Jorge Semprun, une voix dans le siècle

Jorge Semprun

Jorge Semprun

C’était une journée froide et voilée de janvier 2002, il y a un peu moins de dix ans. Nous avions rendez-vous dans le bureau d’Antoine Gallimard, rue Sébastien-Bottin, pour parler avec lui de Primo Levi, rescapé d’Auschwitz, dont le livre, Si c’est un homme, venait d’être inscrit au programme des terminales littéraires. L’entretien dura précisément une heure.

Une heure pendant laquelle s’exprima, à partir de quelques questions, un homme au verbe assuré et abondant, alternant les moments de gravité et d’humour, s’effaçant avec modestie derrière le déporté italien, minimisant ses mérites personnels, puis se lançant dans une démonstration qui laissait muet d’admiration celui qui lui tendait le micro.

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Les droits de la littérature à témoigner des réalités du temps

Cet homme élégant et disert, cultivé et humble, dont l’accent légèrement chantant et les « r » roulés laissaient à peine deviner l’origine étrangère, cet homme qui avait connu tour à tour l’exil, l’expérience des camps, le militantisme, la vie clandestine avant de se découvrir une vocation d’écrivain et d’être célébré par de multiples prix, élu à l’Académie Goncourt, cet homme au regard clair et au parler franc, s’appelait Jorge Semprun.

En l’écoutant plaider pour les droits de la littérature à témoigner des réalités du temps, nous remontions le film d’un itinéraire. Nous imaginions l’adolescent de seize ans, issu d’une famille prestigieuse où se rencontrent des magistrats, des ministres et des diplomates, obligé de quitter Madrid, où il est né, pour suivre ses parents en exil à Paris. Nous le voyions, brillant élève au français incertain, sur les bancs du lycée Henri-IV, puis dans les amphithéâtres de la Sorbonne où il s’est inscrit en section de philosophie.

Nous devinions la suite quand, dans la France occupée de 1941, il est, comme involontairement, rattrapé par la politique. Engagement dans les FTP (Francs-tireurs partisans français), puis, l’année suivante, adhésion au Parti communiste espagnol, membre du MOI (Mouvement de la main d’œuvre immigrée), acteur d’un maquis anglais en Bourgogne. C’est là qu’il est arrêté par la Gestapo, envoyé au camp de concentration de Buchenwald où il restera un an, jusqu’en avril 1945.

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La lutte contre l’arbitraire et l’oppression

L’orientation de sa vie est fixée : lutter contre l’oppression et l’arbitraire, en s’opposant à Franco par exemple, depuis Paris ou Madrid, sous une fausse identité ; ou en militant dans les rangs du Parti communiste dont il partage les idéaux et ignore les tares. Puis vient le temps de la rupture, de la conquête de l’indépendance quand il est exclu du Parti, en 1964 : « Je ne raconterai pas cet épisode de ma vie qui a changé ma vie. Qui m’a d’une certaine façon rendu à la vie » (L’Écriture ou la Vie, « Folio » p. 345). Juste avant cette libération, il est entré en littérature avec son premier livre : Le Grand Voyage (1963).

Alors, l’homme qui nous parle apparaît auréolé d’un nouveau statut : celui de l’écrivain, dont le retour à la politique, pour devenir, en 1988, ministre de la Culture de son pays dans le gouvernement socialiste de Felipe Gonzales, sera fugitif, à peine trois ans. Un écrivain fécond refusant de s’enfermer dans un genre, puisqu’il alterne les scénarios et les dialogues de cinéma (pour Resnais, Costa-Gavras, Losey, Boisset, avec quelques énormes succès dont La Guerre est finie, Stavisky, Z, L’Aveu…), et les essais (comme cette admirable et singulière biographie de Montand, devenu son ami : Montand. La vie continue), les fictions, plus ou moins inspirées par sa vie (La Deuxième Mort de Ramon Mercader, Algarabie, La Montagne blanche, Netchaïev est de retour) et ces œuvres si particulières qui relèvent de ce qu’on nommerait une écriture du souvenir et qui participent conjointement du témoignage et de l’autobiographie. Le narrateur, s’exprimant toujours à la première personne, peut avancer masqué, sous l’identité de Federico Sanchez par exemple, qui apparaît dans deux titres ; il peut se révéler plus directement comme dans L’Évanouissement (1967) ou Adieu vive clarté… (1990), livre qui raconte ses premières années en France ou, plus récemment, Vingt ans et un jour (2003).

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L’inspiration concentrationnaire

Mais la part la plus marquante de sa production, celle pour laquelle nous l’écoutons dans l’atmosphère recueillie du bureau-bibliothèque, et qui, bien que plus grave, appartient à cette même veine où se mêlent confidence, romanesque et témoignage, c’est l’inspiration concentrationnaire. Ce rebelle, ce combattant des idées, ce généreux humaniste, dès qu’il accède à l’écriture, est convaincu qu’il est de son devoir de parler, de dire l’horreur, de contribuer, grâce au secours de l’art, à combattre la barbarie.

Pendant près de quarante ans, par touches successives et à travers quatre ouvrages essentiels, il bâtit l’édifice de la mémoire des camps. D’abord avec Le Grand Voyage, récit du parcours, dans des wagons plombés, de Compiègne à Buchenwald. Puis, après vingt ans de silence, ce titre ironique, Quel beau dimanche ! qui propose de corriger l’idéalisme du texte précédent puisque entre-temps l’auteur a rompu avec le PC et découvert l’existence du Goulag. Après quoi ce sera son chef d’œuvre, L’Écriture ou la Vie (1994), et en 2001, Le Mort qu’il faut.

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« Se taire est impossible »

Il sait de quoi il parle, notre interlocuteur. Il sait que ce récit des camps n’est jamais achevé, qu’il faut toujours y revenir, avec les outils de la mémoire et, au besoin, de la fiction. Quand on lui oppose l’« indicible » de l’horreur, il nous répond que plutôt qu’indicible – car l’art peut tout dire – cette réalité monstrueuse est interminable, inépuisable : « On ne peut pas dire, mais on n’aura jamais tout dit. On peut dire à chaque fois davantage » (Se taire est impossible, entretien avec Élie Wiesel, Les Mille et une nuits, 1995). Encore faut-il trouver les bons outils pour dire et redire. Lui s’est inventé une forme narrative particulière, unique, où l’éclatement du temps et la mosaïque des lieux se distribuent en fragments lumineux qui confèrent au propos sa double épaisseur de témoignage authentique et de confidence voilée. Ainsi, c’est par le plaisir littéraire procuré par ses livres que le lecteur accède à une vraie conscience du mal.

Être écrivain, c’est savoir raconter des histoires, et Semprun s’y entend. C’est aussi s’inventer une langue, alchimie particulièrement importante dans son cas puisque pratiquement tous ses ouvrages, à deux ou trois exceptions près, ne sont pas rédigés dans sa langue maternelle. Comme Ionesco, Kundera ou Bianciotti, un peu par hommage, un peu par ascèse, Semprun écrit en français. Ainsi lui, l’étranger, l’apatride peut-il, comme il le dit plaisamment dans L’Écriture ou la vie, se trouver « rapatrié » : « Je m’étais choisi de nouvelles origines. J’avais fait de l’exil une patrie » (p. 353). Sa parole y trouve une dimension plus noble, plus retentissante.

La voix s’est tue. L’infatigable défenseur de la liberté ne prendra plus la parole. La belle musique de cet étranger virtuose de notre langue ne s’entendra plus. Le silence n’est toutefois pas total. Car nous restent les livres, qui disent l’histoire et nourrissent l’imaginaire. Restent les fictions : « S’il n’y a pas de fiction, il n’y aura pas de mémoire. » Cette phrase, prononcée par Jorge Semprun ce 11 janvier 2002 est une invitation à faire confiance à la littérature. Elle a valeur de testament.

Yves Stalloni

 

• Interviewé à la même époque pour évoquer son amitié avec Primo Levi et les conditions de sa déportation à Auschwitz, celui qui apparaît dans Si c’est un homme sous le nom de Pikolo, Jean Samuel, disparu en septembre 2010, éclaire les propos de Jorge Semprun sur la transmission de la mémoire des camps.

• Lire les entretiens avec Jean Samuel et Jorge Semprun (48 pages).

• Les études de l’École des lettres sur Jorge Semprun et sur la littérature concentrationnaire.

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