Humanités, littérature et philosophie : un enseignement de spécialité repoussoir ?

Les faits parlent d’eux-mêmes, les classes de Première L se dépeuplent à vitesse grand V. Il était donc attendu que l’architecture du nouveau baccalauréat réactive l’intérêt pour les humanités en offrant des options attractives.

L’enseignement de spécialité d’humanités, littérature et philosophie de la classe de première de la voie générale dont le programme a été mis à jour par l’arrêté du Journal officiel du 17 janvier 2019 remplit-il vraiment ce contrat ?

Un préambule séduisant

L’idée de mettre en lien deux disciplines qui fonctionnaient traditionnellement de façon totalement indépendante l’une par rapport à l’autre, justifie d’être mise au crédit des experts, chargés de la conception de cet enseignement de spécialité. De toute évidence, en effet, il n’y a pas, non seulement, de frontière opaque entre littérature et philosophie mais aussi, bien souvent, une vraie interpénétration entre les deux.

Descartes, Pascal ne peuvent-ils pas, par exemple, être tirés vers l’une et l’autre des deux disciplines ? Quant à Montesquieu, Voltaire ou Diderot n’apparaissent-ils pas tantôt désignés comme des écrivains des Lumières, tantôt comme des philosophes ? Aussi les élèves « désireux d’acquérir une culture humaniste », ceux-là même qui souhaitent « s’engager dans les carrières de l’enseignement et de la recherche en lettres et sciences humaines, de la culture et de la communication » semblent-ils avoir tout à gagner à bénéficier d’une « approche croisée, impliquant la concertation entre les professeurs en charge de cet enseignement ».

Les thématiques engagées par cet enseignement, réparties selon un ordre chronologique mis en évidence dans le tableau suivant, ne paraissent pas moins dignes d’intérêt, dans la mesure, où comme nous le montrerons par la suite, elles font écho à des « grandes questions contemporaines dans une perspective élargie ».

 La meilleure des options humanistes possibles ?

On rappellera que les élèves de première doivent faire le choix de trois enseignements de spécialité pour n’en conserver que deux en terminale : ce qui implique d’une part que l’option abandonnée soit évaluée au cours de l’année de première et d’autre part que cette évaluation intervienne suffisamment tôt dans l’année pour pouvoir être prise en compte. Cette double contrainte évaluative n’apparaît pas sans incidence sur le déroulé de l’enseignement de spécialité.

En effet, pour ce qui est de « Humanités, littérature et philosophie », l’évaluation portera principalement sur le thème du premier semestre à savoir « Les pouvoirs de la parole » avec ses sous-thèmes, « L’art de la parole », « L’autorité de la parole » et « La séduction de la parole » indexés sur une période de référence, « De l’Antiquité à l’Âge classique ». Ici encore, il convient de faire crédit au groupe d’experts, notamment d’avoir réinstallé la période médiévale dans les programmes littéraires du lycée, période qui jusqu’alors ne connaissait véritablement son âge d’or qu’au collège, en classe de cinquième.

Toutefois, le choix d’une option de spécialité à structure strictement chronologique ne va pas sans poser problème. En effet, à bien regarder les propositions bibliographiques qui, certes, n’ont « aucun caractère prescriptif » et en n’en restant pour la cohérence de notre propos qu’au thème du semestre 1 de la classe de première, il faut bien convenir que l’entrée en matière de cet enseignement semble pour le moins exigeante :

Les pouvoirs de la parole

 

1) L’art de la parole
Gorgias, Protagoras, Antiphon [extraits]. Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane [extraits de tragédies et de comédies]. Thucydide, Guerre du Péloponnèse [livre 5, dialogue des Athéniens et des Méliens] (Ve s. av. J.-C.). Isocrate, Sur l’Échange [éloge du logos], Platon, Phèdre [les procédés de la rhétorique]. Aristote, Rhétorique [premier et troisième livres]. Orateurs attiques [Lysias, Démosthène] (IVe s. av. J.-C.).
Cicéron, De l’invention, Brutus, L’orateur [extraits] (Ier s. av. J.-C.). Quintilien, Institution oratoire [extraits] (Ier s.).
Jean de Salisbury, Metalogicon [I.17, Éloge de l’éloquence] (1148). Guillaume de Machaut, Prologue,Le Veoir Dit (vers 1364). François Villon, Le Testament, et Ballades (milieu XVe s.). Sermons joyeux et parodiques [par ex. saint Hareng ou sainte Andouille] (XVe s.)

 

2) L’autorité de la parole
Homère, Iliade, chant II [discours d’Agamemnon] ; chant VIII [l’ambassade]. Hésiode, Théogonie [invocation des Muses] (VIIIe-VIIe s. av. J.-C.). Solon, Élégies, IV [« Notre cité »]. Xénophane, fr. 2 [le savoir dans la cité] (VIe s.). Parménide, Poème [rencontre de la déesse]. Pindare [extraits]. Hérodote, Enquête, I.1. Thucydide, Guerre du Péloponnèse [livre 2, oraison funèbre de Périclès] (Ve s.) ; Platon, Apologie de Socrate, Ménexène, Théétète [digression sur l’orateur et le philosophe] (IVe s.).
Cicéron, Catilinaires, Philippiques (Ier s. av. J.-C.). Tite-Live, Histoire romaine [21 et 34, discours insérés dans la trame du récit historique] (Ier s. av. J.-C. – Ier s.). Tacite, Dialogue des orateurs, Annales [I.31-52, révolte des légions de Germanie et allocution de Germanicus] (Ier-IIe s.). Saint Augustin, Les Confessions [extraits] (IVe-Ve s.).
La Chanson de Roland [extraits, discours épiques] (XIIe s.). Rutebeuf, Le miracle de Théophile (XIIIe s.). Jean de Meung, Roman de la Rose [2e partie] (XIIIe s.). Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils [extraits]. Vincent de Beauvais, Miroir de la doctrine [Prologue, livre 1] (XIIIe s.).

 

3) Les séductions de la parole
Homère, Iliade [chant VI, les adieux d’Hector], Odyssée [chant VIII, Démodocos ; chant XII, les sirènes] (VIIIe-VIIe s. av. J.-C.). Tyrtée, fr. 12 [la cité pleure ses guerriers] (VIIe s.). Gorgias, Éloge d’Hélène. Aristophane, Les Nuées (Ve s.). Platon,Ion, Gorgias, Phèdre, République [extraits]. Aristote, Rhétorique [deuxième livre sur la persuasion], Poétique (IVe s.).
Sénèque, Consolations, tragédies (Ier s.). Boèce, La Consolation de la philosophie (VIe s.).
Abélard, Histoire de mes malheurs (XIIe s.). André le Chapelain, Traité de l’amour (XIIe s.). Le jeu d’Adam (XIIe s.). Tristan et Iseult (XIIe s.). Boncompagno da Signa, La Roue de Vénus (XIIe-XIIIe s.). Dante, La Vie nouvelle [extraits] (1292-1295). Le Roman de Renart [branches I, IV, X] (XIIe-XIIIe s.). Le Roman de la Rose [le discours de Raison, Raison contre Amour] (XIIIe s.). Le Roman de Flamenca (XIIIe s.). La Farce de Maître Pathelin (XVe s.).

Un enseignement irréaliste ?

Les « suggestions » bibliographiques ont le mérite d’être claires. Il faut ainsi aller dans la rubrique « Prolongements » pour apercevoir la seule référence moins lointaine, et encore sous une forme très générale :

« Exemples d’éloquence parlementaire et politique des époques modernes et contemporaines. »

Les experts ont par conséquent sciemment concentré l’enseignement de spécialité sur des œuvres patrimoniales et incontournables. Et, en ce sens, tout à leurs convictions disciplinaires, ils semblent avoir omis de tenir compte tout à la fois de l’élève réel et du principe de base de la pédagogie : soit aller du plus simple au plus complexe. Or, a fortiori au début de l’année de première, un élève n’aura-t-il pas quelques difficultés à s’emparer des textes proposés en bibliographie ? La logique universitaire qui a prévalu à l’établissement de cet enseignement de spécialité est de fait susceptible de poser problème et aux élèves et aux professeurs, qui, eux, savent bien que commencer par Isocrate ou Aristote reviendrait sinon à mettre immédiatement les élèves à distance, au moins à décevoir leur potentielle attente quant à cette option de spécialité.

Pourquoi, dès lors, ne pas avoir encouragé une approche plus actuelle des sujets proposés en cherchant progressivement à mettre en perspective combien, par exemple, les Grecs avaient d’une certaine façon inventé la rhétorique et l’éloquence ?

Modeste complément bibliographique

Si l’on voulait être pratique, soit se mettre dans la peau d’un professeur chargé de cet enseignement de spécialité – ce que le groupes d’experts, ne comptant ni didacticien ni pédagogue, ne peut naturellement pas être en mesure de faire –, il faudrait sans doute partir de l’ici et maintenant : soit pour ce qui concerne le semestre 1, l’éloquence aujourd’hui. Il serait par conséquent nécessaire de partir effectivement de grands discours, ceux d’André Malraux, de Robert Badinter parmi tant d’autres « exemplaires » et d’en faire le point d’ancrage de l’enseignement.

Malheureusement, la difficulté, pour les professeurs, tiendra justement au fait que la nécessité didactique que nous mettons en lumière se situe au sens strict, hors du champ balayé par les programmes, qui ont, rappelons-le, une structure rigoureusement chronologique. En clair, le dialogue entre la philosophie et la littérature, défendu par le préambule, aurait justifié d’être accompagné d’un autre dialogue particulièrement productif sur le plan didactique entre l’éloquence « aujourd’hui » et les préceptes rhétoriques et les manifestations de l’éloquence issus de l’Antiquité.

Il ne s’agit pas ici de valoriser à tout crin l’actualisation des savoirs enseignés mais de proposer un ancrage raisonnable pour aborder des thématiques qui sans lui resteraient passablement « hors-sol ». Ce qui aurait supposé une meilleure approche des élèves et une meilleure connaissance de la progressivité des apprentissages. Au lieu d’en imposer tacitement par une bibliographie tellement intimidante, notamment pour les professeurs de lettres, pourquoi ne pas avoir mis en perspective la possibilité de lectures adaptées permettant d’aborder la philosophie notamment ?

Nous pensons ici par exemple à la collection « Les Petits Platons » et spécifiquement pour le sujet de « l’art de la parole » à Socrate est amoureux (2015) ou encore à Philocomix publié aux éditions Rue de Sèvres en 2017.

De la tchatche au morceau de bravoure

En clair, ce qui manque à cet enseignement de spécialité demeure sa méconnaissance du niveau réel des élèves. Par là même, le légitime parti-pris ambitieux qu’il se donne risque fort de se briser du fait de son inadaptation. « Vous tendez vos filets trop haut, Monsieur Leuwen », faisait dire Stendhal à l’un de ses personnages dans son roman éponyme. Tel n’est-il pas le cas ici ? Et pourquoi, finalement, avoir privilégié une drastique structure chronologique quand la déclinaison d’entrées thématiques aurait eu la vertu d’assouplir les choses ?

Les présupposés de conception de cet enseignement de spécialité mériteraient d’être questionnés, même si cette potentielle joute oratoire n’aurait qu’un intérêt limité maintenant que les programmes sont définitivement arrêtés. Reste l’essentiel : nous nous retrouvons ici face à un enseignement de spécialité qui fait un peu peur à tout le monde – et ce, sans avoir encore son mode exact d’évaluation. Si l’idée était de reconquérir le peuple perdu des « L », il y a fort à parier qu’il s’agit d’un pari perdu. Il reste maintenant à compter sur la créativité des auteurs de manuels et surtout sur l’inventivité des professeurs qui refuseront d’être corsetés par un enseignement de spécialité pensé uniquement en termes universitaires.

Afin de modestement éclairer la préparation de chacun à ce redoutable premier semestre 2019-2020 de la classe de première, peut-être serait-il opportun de faire référence à l’introduction au contenu autobiographique de l’ouvrage de Stéphane De Freitas, Porter sa voix (Le Robert, 2018). Ce créateur d’ateliers de prise de parole depuis 2012 et initiateur du « Concours Eloquentia » sur le lequel porte le documentaire, À voix haute (2016), plébiscité par le public, a des pages très fortes (pp. 16-27) sur les relations qu’il a nouées dès sa pré-adolescence avec l’« art de la parole ».

Partir du texte, dont nous ne citerons ici que quelques extraits représentatifs, peut constituer une entrée en matière stimulante pour de vrais élèves qui ne sont pas encore dans l’éloquence et par rapport auxquels l’exigence première serait de créer le désir d’aller plus loin.

« L’école et le centre aéré, dans ces quartiers populaires métissés, c’est le règne de la “grande gueule ”. Dès le primaire, dans la cour de récréation ou dans les maisons de quartier, c’est à celui qui manie le verbe, qui parle le plus fort pour couvrir la voix des autres, qui ouvre et referme les polémiques […]. Il a fallu que je prenne la parole très tôt pour me faire respecter dans cet univers-là, pour ne pas être écrasé par les autres, pour exister. […] En première et en terminale, j’ai étudié la République de Platon. J’ai découvert le concept d’agora : ce lieu où l’on se rencontrait dans la Grèce antique pour discuter, notamment des problèmes de la cité. »

N’aurait-il pas été sensé de penser l’enseignement de spécialité du premier semestre selon l’esprit développé par Stéphane De Freitas : soit, en partant du rapport au langage des élèves ; de ses manifestations comprenant les « battle » et la « tchatche » pour en venir à une réflexion distanciée sur les pouvoirs du langage ?

Un enseignement de spécialité, qu’on le veuille ou non, doit d’abord être un enseignement de découverte, car, par définition, on acquiert une spécialité et on n’en est pas maître le premier jour.

Antony Soron, ÉSPÉ Sorbonne Université

• Télécharger le Programme d’humanités, littérature et philosophie de première générale.

 

1 réflexion sur « Humanités, littérature et philosophie : un enseignement de spécialité repoussoir ? »

  1. Merci pour cet article éclairant qui confirme une opinion que je n’osais émettre, de peur d’être vue comme une « petite prof de province ». Je pensais commencer avec des discours d’Obama, et utiliser des podcast de France culture pour écouter, tout d’abord, ce que parler à voix haute veut dire…

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