« Je ne retrouve personne », d’Arnaud Cathrine

Faire la solitude

Il y a cinquante ans, à Villerville, un homme venait retrouver une petite fille. Mais il rencontrait aussi un restaurateur bourru avec qui il faisait une fête mémorable dans le village. C’était pour le compte d’un film, Un singe en hiver, d’Henri Verneuil, et nul n’a oublié la corrida improvisée par Belmondo, ou la saoulerie avec Gabin.

Aurélien Delamare a le souvenir de ces faits, mais plus rien de tel ne se déroulera dans son village natal. Il est venu là sur l’injonction de Cyrille, son frère aîné, le « régent » comme il l’appelle, et il vient vendre la maison familiale ; leurs parents vivent désormais à Nice et nul ne vit plus dans la maison au bord de la mer.

Aurélien est romancier, il a publié un livre qu’il n’aime guère et dont il devrait pourtant assurer la promotion. Il a prévu de ne rester qu’une nuit. Il y passera l’automne et l’hiver, « faisant la solitude » plutôt que la trouvant, selon la formule de Marguerite Duras dans Écrire. Et de la solitude à l’isolement, il n’est qu’un pas qu’il franchira dans cette saison qui s’achève avec le retour provisoire de toute la famille, pour vider la maison pendant les fêtes de fin d’année.

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Des histoires qui sont autant de blessures

Je ne retrouve personne est le roman d’Aurélien et celui de la maison. Le narrateur fait le bilan de son existence et retrouve les lieux qu’il a voulu quitter, adolescent, mais qui semblent le happer, le posséder. Les fantômes ne manquent pas, à commencer par celui de Junon, son grand amour, à qui il a renoncé en refusant d’avoir d’elle un enfant.

Il a voulu écrire, se tenir solitaire, ne pas s’engager autrement que dans ou par les mots. Junon a eu une fille, Michelle, et il s’est aussitôt attaché à cet enfant qu’il accueille une semaine. Il retrouve aussi Hervé, ex-camarade de classe comme Benoît. Hervé est devenu agent immobilier, « un costume mal ajusté, une mallette et une estimation à faire ». Benoît est mort. Il s’est suicidé après des années de crises, de chutes et rechutes. Des histoires qui sont autant de blessures jamais cicatrisées comme Aurélien l’apprendra de Myriam, son épouse, qui vit toujours dans le village, travaillant au café comme serveuse.

Enfin il y a Mado, une femme riche et un peu excentrique, autrefois drôle, attirant chez elle toutes celles et ceux qui recherchaient l’originalité et la vie. Aurélien passe une sinistre soirée chez elle : « À la désinvolture insolente d’avant […] s’est substitué quelque chose comme une sale odeur ; le rance […] a pris toute la place. »

La lumière vient donc de Michelle et d’Irène, une de ses lectrices qui lui ressemble par le refus de s’engager dans une vie de famille.

 

 « Il n’y a pas de bon vieux temps, il n’y a que du temps révolu. »

« Je ne retrouve personne » est une citation de Jean-Luc Lagarce que l’on retrouve dans son intégralité lorsque le narrateur se penche sur la tombe de Benoît. Elle dit à la fois ce qu’il a vécu pendant ces semaines à Villerville, et ce qui est le propre de toute existence quand le temps passe. Contrairement à son ami agent immobilier, qui voudrait se promener sur la plage comme au bon vieux temps, Aurélien est sensible à ce qui est perdu : « Il n’y a pas de bon vieux temps, Hervé, il n’y a que du temps révolu. Qu’attends-tu d’une balade en bord de mer quand la vie a dû tout mettre en œuvre pour nous séparer et engloutir nos fragiles attaches ? »

Le narrateur veut sortir de l’état de mélancolie qui lui semble la marque d’une jeunesse désormais terminée, et il ne peut y échapper car les lieux le renvoient à ce passé. Il aime et déteste cette maison, ce village natal, son passé. Benoît a été la principale victime, incapable de surmonter sa fragilité et de quitter cet endroit qui l’enfermait. Le narrateur y a échappé en devenant citadin et écrivain, en dérangeant sa famille et l’ordre naturel des choses.

Il n’appartient pas à une classe mais à un milieu et ses livres lui auront donné un privilège : « être entièrement responsable des jugements que j’inspire, même négatifs ». Dans sa solitude, il ne craint pas les autres et le fait que ses parents aient abandonné tous ses romans à Villerville, que son frère juge le dernier « chiant et mélancolique » ne l’affecte plus. Il n’a pas peur de ce frère qui veut lui donner des leçons et avec qui les échanges sont brutaux.

Un regard lucide et critique

Les romans d’Arnaud Cathrine sont souvent irrigués par les paroles et écrits d’autres auteurs. Ici, on l’a dit, c’est Jean-Luc Lagarce et Marguerite Duras. C’est aussi George Perros dont il achète le premier tome des Papiers collés. Cette présence dont il parlait si bien dans Nos vies romancées donne la couleur, imprègne l’atmosphère de ces pages.

On pourrait également voir dans Mado une Sagan ou une Jean Rhys qui auraient mal vieilli. Elle a, de ces deux romancières admirées par Arnaud Cathrine, la vitalité et la désinvolture ; elle a égaré en chemin leur liberté insolente et leur droiture face à une époque médiocre ou indigne. Quant à lui, encore jeune romancier même si son œuvre prend forme, il garde l’œil lucide et critique.

Norbert Czarny


• Arnaud Cathrine, « Je ne retrouve personne », Verticales, 240 p.

Tous les romans d’Arnaud Cathrine dans les collections « Neuf » et « Médium » de l’école des loisirs.

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