« La Comtesse Greffulhe », de Laure Hillerin

La Comtesse Greffulhe", de Laure HillerinMalgré le bandeau qui annonce, avec assurance, qu’il sera question de « La vraie vie de la muse de Proust » (car l’auteur de la Recherche est devenu un excellent produit d’appel), on se demande, avant d’ouvrir le livre de Laure Hillerin, s’il était bien utile de consacrer un si copieux ouvrage à la comtesse Élisabeth Greffulhe, née Caraman-Chimay.

La question persiste à la lecture de la première partie, consacrée au récit de l’existence de celle qui fut une reine du Paris de la Belle Époque, née en 1860 (treize ans avant Proust), qui connut trois guerres et s’est éteinte en 1952, à l’âge vénérable de 92 ans. La vie de la très belle et très admirée Bébeth, même si elle est émaillée de rencontres exceptionnelles et d’entreprises estimables, n’a en soi rien de remarquable.

Mariée très jeune au vicomte immensément riche Henry de Greffulhe, de onze ans son aîné, qui se révèlera un insupportable tyran domestique doublé d’un coureur de jupons incorrigible et, pour dire les choses brutalement, un sot en trois lettres, la comtesse aima à fréquenter avec régularité l’Opéra et les soirées mondaines, se distingua par une élégance raffinée faite de toilettes recherchées et vaporeuses, reçut dans son salon les plus importants personnages de son temps, y compris des têtes couronnées. Bref, une vie de femme du monde, aussi importante en son temps qu’oubliée dès le lendemain de sa disparition.

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La comtesse Greffulhe, par Nadar

La comtesse Greffulhe, par Nadar, en 1900

 

Passionnée de musique et mécène

Mais cette existence futile d’un intérêt limité n’est que la face apparente du personnage, et la biographe, qui a eu accès à de monumentales et parfois inédites archives, ne s’y attarde guère, y consacrant moins du quart de son livre.

Après le déroulé chronologique, nécessaire mais assez fade, Laure Hillerin propose en effet d’approfondir le portrait par le biais de quatre éclairages successifs dont le dernier nous conduira à Proust, relation qui semble avoir sauvé la belle comtesse d’un effacement programmé.

C’est ainsi que nous apprendrons que la mondaine fut une vraie passionnée de musique, créant une « Société des grandes auditions » qui permit à de nombreux musiciens de se faire connaître, courant à Bayreuth écouter Wagner et à Orange soutenir les Chorégies, finançant Diaghilev et les très innovants Ballets russes.

Nous sera détaillé aussi son sincère intérêt pour les sciences, comme le montrent son soutien moral et financier à Marie Curie ou à Édouard Branly, sa curiosité pour les médecines parallèles, son assiduité aux cours du Collège de France.

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Dreyfusarde et militante du droit des femmes

Cette femme du monde privilégiée (peu heureuse en ménage, toutefois) sut se montrer une ardente militante en faveur du droit des femmes et de leur émancipation, ainsi que l’illustre la création, rue de Charonne, d’une école de formation sociale.

Elle fut, du premier jour, une dreyfusarde convaincue, une farouche opposante à la guerre, une admiratrice de Clemenceau puis de Léon Blum.

Ses journées sont remplies, ses activités multiples, sa correspondance abondante, ses carnets privés bien tenus. « La comtesse Greffulhe, écrit Laure Hillerin, était à elle seule, avec l’aide de quelques secrétaires, une PME, responsable des ressources humaines, bureau de bienfaisance, entreprise de spectacles, impresario, agence diplomatique, cabinet de relation publique. » Ainsi, l’élégante de la rue d’Astorg mérite mieux que sa réputation.

 

Proust en 1892

Proust en 1892

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Un rendez-vous manqué avec Marcel Proust

Une réputation que l’écrivain Marcel Proust a contribué à bâtir, se servant de la brillante comtesse pour créer le personnage d’Oriane de Guermantes, mais affectant quelques aspects de son modèle à d’autres héroïnes de la Recherche, telles Mme Verdurin, Mme de Marsantes et même Odette de Crécy. Mme Greffulhe est également apparentée aux Montesquiou et cousine de Robert, réincarné en Charlus ; son mari, le richissime et volage Henry, se reconnaît incontestablement dans le duc de Guermantes ; son gendre, Armand de Gramont, pourvu de tous les talents, ressemble beaucoup à Saint-Loup.

Et pourtant, Laure Hillerin, analysant dans la cinquième partie de son essai, la « proustification » de son personnage, n’hésite pas à parler de « rendez-vous manqué ». D’abord parce que l’écrivain n’a jamais fait partie du cercle d’intimes de la belle Élisabeth qui fut son inspiratrice sans le savoir, sans le vouloir. Ensuite parce que la comtesse a toujours prétendu (à tort) n’avoir pas très bien connu le « petit Marcel », qu’elle avouait ne guère l’apprécier et semble n’avoir jamais ouvert un seul des livres que celui-ci ne manquait pas de lui adresser.

« Cela restera l’histoire d’un double rendez-vous manqué, écrit l’auteur : elle était passée à côté de lui de son vivant, elle ignora aussi son œuvre. »

Ce malentendu ne fait qu’ajouter au mystère de cette femme qui a fasciné ses contemporains, donnant l’apparence d’une réussite idéale alors qu’elle cachait des failles et des souffrances. Il vérifie aussi cette vérité que chantait déjà avec lyrisme Ronsard : la beauté des femmes disparaît au fil des années, mais le génie des écrivains survit au temps.

Yves Stalloni

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• Laure Hillerin, » La Comtesse Greffulhe », Flammarion, 2015, 571 p.

"La mode retrouvée" au Palais Galliera• Laure Hillerin donnera une conférence le samedi 13 février, à 15 h, au théâtre des Champs-Élysées à Paris, « La comtesse Greffulhe, ou l’élégance au service de la musique », en compagnie de Jérôme Bastianelli, critique musical au magazine « Diapason », auteur de la biographie de Georges Bizet (Actes Sud). Organisée en partenariat avec le Palais Galliera et l’exposition « La Mode retouvée, les robes-trésors de la comtesse Greffulhe « , cette conférence invite à découvrir le visage oublié d’une femme qui renouvela les formes du mécénat artistique et joua un rôle clé dans la vie musicale française au tournant du siècle.  Conférence gratuite sur réservation (RSVP ici).

• Théâtre des Champs-Élysées, 15 avenue Montaigne 75008 Paris. Tél. : 01 49 52 50 50 
www.theatrechampselysees.fr

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