin, n’est pas insensible aux charmes féminins.

La réciproque étant vraie puisque Sybille comme la serveuse rencontrée à Diégo Suarez, ou Joanne, sa voisine dans la maison qu’il habite, sont prêtes à tomber dans ses bras. Tomber est un verbe important dans cette histoire : on ne compte pas les épisodes lors desquels Valentin risque sa vie ou peut se rompre les os. Comme bien des héros de BD, il résiste. On le retrouve bondissant, poursuivant D.O.G. ou quêtant les images qui s’associent pour lui au moindre paysage.

 

Un art poétique et un traité du paysage

L’iconographe qu’il est, et dont l’hippocampe (partie du cerveau stockant la mémoire) a été légèrement écrasé lors de la chute de l’arbre, raisonne par l’image. On s’amusera à repérer les nombreux peintres cités, de Magritte à Peter Klasen, en passant par Rothko et Soulages qui sont autant de façon d’orienter le lecteur. Sous ses dehors facétieux, La Méthode Arbogast est un art poétique, une sorte de traité du paysage. Le livre d’art Des dames de dos, sur lequel travaille Valentin au début du roman renvoie à la peinture ou à la photo surréaliste. Celui qu’il intitule La Méthode Arbogast, et qu’on lit en filigrane de ce roman, pourrait figurer dans quelque catalogue imaginaire.

Mais si l’image a son importance, n’oublions pas le texte et cette écriture à la fois vive et pensée. Bertrand de la Peine aime certaines figures, et notamment le zeugme qui associe par une conjonction, deux éléments qui ne s’y attendent pas trop. Ainsi de Mme Kuypers, la logeuse de Valentin, qui participe à une émission de télévision dont elle disparaît un jour « avec une coquette somme ainsi que les coordonnées de deux ou trois techniciens de plateau ». Ou bien deux actions s’enchaînent et donnent de la vitesse.

Parfois l’auteur laisse planer l’ambiguïté sur un détail. Les gouttes qui font leur apparition après la chute de Valentin sont-elles de l’eau ou du sang ? La musique de la phrase n’est jamais hasardeuse et on est sensible, au supermarché, à ces adolescents qui « slaloment entre poubelles et poussettes, poteaux et pochetrons ».

 

Un exercice de style à la Queneau

Un nom vient à l’esprit, sans doute en raison du chien qui pisse au début du roman : celui de Queneau. Et il y a dans ce roman quelque chose de l’exercice de style. Sans compter que Valentin est un prénom de héros à la Queneau. L’esprit moqueur de l’encyclopédiste et mathématicien plane sur ce roman.

L’auteur aime le grotesque, joue sur le détail comme dans cette série de gros plans sur des parties de visages féminins, au supermarché ; il joue aussi du raffinement comme dans cette description olfactive et séduisante du magasin de confiserie dans les Galeries de la Reine. Et puisqu’on en est aux filiations, on retrouve dans une scène d’amour assez torride les « modulations narquoises d’une chouette invisible » qui rappellent une autre scène dans Madame Bovary.

On s’en voudrait d’écraser Bertrand de la Peine sous tant de références. Disons simplement que sa méthode Arbogast à lui consiste à visiter une sympathique galerie puisqu’elle compte quelques écrivains n’aimant rien tant que jouer et faire rire.

Norbert Czarny

• Bertrand de la Peine, « La méthode Arbogast », Éditions de Minuit, 2013, 128 p.

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