La genèse de « Madame Bovary » dans la correspondance de Flaubert

Gustave Flaubert par Carjat, 1870 © Centre Flaubert, université de Rouen

Gustave Flaubert par Carjat, 1870 © Centre Flaubert, université de Rouen

Madame Bovary est au programme de littérature de terminale littéraire pour les deux années qui viennent. On a beaucoup écrit sur ce roman et les professeurs le connaissent bien. Cependant la perspective d’étude « Lire-écrire-publier » implique un travail en amont et en aval de l’œuvre.

Comme l’indique le Bulletin officiel : « Le travail sur le domaine “lire-écrire-publier” invite les élèves « à une compréhension plus complète du fait littéraire, en les rendant sensibles, à partir d’une œuvre et pour contribuer à son interprétation, à son inscription dans un ensemble de relations qui intègrent les conditions de sa production comme celles de sa réception ou de sa diffusion ».

L’étude de la genèse du texte y est recommandée : « Pour l’étude de Madame Bovary de Gustave Flaubert, le professeur privilégiera l’analyse de la genèse qui permet aux élèves de pénétrer dans le laboratoire de l’écrivain et de s’interroger sur le processus de création du roman », et il renvoie à une source précieuse : « La correspondance de Flaubert avec ses contemporains, véritable essai sur l’art romanesque, permet de mieux comprendre la genèse du roman, révélant l’épreuve d’une écriture qui rompt avec le mythe de l’inspiration. »

Objectif

.Cet article propose une synthèse de ce que l’auteur de Madame Bovary nous dit de la genèse de son ouvrage dans sa correspondance, autour de thématiques liées à l’écriture de l’œuvre : la difficulté d’écrire, le choix du sujet, la question de l’impersonnalité, la place de la recherche documentaire, la planification de l’écriture, le souci du style, le point de vue de l’auteur sur certains personnages.

À partir de chaque thème recensé, on trouvera un commentaire synthétique, les pages précises des citations dans l’édition de référence du BOEN  – Gustave Flaubert, Correspondances, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1980, t. II (1851-1858) – et des pistes d’exploitation pédagogiques.

Certains commentaires sont nourris des recherches de Claudine Gothot-Mersch : La Genèse de « Madame Bovary », José Corti, 1966 ; Genève, Slatkine Reprints, 1980.

Cet article vise à faciliter le travail du professeur de terminale en lui proposant des entrées dans cette constellation de passages souvent assez courts. Ils peuvent être le support d’un cours, d’un travail de recherche thématique avec les élèves et certaines citations offrent un support de réflexion voire de devoir de type bac.

On prendra soin de montrer aux élèves que les affirmations et les intentions de l’auteur exprimées dans une correspondance sont à utiliser avec précaution. Flaubert s’exprime avec son tempérament, ses contradictions, sa subjectivité et selon le destinataire concerné. L’intérêt essentiel de ce travail est de le confronter à l’œuvre et à l’interprétation que les élèves en ont faite.

Le professeur pourra également exploiter certains lettres de la correspondance dans leur intégralité dans la collection « Folio plus », «Écrire Madame Bovary ».

La difficulté d’écrire :

la tortue, le mulet et le lièvre

Pages 57, 75, 104, 156, 207, 224, 243, 353, 364, 429, 447, 452, 542, 596.

Les spécialistes de Flaubert s’accordent sur la durée de composition de Madame Bovary, soit près de cinq années de septembre 1851 à octobre 1856, date à laquelle le roman est publié en feuilleton dans La Revue de Paris. La correspondance de ces années-là est ponctuée par la plainte de l’écrivain à propos de la lenteur de rédaction de l’ouvrage : « La Bovary marche à pas de tortue » et de sa difficulté à écrire.

La rédaction apparaît majoritairement laborieuse et irrégulière. Flaubert travaille péniblement, il se compare à une bête de somme : « Je travaille comme un mulet ». Il écrit par saccades : « Je vais toujours par bonds et par sauts, d’un train inégal et avec une continuité disloquée, à la manière un peu, des lièvres, étant un animal de tempérament songeur et de plume craintive. »

Malgré quelques périodes de satisfaction (« ça m’amuse pour le moment »), voire d’euphorie (« Depuis samedi, je travaille de grand cœur et d’une façon débordante, lyrique »), l’écrivain exprime le plus souvent son ennui, son dégoût et sa souffrance. La tâche lui paraît inhumaine (« Quelle lourde machine à construire qu’un livre, et compliqué surtout »), colossale ( » Quelles pyramides à remuer, pour moi qu’un livre de cinq cents pages »), titanesque (« Quel rocher de Sisyphe à rouler que le style, et la prose surtout »). Il caractérise plusieurs fois son entreprise de diabolique ; c’est « un tour de force prodigieux ».

L’écriture s’accompagne de souffrances, ce livre le  torture : « J’éprouve maintenant comme si j’avais des lames de canif sous les ongles et j’ai envie de grincer les dents. » Flaubert y reconnaît même un certain masochisme : « J’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. »

Ce travail éprouvant ressurgit même sur son corps, des douleurs physiques se manifestent : « ce sacré nom de dieu de roman me donne des sueurs froides » ; « d’autres fois ce sont des oppressions ou bien des envies de vomir à table » ; « J’ai souvent des douleurs à défaillir, j’en suis malade physiquement » ; « La cervelle me danse dans le crâne ».

À plusieurs reprises, Flaubert dit ressentir « les affres de l’art ». Son dégoût va croissant avec son découragement : « Il y a des moments où tout cela me donne envie de crever. »

On peut s’interroger sur cette difficulté de Flaubert à écrire Madame Bovary alors que la rédaction de son livre précédent, La Tentation de saint Antoine (1849), lui avait semblé rapide et aisée : « Quel miracle ce serait pour moi d’écrire maintenant seulement deux pages dans une journée, moi qui en fais à peine trois par semaine ! Lors du Saint Antoine, c’est pourtant comme cela que j’allais. » Les raisons avouées de l’auteur de la correspondance résident dans la nature même du sujet de son roman et dans le souci du style.

.Pistes pédagogiques

• Comparer cette conception de l’écriture avec celle du mythe de l’inspiration : fureur des poètes de la Pléiade, enthousiasme romantique, mythe de la Muse. : Ode à Caliope, de Ronsard (1550), Nuit de Mai, de Musset (1835).

• Contextualiser la position de Flaubert entre romantisme et réalisme.

.Le sujet du roman :

« Ce sujet bourgeois me dégoûte »

.Pages 15, 31, 104, 140, 308, 429, 430, 434, 691,859.

La correspondance ne nous apprend rien sur les sources de Madame Bovary. Deux allusions laissent à penser que le roman tire son sujet d’un fait divers ou d’une histoire vraie. Dans l’une de ses lettres à Flaubert, Maxime Du Camp évoque en interrogation l’affaire Delamare : « Qu’écris-tu ? […] Est-ce l’histoire de Mme Delamare, qui est bien belle ? » Flaubert lui-même suggère un sujet pris dans la réalité : « J’ai peur que la fin (qui,dans la réalité, a été la plus remplie) ne soit, dans mon livre, étriquée. » Il ne cesse pourtant de répéter que le sujet de son livre est inventé : « Madame Bovary n’a rien de vrai. C’est une histoire totalement inventée. » Comment expliquer cette contradiction ?

Claudine Gothot-Mersch, dans La Genèse de « Madame Bovary », enquête sur les sources du roman :

1840 : Affaire Lafarge, une épouse est accusée d’avoir empoisonné son mari.

1844 : Affaire Loursel, une demoiselle de Bovery épouse un pharmacien pour son argent et le trompe avec un châtelain.

1848 : Affaire Delamare où un officier de santé, veuf, se remarie à une femme volage et dépensière qui s’empoisonne. Le mari se donne la mort peu après.

Mémoires de Madame Ludovica : récit d’une entremetteuse d’un couple illégal et de leurs soucis d’argent.

Son analyse montre que Flaubert n’a finalement tiré de ces faits divers qu’une ébauche de schéma narratif et le cadre de la Normandie.

Ces conclusions permettent de mieux comprendre le désintérêt de Flaubert pour ses sources, voire les contradictions de ses déclarations. En effet d’une part le sujet lui importe peu, d’autre part il le sent très éloigné de lui et lui répugne.

On connaît son rêve d’écrivain : « un livre sur rien », « un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible ». Peu importe finalement le sujet choisi, l’écriture pour lui est une affaire de vision et de style.

L’intention avouée de Flaubert était même de traiter un sujet très éloigné de lui, ce que confirme dans sa correspondance une comparaison avec son ouvrage précédent : « Bon ou mauvais, ce livre aura été pour moi un tour de force prodigieux tant le style, la composition, les personnages et l’effet sensible sont loin de ma matière naturelle. Dans Saint Antoine, j’étais chez moi. Ici, je suis chez le voisin. »

Cette distance entre le sujet et le romancier s’accompagne d’un dégoût progressif pour l’univers qu’il dépeint : « Deux ans, toujours avec les mêmes personnages et à patauger dans un milieu aussi fétide. » Ce milieu, c’est celui de la bourgeoisie de province que Flaubert déteste et dont il ridiculisera l’esprit stéréotypé dans son Dictionnaire des idées reçues. L’ennui s’empare de lui : « Mais franchement Bovary m’ennuie. Cela tient au sujet et aux retranchements perpétuels que je fais. »

Cet ennui se double d’un profond dégoût distillé par le sujet du roman : « On ne m’y reprendra plus à écrire des choses bourgeoises. La fétidité du fonds me fait mal au cœur. »

En choisissant un sujet simple loin de sa « matière naturelle », Flaubert se donne un défi d’écriture, Madame Bovary est d’abord pour lui un exercice de style pendant lequel l’auteur bride son tempérament lyrique afin d’atteindre à une impersonnalité.

.Pistes pédagogiques

• Relier ce dégoût des choses bourgeoises à des passages de l’œuvre (scène de l’auberge au début de la deuxième partie, scène des comices agricoles, portrait d’Homais).

• Proposer un parcours de lecture de l’œuvre sur le thème du bourgeois, de la représentation de la vie bourgeoise de province (exposé, synthèse, séance de lecture).

La volonté d’impersonnalité :

« Il ne faut pas s’écrire »

.Pages 30, 40, 43, 124, 219, 297, 329, 330, 376, 483, 497, 536, 691.

Si Madame Bovary est pour Flaubert « un bon exercice », c’est par cette volonté constamment affichée de se débarrasser de toute affinité avec son sujet et d’aller à l’encontre de son tempérament lyrique : « Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n’est pas de mon sang, je ne le porte point dans mes entrailles. » Il confie à plusieurs reprises à ses correspondants que «  La personnalité de l’auteur est complètement absente », « Nul lyrisme, pas de réflexions, personnalité de l’auteur absente » ; « Jamais ma personnalité ne m’aura été si inutile ».

Paradoxalement, la correspondance révèle des moments d’identification avec le personnage d’Emma et l’on dit que Flaubert aurait déclaré : « Madame Bovary, c’est moi ». L’auteur avoue ressentir le même trouble qu’Emma et les mêmes sensations : « Au moment où j’écrivais le mouvement attaque de nerfs, j’étais si emporté, je gueulais si fort et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j’ai eu peur moi-même d’en avoir une » ; « Quand j’écrivais l’empoisonnement de Madame Bovary, j’avais si bien le goût de l’arsenic dans la bouche, j’étais si bien empoisonné moi-même que je me suis donné deux indigestions coup sur coup » (lettre du 20 novembre 1866 à Hippolyte Taine , tome III , p. 562).

Face à la volonté obsessionnelle de l’impersonnalité, force est de constater que l’œuvre résiste. Émotion, comique, ironie, parodie trahissent la présence d’un auteur et on peut se demander si l’originalité du roman n’est pas à chercher dans une tension constante entre cette volonté d’impersonnalité et un lyrisme implicite, souvent déplacé sur le personnage d’Emma, tension que Flaubert décrit assez bien dans une de ses lettres célèbres :

« Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit ; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. »

.Pistes pédagogiques

• Analyser avec les élèves la présence du narrateur dans le roman , plus particulièrement le passage du point de vue intradiégétique ( » nous », au chapitre I) à un point de vue extradiégétique, sous la forme d’un exposé, d’un sujet type bac, d’un parcours de lecture sur le comique, le lyrisme, l’ironie.

.La volonté d’observer et de s’informer :
« J’aurai fait du réel écrit, ce qui est rare »

.Pages 43, 55, 56, 89, 133, 134, 359, 544, 571, 575, 579, 587, 590, 593, 595, 602, 691.

Quittant le lyrisme de Saint Antoine, Flaubert prend vite conscience de l’importance de l’observation et de la documentation pour écrire son nouveau roman : « Je suis dans un tout autre monde maintenant, celui de l’observation attentive des détails les plus plats. »

Au plan de l’observation, Flaubert ressent le besoin de se déplacer et de voir pour écrire vrai : « Sais-tu où j’ai passé tout mon après-midi avant-hier ? à regarder la campagne par des verres de couleur. J’en avais besoin pour une page de ma Bovary qui, je crois, ne sera pas des plus mauvaises. » Pour écrire les scènes des comices, le romancier déclare : « Il faut vraiment que je voie un comice agricole. » Ce qu’il fait aussitôt : « Ce matin, j’ai été à un comice agricole, dont j’en suis revenu mort de fatigue et d’ennui. J’avais besoin de voir une de ces ineptes cérémonies rustiques pour ma Bovary dans la deuxième partie. » Il se rend à Rouen pour se renseigner sur les empoisonnements par arsenic (p. 602).

Au plan documentaire, il accumule les lectures. Lectures de livres pour enfants, pour nourrir l’imagination de son héroïne et « entrer dans des rêves de jeunes filles « . « Je viens de relire pour mon roman plusieurs livres d’enfants », « je navigue pour cela dans les océans laiteux de la littérature à castels, troubadours à toques de velours à plumes blanches ». Il se documente sur la chirurgie pour l’épisode d’Hippolyte : « j’étudie la théorie des pieds bots » (p. 544).

Il demande de nombreux renseignements à Alfred Baudry sur la cathédrale de Rouen, son architecture, son histoire, ses vitraux (p. 571). Il sollicite Louis Bouilhet à propos de la description de l’aveugle (pp. 579, 593), celui-ci lui répond précisément (p. 971). Il lui demande aussi des informations dans le domaine de la chimie (p. 359) et de la chirurgie (p. 595) C’est auprès de Frédéric Fovard qu’il se renseigne sur les billets de change qui serviront à décrire la déchéance financière d’Emma.(p. 587). Il va même consulter un avocat à ce sujet (page 590).

L’ambition de Flaubert anticipe sur le mouvement naturaliste lorsqu’il confie à une de ses correspondantes son intention de roman expérimentale : « Il est temps de lui donner une méthode impitoyable, la précision des sciences physiques. »

.Pistes pédagogiques

• Lecture analytique de l’épisode des pieds bots ou de la description de Rouen et de sa cathédrale pour mettre en évidence la fonction mathésique de la description et l’usage du vocabulaire spécialisé.

• Parcours de lecture ou exposé sur le réalisme du roman.

La planification du roman :
« Toutes les difficultés qu’on éprouve en écrivant
viennent du manque d’ordre »

.Pages 40, 156, 170, 173, 180, 245, 279, 361, 386, 426, 445.

Si certains écrivains ignorent en écrivant la fin de leur œuvre, fin qui se détermine par les aléas de l’écriture, il semble qu’avec Madame Bovary, Flaubert suive un plan déterminé très rigoureux : « Autant je suis débraillé dans mes autres livres, autant dans celui-ci je tâche d’être boutonné et de suivre une ligne droite géométrique. » C’est cette perspective qui conditionne son écriture et son style : « Dans un bouquin comme celui-ci, une déviation d’une ligne peut complètement m’écarter du but, de me faire rater tout à fait. » « La phrase la plus simple a pour le reste une portée infinie. »

Contrairement à ses autres œuvres, le romancier se contient, se retient et se borne à suivre son schéma narratif juqu’à la mort de l’héroïne, dimension tragique de l’écriture qui renvoie au destin d’Emma : « Ma Bovary est tirée au cordeau, lacée, corsée et ficelée à étrangler. »

La composition de Madame Bovary est concertée, elle s’organise autour de grandes scènes qui ponctuent les préoccupations de Flaubert : scène du bal, scène des comices, scène de la rencontre à Rouen, scène du suicide : « J’écris maintenant d’esquisse en esquisse, c’est le moyen de ne pas perdre tout à fait le fil, dans une machine si compliquée sous une apparence simple. » Il reconnaît lui-même cette composition en « cascades », quasi « symphonique » : « On peut tout aussi bien amuser avec des idées qu’avec des faits, mais il faut pour ça qu’elles découlent l’une de l’autre comme de cascade en cascade, et qu’elles entraînent aussi le lecteur au milieu du frémissement des phrases et du bouillonnement des métaphores. »

La préoccupation majeure de Flaubert réside dans la composition du roman et de ses proportions : il s’inquiète de la longueur des préparatifs psychologiques par rapport à l’action et des disproportions : 260 pages de préparation à l’action, 60 pages pour le suicide et la fin du roman, reste 120 à 160 pages pour le « corps de l’action ». Il se rassure à ce propos en invoquant sa volonté de réalisme : «  Peut-être ne s’apercevra-t-on pas de ce manque d’harmonie entre les différentes phases, quant à leur développement. Et puis il me semble que la vie en elle-même est un peu ça. »

Flaubert affirme également que les deux premières parties sont une préparation psychologique à la troisième, une fois l’action « nouée », « la troisième partie devra être enlevée et écrite d’un seul trait de plume ».

La composition de l’œuvre soulève aussi chez lui deux craintes d’écrivain. D’une part que les transitions se voient : « On aperçoit trop les écrous qui serrent les planches de la carène. » D’autre part, il se préoccupe constamment de l’enchaînement des épisodes : « Toutes les difficultés qu’on éprouve en écrivant viennent du manque d’ordre »,  « l’enchaînement des sentiments me donne un mal de chien , et tout dépend de là, dans ce roman ».

La composition de Madame Bovary est donc très concertée, elle détermine chaque page, elle est symphonique et se déroule en cascade avec un enchaînement logique lié aux sentiments, sa disproportion renvoie à une intention réaliste.

 .Pistes pédagogiques

• Confronter ces remarques de Flaubert à la composition du roman.

• S’interroger sur le déterminisme et le tragique de l’existence d’Emma à la lumière du processus d’écriture exprimé par l’auteur.

Le souci du style :
« Je suis convaincu d’ailleurs que tout est affaire de style »

.Pages 5, 14, 31, 57, 75, 76, 85, 119, 136, 156, 159, 160, 170, 172, 199, 220, 214, 238, 248, 297, 330, 332, 355, 444, 529.

On a vu que le sujet du roman importe peu pour Flaubert, ou plutôt qu’il est très éloigné de son tempérament , c’est une sorte d’exercice de style : « Tout est de tête. Si c’est raté, ça m’aura toujours été un bon exercice. »

L’exercice devient très vite pensum tant l’auteur doit réfréner ses tendances au lyrisme, sa volonté première étant de faire simple : « J’entrevois maintenant des difficultés de style qui m’épouvantent. Ce n’est pas une petite affaire que d’être simple. »

D’abord il faut trouver le terme précis qui exprime l’idée et qui crée l’effet recherché : « Plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. » Ce travail nécessite de nombreuses réécritures, en témoignent les manuscrits du roman qu’on aura intérêt à exploiter avec les élèves et ces remarques sur quelques pages : « Je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées que pour le moment je n’y vois que du feu. »

Ensuite il faut travailler cette prose dans sa dimension sonore et rythmiques, éviter les « phrases molles » qui, pour le romancier, ont l’exigence du vers : « Quelle chienne de chose que la prose ! […] je crois pourtant qu’on peut lui donner la consistance du vers. Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore. » Flaubert prend soin de lire à haute voix, seul ou avec son ami Bouilhet chaque page, chaque partie.

Flaubert a enfin une conscience assez moderne du style comme vision : «  Le style, étant à lui tout seul, une manière absolue de voir les choses. » C’est pourquoi chaque mot doit être pesé par rapport à l’ensemble : « il faut toujours songer à l’ensemble ».

Mais la difficulté majeure que rencontre l’écrivain c’est sa propension naturelle au lyrisme, au style métaphorique contre laquelle il lutte sans cesse : « Je suis gêné par le sens métaphorique qui décidément me domine. » « Je suis dévoré de comparaisons comme on l’est de poux et je passe mon temps à les écraser. Mes phrases en grouillent. »

On voit que pour le romancier cet exercice de style est un défi  contre un romantisme qu’il affectionne : « Les grandes tournures, les longues et pleines périodes se déroulant comme des fleuves, la multiplicité des métaphores, les grands éclats de style, tout ce que j’aime enfin, n’y sera pas. » La lecture du roman montrera que ce style-là est pourtant présent, souvent détourné, parodié, inséré dans les dialogues et monologues intérieurs d’Emma.

De l’aveu même de Flaubert : « Toute la valeur de mon livre, s’il en a une, sera d’avoir su marcher droit sur un cheveu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire (que je veux fondre dans une analyse narrative. » Cette tension constante entre lyrisme et réalisme semble bien être en effet l’intérêt principal de ce livre.

La réflexion sur le style s’accompagne d’une préoccupation concernant le comique du roman. Pour lui le rire : « C’est le dédain et la compréhension mêlés, et en somme la plus haute manière de voir la vie. » Si Flaubert ne trouve pas son roman assez « amusant », il reconnaît des intentions humoristiques, sinon ironiques. À propos de la scène de la conversation entre Emma et Léon à l’auberge (II, 1), il déclare : « On pourrait la prendre au sérieux et elle est d’une grande intention grotesque. ». Il reconnaît aussi dans la troisième partie « plein de choses farces ». Il se félicite d’avoir mis dans la bouche d’Homais « toutes les bêtises que l’on dit en Province de Paris ».

Écrire sur le fil entre lyrisme et réalisme, pathétique et comique et fondre cette tension dans la narration semble bien être une intention avouée de l’auteur de Madame Bovary pour qui : « L’ironie n’enlève rien au pathétique. Elle l’outre au contraire. » « Dans ma troisième partie, qui sera plein de choses farces, je veux qu’on pleure. »

.Pistes pédagogiques

•  Consacrer une séance ou deux à l’étude précise d’un manuscrit pour réfléchir sur les corrections, et leurs effets (les manuscrits sont accessibles sur le site bovary.fr

• Proposer une étude de la scène de la promenade en barque de Léon et d’Emma qui met en œuvre cette tension entre lyrisme et réalisme et qui est une sorte de parodie du Lac de Lamartine.

• Exposés ou parcours de lecture sur la place du pathétique, du comique et de l’ironie.

• Travailler sur les fonctions des métaphores et des comparaisons.

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Les personnages

.Pages 304, 305, 317, 344, 346, 358, 392, 416, 573.

Le romancier porte un regard sévère sur ses personnages : Emma, Charles et Homais sont qualifiés d’un « trio d’imbéciles ». Il ne cache pas son dégoût pour cette bêtise bourgeoise qu’ils incarnent : « Il me faut de grands efforts pour m’imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément. » De plus l’intention comique se révèle évidente, les personnages sont souvent considérés comme « grotesques », la cible essentielle étant leur sottise.

Parfois percent cependant une indulgence et un regard plus tendre sur Emma et Charles. Mais l’intention comique et la distance du romancier l’emportent :

Emma : « ma petite femme ». « Ma pauvre Bovary, sans doute, souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même. »

Emma et Léon : « Ce sera, je crois, la première fois qu’on verra un livre qui se moque de sa jeune première et de son jeune premier. » « Ces mêmes gens qui disent “poésie des lacs”, etc., détestent fort toute cette poésie, toute espèce de nature, toute espèce de lac, si ce n’est leur pot de chambre qu’ils prennent pour un océan. »

Charles Bovary : « Il faudra que mon bonhomme (c’est un médecin aussi) vous émeuve pour tous les veufs »; « mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant (Léon). Ce sont deux médiocrités, dans un même milieu, et qu’il faut différencier pourtant ».

Léon : « Il se pourrait aussi que mon jeune homme ne tarde pas à devenir odieux au lecteur, à force de lâcheté. »

Homais : « Ce sujet bourgeois m’abrutit. Je me sens de mon Homais. » « J’ai une tirade de Homais sur l’éducation des enfants […] et qui, je crois, pourra faire rire. Mais moi qui la trouve très grotesque, je serai sans doute fort attrapé, car pour les bourgeois c’est profondément raisonnable. »

Le curé : « Elle trouve à la porte le curé qui dans un dialogue (sans sujet déterminé), se montre tellement bête, plat, inepte, crasseux, qu’elle s’en retourne dégoutée et in-dévote. Et mon curé est un très brave homme, excellent même. Mais il ne songe qu’au physique (aux souffrances des pauvres, manque de pain, ou de bois), et ne devine pas les défaillances morales, les vagues mystiques. Il est très chaste et pratique tous ses devoirs. »

.Pistes pédagogiques

• Le professeur pourra confronter les remarques suivantes sur les personnages à l’appréciation des élèves lors d’un exposé, d’une synthèse sur le système des personnages.

La correspondance de Flaubert confirme bien que, pour le romancier, Madame Bovary est avant tout un exercice de style qu’il s’inflige contre son tempérament romantique. L’écriture est longue, fastidieuse, irrégulière. Le sujet – comme les personnages – le dégoûte. Le défi est de faire réel, en tâchant d’être impersonnel et informé.

Le souci de planification et de cohérence d’ensemble est constant, les deux premières parties conduisant inéluctablement à la mort de l’héroïne. C’est le style qui permet à Flaubert de donner une vision, un style très travaillé sous une apparence qui se veut simple.

Elle révèle aussi les contradictions d’un auteur pris entre deux tempéraments, le bonhomme épris de lyrisme et celui qui fouille le fait vrai. La volonté d’impersonnalité s’y affiche au côté d’intentions « farces », ironiques, comiques, pathétiques. L’auteur est pris entre une certaine empathie et une antipathie envers ses personnages.

Elle présente enfin un intérêt pédagogique pour le professeur de Terminale littéraire dans la mesure où elle pose un certain nombre de problématiques qui ne peuvent, par confrontation avec la lecture des élèves, qu’enrichir les significations du roman.

Philippe Labaune

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