Entrées sur Éluard. « Les Mains libres », de Paul Éluard et Man Ray

"Les Mains libres", de Paul Eluard et Man RayQuelques mots et définitions pour entrer dans la poésie d’Eluard et dans l’univers de Man Ray, pour saisir les aspects communs de leur travail.

D’Amour à Facile, Mains libres ou Mains levées, et Surréalisme, une tentative de mise en évidence de ce qui  passe de l’un à l’autre, du photographe et peintre au poète, comment ils empruntent à la grammaire de la danse et de la mode, à l’époque même, avant de lui restituer son sens dans une œuvre intuitive.

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• Les quarante entrées : 

Amour  Automatisme  Château  Collaborations – Continuité  Dada – Danse – Dessin vs photographie – Écho – Égérie – Eluard / Clouard – Énumération / Accumulation – «Facile»– Femmes – Illustrer – Images de la mode – Image surréaliste – Jacques Gaucheron – Kiki / Nusch – Livres illustrés – Lumières – Mains et femmes – Mains levées – Mains libres – Mannequin – Man Ray par Eluard – Manuscrit Christies – Médieuses – Mesures – Mode – Mot – Nature – Œuvre – Ornement – Photogramme – Proverbes – Pureté – Rencontres – Rêve – Surréalisme – Violence. 

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Amour : La grande affaire d’Eluard, même si l’on ne peut réduire son œuvre à ce seul thème. Ici l’amour est discret et si elle, je et toi se retrouvent et se rencontrent dans quelques textes, peu d’utilisations directes du mot lui-même. S’il est question dans Mannequin d’un « premier amour », l’introspection emprunte d’autres voies.

Deux déclarations sincères et personnelles, deux aveux, paraissent cependant: « si ce que j’aime m’est accordé / je suis sauvé // si ce que j’aime se retranche / s’anéantit / je suis perdu (Femme portative) et il n’a pas tout son cœur // / j’ai si souvent senti que j’étais partagé / femme habillée et mâle dépouillé / que je ne sais si j’aime ou si je suis aimé » (« L’apparition »).

La première pourrait entrer dans la catégorie des sentences, mais à usage privé et rendant compte du ressort de la vie amoureuse d’Eluard. Entre apparition et disparition de la femme aimée : sa vie, qui ne s’est pas encore heurtée à l’écueil de la disparition de Nusch, a déjà été marquée par l’abandon de Gala, qui lui a donné son nom d’Eluard et une fille, tandis que Nusch lui offre un couple stable. La vie parfois retirée qu’ils mènent engendre pour ainsi dire, la nature et les paysages. La simplicité peut-être aussi, pour un moment signe de sérénité.

Le second ensemble « femme habillée et mâle dépouillé » est presque trop beau pour une lecture de l’inconscient. On y voit le goût surréaliste pour le travestissement qui va au-delà du simple déguisement ; la nature féminine d’Eluard et son attirance pour le spectacle sans action s’y lisent d’emblée. (V. Facile.)

 

Robert Desnos

Robert Desnos

Automatisme : L’idée de mettre au jour un automatisme psychique pur est ce qui guide André Breton depuis le début de son aventure surréaliste. Il s’agit de permettre à la pensée de jaillir brute, sans aucun des oripeaux de la culture ou de la poésie apprêtée. Il apparaît cependant qu’une fois dépassée la dimension du jeu, l’automatisme ne conduit pas à la littérature, fût-elle honnie. Desnos, simulateur génial, Aragon et Eluard, utilisateurs mesurés et distants, ne pourront jamais dépasser leur propre utilisation du vers. Ils abandonnent donc la chimère de l’automatisme pour une poésie rigoureuse au sens d’une exigence de vérité accrue. La poésie d’Eluard n’est donc pas située du côté de l’association libre, sans but, en revanche elle met au jour des rapports entre les mots ou les sens qui rejoignent les expérimentations poétiques (correspondances) de Baudelaire qu’il admire particulièrement. (V. Pureté.)

 

Le château du marquis de Sade, à Lacoste, dans le Lubéron

Le château du marquis de Sade, à Lacoste, dans le Lubéron

Château : Annie Le Brun a mis en évidence (Les Châteaux de la subversion, « Folio essai ») l’importance du château dans la littérature noire depuis la fin du XVIIIe siècle, lieu de l’enferme-ment, du fantasme à l’intérieur de soi.

Les surréalistes, grands amateurs de Sade, ne peuvent que souscrire. Ici quatre châteaux (« Les tours du silence », « Le château d’If », « Château abandonné », dont un très explicitement érotique, « Les tours d’Éliane », qui ne joue cependant pas sur l’enfermement de la femme mais fait de son corps une forteresse difficile à conquérir : « Un espoir insensé / fenêtre au fond d’une mine ». Notons que Breton, cité par Eluard dans Poésie intentionnelle, avance cette formule : « UN CHÂTEAU A LA PLACE DE LA TÊTE ». La forteresse métaphorise en effet l’espace dans lequel sont enfermées les images et les possibilités sadiennes du désir.

 

Collaborations : Plus que l’illustration qui suppose un décalage, un avant et un après, même si inversés par jeu, la collaboration est ce qui marque le mieux l’abolition des frontières entre les arts. Les écrivains surréalistes sont en rapport constant avec leurs camarades peintres – « Poésie », Gallimard, édite un Char illustré par Braque sur le même modèle que notre livre. Il ne s’agit pas de traduire mais d’instaurer une relation de continuité entre les formes d’une même œuvre. Cela fait apparaître le surréalisme sous un jour particulier.

Constitué de fortes individualités qui collaborent au sein d’un projet commun, ce mouvement propose en définitive plusieurs déclinaisons de ce projet ; chaque artiste poursuit, à la manière d’un scientifique développant l’œuvre du laboratoire, sa voie dans la recherche de solutions nouvelles et poétiques. Quant à son chef que l’on présente souvent sous les traits d’un tyran, c’est lui qui assume la structure de l’ensemble quitte à épouser une certaine forme de bureaucratie (exclusions, oukases, célébrations posthumes, etc.). (V. Écho.)

 

Paul Eluard, "Poésie ininterrompue", 1946Continuité : Le titre de l’un des recueils d’Eluard, Poésie ininterrompue, souligne la continuité de son œuvre. Eluard inscrit chaque parcelle de son œuvre dans la continuité de sa démarche d’ensemble, chaque vers, poème, recueil prend sa place dans le tout :

« Sur les lèvres des hommes, écrit-il dans Poésie intentionnelle, la parole n’a jamais tari » ; « les mots, les cris, les chants se succèdent sans fin, se croisent, se heurtent, se confondent ».

On voit ici les deux axes de la continuité ; pour le temps un flux incessant et l’abolition des frontières, leur juste confusion, pour l’espace.

 

 

"Dada", revue dirigée par Tristan Tzara, n° 7, 1920

« Dada », revue dirigée par Tristan Tzara, n° 7, 1920

Dada : De cette avant-garde précédant et inspirant le surréalisme, son balbutiement, si l’on s’en tient au nom qui la désigne, Man Ray tire une justification de ses pratiques radicales, et c’est en suivant les dadaïstes à Paris (1921) qu’il rencontrera Eluard.

Dès l’année suivante ils se détacheront de Dada mais garderont à l’idée l’abolition des frontières entre les arts.

Les pratiques du photographe doivent beaucoup à ce premier apport, à la force destructrice des arts notamment, et davantage que chez Eluard.

 

 

Danse : La danse, divertissement aristocratique autant que populaire, fait se rencontrer ses différentes pratiques dans l’univers du loisir qui se met en place au cours de la modernité parisienne fin de siècle. Moulin Rouge, Bataclan, Bal Tabarin pour le spectacle, mais aussi guinguettes et bals populaires, le corps dansant est de toutes les fêtes. Elle permet la rencontre, la séduction aussi bien que la transe (« rythme sans fin »). Il y a beaucoup de danse dans les dessins de Man Ray, corps élancés, à la limite du déséquilibre, inclinés au bord de tomber, jusque sur les murs des Tours du silence, bras levés auxquels répond la ronde des énumérations d’Eluard. À noter une œuvre directement liée à la danse, les ballets russes dont Valentine Hugo dessinera quelques costumes. (V. Medieuses.)

 

Dessin vs photographie : Man Ray est photographe et le dessin n’est pas la photographie. Il reste cependant que des caractéristiques issues de l’une viennent rejoindre l’autre. La photographie repose schématiquement sur une composition par tiers, sur des diagonales, posant les masses d’un côté, la clarté de l’autre et des formats, horizontaux ou verticaux qui supposent chez celui qui regarde confort ou effort de lecture. Ces éléments sont utilisés par Man Ray de façon indifférente, quel que soit l’art auquel il se soumet. Cependant son dessin suit fréquemment ses emprunts à la photographie. On notera par exemple l’existence d’un hors cadre, regard dirigé vers un spectacle extérieur qui vient tout droit de la photographie et qui se retrouve ici pleinement.

Une très intéressante succession d’analyses consacrées aux dessin de Man Ray en relation avec les photos du même existe ici. Enrichie régulièrement elle ouvre des perspectives sur le sujet qui nous préoccupe ainsi que la reproduction d’études universitaires consacrées aux deux auteurs.

 

Écho : ou émulation ou influence réciproque… Les modes de compagnonnage sont multiples au sein du surréalisme. Les œuvres se font écho et, par exemple, Max Ernst propose aussi l’intégration des formes féminines aux paysages, avec le célèbre Jardin de la France qui représente un corps féminin mêlé à une carte du fleuve et à demi ensevelie sous lui, ou encore La Femme chancelante qui rappelle « Femme portative » ; on sent au moins une proximité entre les œuvres de Ray et d’Ernst. Le fait que ces créateurs partagent et bénéficient des apports des mêmes égéries ne sont pas pour rien sans doute dans cet échange.

 

Dali, Gala, Eluard et Nush en 1931

Dali, Gala, Eluard et Nush en 1931

 

Égérie : Le surréalisme met en avant un certain nombre de jeunes femmes, que l’on qualifiera plus tard d’égéries ; Gala, Nusch, Kiki (de Montparnasse) ou encore Nadja. Si la muse relève d’un code classique et d’une attitude qui se réfère à l’Antiquité (source et protectrice), l’égérie offre un modèle plus vivant. C’est celle qui accompagne non seulement le poète mais aussi le groupe, la bande. La muse est grecque et davantage liée à un seul auteur, l’égérie est plus changeante, Gala va vers Eluard puis vers Dali, Nadja disparaît, Nusch devient l’amie de Picasso…

L’égérie participe néanmoins à l’inspiration du poète ou de l’artiste, à l’image de la fondatrice du terme qui inspire secrètement l’homme politique romain, Numa Pompilius. Aujourd’hui galvaudé (égéries Dior, l’Oréal, mannequins icônes des marques) le terme fixe cependant un indéniable seuil de la modernité. La coïncidence du monde du spectacle et de celui de la mode explique en grande partie sa matérialisation son apparition plus directe que celle de la muse.

 

Eluard / Clouard : Voici ce qu’écrit Henri Clouard en 1949 à propos d’Eluard dans son Histoire de la littérature française (qui fait autorité) : « Jusque dans son plus récent avatar, Eluard garde des coutumes surréalistes l’ellipse maxima, l’obscure concision, dure de secrets retenus. Elles le conduisent souvent à détruire purement et simplement le langage français ; un vers banalement amoureux,Immenses mots dits doucement”, précède ce petit nègre : “grand soleil ? les volets fermés”. Souvent aussi il oublie ses systèmes […] et produit alors du pur Valéry : “Fruits confidents de la chaleur…” ou bien même il dresse des vers classiques et raciniens. » Il semble donc que la réception de notre poète soit encore loin d’être assurée dans l’immédiate après-guerre.

 

Énumération / Accumulation : Figure majeure de la poésie d’Eluard avec l’opposition, l’énumération sonne souvent comme un épuisement des possibles qui permettent au sens de se construire parfois de façon simple, « elle est noyau figure pensée / elle est le plein soleil sous mes paupières closes ». Parfois de manière plus complexe : « l’homme la plante le jet d’eau les flammes calmes certaines bêtes et l’impliable oiseau de nuit » peut être divisé en éléments possédant plus ou moins de sens, mais leur accumulation débouchant sur « joignent tes yeux » montre que l’on a affaire à la première partie d’une phrase dont la seconde, après le point d’équilibre central, reprend la course « malgré les mains malgré les branches malgré la fumée et les ailes malgré le désordre et ton lit ». Elle se décline en un nombre quasi infini de variété de l’anaphore (« C’est elle ») à la série.

Les effets de sens générés par ces deux techniques se confondent parfois, mais on peut retenir qu’elles se combinent en outre avec l’opposition, autre réservoir technique du poète : celui-ci crée alors des passages de réversion au sein desquels l’ordre logique est comme inversé : ainsi, dans « La glace cassée », la main maladroite est présentée en fin de poème alors qu’elle est à l’origine de ce qui brise le miroir. (V. Mesures.)

 

 

Man Ray et Paul Eluard, "Facile", 1935

Man Ray et Paul Eluard, « Facile », 1935

« Facile » : C’est le titre d’un précédent recueil de poèmes (1932) accompagné cette fois de photographies de Man Ray.

Les poèmes et les clichés se mélangent mais les rôles sont clairement établis.

À Eluard le soin d’évoquer l’amour qui le relie à Nusch, à cette dernière la danse d’illustration fixée par Man Ray.

À ce dernier la composition du recueil : on serait tenté de dire, le rôle d’affichiste. Man Ray est celui qui montre d’où est regardé le corps de Nusch, exposé sous toutes ses faces, tandis qu’Eluard est celui qui regarde ; il s’agit vraisemblablement d’un rôle qui dépasse l’art pour s’étendre à sa vie.

 

Femmes : Outre qu’il s’agit là d’une grande affaire du surréalisme à travers la question du désir (v. Égéries), la femme est présente dans l’immense majorité des représentations de Man Ray. On peut se risquer à en distinguer trois groupes.

Les femmes esquissées, parfois incomplètes sur le plan de la représentation, lignes à main levée qui dessinent les contours d’une existence dont on sent que, parfois, Eluard est tenté de leur donner chair (ou non, « Fil et aiguille »).

Les portraits, femmes plus hiératiques, souvent habillées à la mode et qui correspondent aux images de la femme liées au développement et à la généralisation des postures en vogue dans les magazines féminins (« Mannequin »).

Enfin les femmes charnelles, nues, lascives, saisies dans des postures souvent conventionnelles des revues de charme, buste en avant, allongées à demi redressées, offertes ou dominées qui correspondent au goût et à la revendication d’érotisme du groupe surréaliste (« Le don »).

Une exposition consacrée aux tableaux de Picabia pendant la guerre a mis en évidence que bon nombre d’entre eux avaient été réalisés à partir d’illustrations puisées dans la presse pornographique. Un appariement femme/main du même est par ailleurs visible sur ce site.

 

Paul Iribe," La Baïonnette", 1917

Paul Iribe, » La Baïonnette », 1917

Illustrer : Ce verbe renvoie aussi bien à l’action d’orner qu’à celle de rendre plus clair. Ainsi l’illustration se développe-t-elle radicalement au XIXe siècle, au moment où la presse ainsi que l’édition de masse éclosent et gagnent toutes les couches de la population. Les progrès des techniques d’impression qui accompagnent ce développement, gravure sur bois de bout notamment, mise au point des machines qui permettent à partir d’un original un tirage accru du nombre d’exemplaires, en font une vertu cardinale de la publication papier. On attire, mais on explique en images également. L’Illustration, journal éponyme, dit bien ce que la presse doit au développement de cette pratique, les nouvelles montreront ce qui est déjà lisible à travers les photographies. On sait sur quoi débouche cette utopie, notamment pendant la guerre, et pour chaque pays, une ou plusieurs publications de ce type, Illustrierte Zeitung, The Illustrated London News, etc.

Il est à noter que ces journaux du début de siècle, s’ils accueillent beaucoup de photographies, proposent tout autant voire plus encore de gravures coloriées qui sont là pour mettre en lumière les actions sur les différents fronts, mais aussi offrent des dessins de distraction. Une presse populaire née avec les canards – dont la première page ne consiste parfois qu’en une image, un crime spectaculaire par exemple – se développe aussi pendant la guerre avec le journal La Baïonnette par exemple, dont les représentations peuvent se révéler nettement moins respectueuses des usages que la presse officielle (voir ce site). Illustrer, pour Eluard, c’est mettre en lumière les images avec des mots, au sens propre tant les allusions au soleil et à la voyance derrière les paupières sont nombreuses, et au sens figuré en offrant une continuité entre dessins et poésie sans besoin d’explication toutefois.

 

"Le Petit Écho de la mode", 1936Images de la mode : Dès les débuts de la presse liée à la mode, la photographie apparaît comme le canal principal d’expression. Une presse naît qui diffuse les images de la mode et qui, à l’image de L’Art de la mode (1880-1955), du Petit Écho de la mode (1880-1967) ou bien encore de Vogue (création en 1892, mais introduction de la mode en 1905) rencontre son public sur la durée. Deux types d’images se font dès lors face, le croquis du styliste et la photographie du journaliste spécialisé dans la mode (voire du photographe comme Henri Manuel, Talbot, Nadar). Ici Man Ray va de l’un à l’autre, tout en passant par des représentations qui appartiennent à d’autres types de publications (V. Femmes).

 

Image surréaliste : Définition donnée par Philippe Forrest (Introduction au surréalisme, Vuibert, 2008) : « L’image surréaliste – qui est l’image poétique par excellence – consistera donc dans la conjonction abrupte et énigmatique de deux termes que rien ne devrait en principe apparier. » Et de citer quelques exemples empruntés à Eluard « Un collier de fenêtres », « une chevelure d’oranges » ou  « la grille des routes ». Nous pouvons relever de notre côté une remarquable série : « La vierge et son grillon le lustre et son écume / la bouche et sa couleur la voix et sa couronne », base du poème « La femme et son poisson ».

Cette association renvoie indirectement à l’image surréaliste par excellence que reste le collage, l’association d’idées et de représentations. Pour André Breton elle est celle « qui présente le degré d’arbitraire le plus élevé, celle qu’on met le plus longtemps à traduire en langage pratique ». Eluard, la traduit pour sa part en langage poétique, c’est un sens qu’on peut donner à illustrer, d’autant plus qu’elle « recèle une dose énorme de contradiction apparente » ou que « l’un de ses termes en soit curieusement dérobé », toujours selon Breton. Ce caractère incomplet ou apparemment contradictoire est au centre de la poésie d’Eluard comme des représentations de Man Ray.

 

Jacques Gaucheron, "Paul Eluard ou la fidélité à la vie"Jacques Gaucheron : Biographe d’Eluard et analyste infatigable de son œuvre, Jacques Gaucheron offre de nombreuses et essentielles pistes de lecture. La fidélité à la vie, sous-titre de son Paul Eluard (Le temps des cerises) livre ainsi le projet d’Eluard dans son ensemble. À plusieurs reprises Jacques Gaucheron souligne la continuité poétique de l’œuvre et de la vie : « Ses poèmes sont totalement en résonance avec sa vie intime (privée, subjective), avec sa vie intellectuelle (littéraire poétique), et avec ses préoccupations politiques. […] ce qui en assure l’authenticité. »

Il relève que le poète est, dans la vie, « un fervent du don », que, sensible à la pauvreté il va vers l’homme dans une démarche humaniste sans cesse renouvelée, car c’est sur la pauvreté de la vie que s’exerce son combat. Il présente le poète comme épris de vérité, persuadé que « la création poétique est connaissance et ouverture à la vérité humaine de l’homme concret, historique », c’est une mine inépuisable pour ce qui est des sens de notre œuvre.

 

Kiki / Nusch : Deux des égéries les plus célèbres du groupe surréaliste et principales inspiratrices de Man Ray à partir de 1921. Elles suivent le parcours conventionnel de la femme de la fin du XIXe siècle qui participe aux cercles artistiques. Après des débuts difficiles qui les font errer entre modèles et grisettes, elles posent pour de nombreux peintres (Kiki, Modigliani, Foujita et Man Ray). Elles possèdent une indéniable place centrale dans la vie parisienne et surréaliste. Leur grande liberté sexuelle notamment en font des figures déterminantes pour ce groupe et sa recherche active sur le plan érotico-amoureux.

 

 

Sonia Delaunay et Blaise Cendrars, "La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France", 1913

Sonia Delaunay et Blaise Cendrars, « La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France », 1913,
édition originale tirée à 150 exemplaires

Livres illustrés : La mode des livres illustrés repose sur les progrès techniques du XIXe siècle ; elle se développe dans au moins deux directions fondamentales, celle des livres pour la jeunesse et celle des livres d’artistes. Il n’est pas rare de voir, dans la structure des maisons d’édition de la fin du siècle, un département complet consacré à ce type d’ouvrage et aux « beaux livres » en général. Des exemples sont restés célèbres de complémentarité entre un peintre et un écrivain, à l’image de Sonia Delaunay et Cendrars ; il est à noter que ce livre- dépliant s’inscrit dans une recherche autour de l’objet. Le livre d’artiste offre à voir la collaboration entre deux artistes davantage qu’une illustration de l’un par l’autre, on est passé d’un système, celui des muses pour chacun des arts, à un autre ou chaque bel art s’aventure en dehors de ses frontières pour rejoindre une pratique voisine.

 

Lumières : Parmi les oppositions les plus marquantes au sein de l’œuvre d’Eluard, le combat de l’ombre et de la lumière, mais aussi leur complicité, tiennent une place centrale,  avec l’idée qu’aucune séparation durable ni opposition n’a de sens, même si la naissance revient sans cesse : « encore une chute de clarté et les pierres seront soleil », où l’on joue l’aurore contre une naissance, « elle est le plein soleil sous mes paupières closes », sans oublier que des deux, c’est la lumière qui attire le poète : la lumière est, dans le cours du texte ce qui illustre au sens propre, ce qu’Eluard décide de mettre en lumière. On pense en le lisant au titre du dernier film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut, posture assez typiquement surréaliste qui consiste à mieux voir en soi, dans sa chambre noire intérieure plutôt qu’à l’extérieur.

 

Mains et femmes : Si le titre renvoie explicitement aux mains c’est que les illustrations font la part belle à ces dernières. Les femmes cependant y sont tout aussi présentes. Si les mains sont libres, elles dessinent sans retenue les corps et visages féminins, offrant un tableau varié d’attitudes et d’expressions. Il y a comme une variation systématique autour de ce double thème qui peut aboutir à une étrange fusion comme avec « Belle main », travestissement de la main en femme qui peut aussi bien renvoyer à la marionnette qu’à l’autosexualité. (V. Femmes.)

 

Mains levées : Beaucoup d’occurrences de ce type dans les dessins de Man Ray, les postures (poses) empruntent beaucoup au vocabulaire classique du corps tragique, mains à demi levées, mains au dessus de la tête, mains cachant le visage (jusque dans la danse sur les murs du château). La main levée prie, jointe, dessine un couronnement en arc de cercle au dessus du visage, exprime une tension qui emprunte à la danse comme à la religion.

 

Mains libres : 1. Il existe un dessin éponyme dans le recueil, le seul qui ne représente rien de bien déterminé en dehors d’un écheveau de lignes qui pourraient tout à fait traduire une liberté à main levée. On notera que cette manière radicale de dessiner la liberté fait diptyque avec le texte d’Eluard qui utilise une opposition radicale averse/feu avant de donner la clef.

2. « Mains libres » peut également être entendu dans le sens où nombre de mains représentées le sont indépendamment du corps. De nombreuses représentations mettent en scène des mains coupées aux poignets, parfois par des bracelets, des manches ou des manchettes (pp. 15, 35, 48, etc.) les manchettes de la page 74 et celle de la page 109 jouent avec la dentelle de la signature de l’auteur. Elles participent également à des mises en scènes qui permettent d’arrêter leur représentation au poignet par des lignes de paysage d’objets, ou d’étoffe (« jupe », p. 51 ; « poires », p. 55 ; « montagne », p. 60…). L’autonomie quasi objectale de ces mains insiste sur la liberté de regard sur le corps.

 

 

"La Dernière Mode", 1874

« La Dernière Mode », 1874

Mannequin : En 1852, Charles Frederic Worth ouvre la première maison de la mode à Paris, rue de la Paix. Très rapidement, cette activité se développe et engendre une croissance fondée non seulement sur la multiplication des maisons liées aux activités de haute couture, mais aussi sur la correspondance entre de nouvelles pratiques de communication publicitaire. Les premières vedettes de la chanson croisent les actrices pour soutenir les créations. Sarah Bernhardt, Réjane, etc., deviennent les ambassadrices de la mode. Les frontières entre le monde du spectacle, danse, cabaret – débuts du cinéma inclus – et celui de la mode sont ténues. C’est le début de la médiatisation des maisons de couture. Il est à noter que de nombreux écrivains se dirigent vers ce monde pour en tirer un revenu. À la suite de Baudelaire et de ses textes sur la mode, on trouve quelques poètes dont Mallarmé qui essaya dans son journal, La Dernière Mode (1874-1875) et sous couvert de pseudonymes féminins, Miss Satin, Ziry, Marguerite de Ponty… de rendre compte de la création dans ce domaine.

 

Man Ray par Eluard : Dans le Dictionnaire Abrégé du surréalisme, Man Ray est présenté de la même manière qu’en introduction ici : « Il peint pour être aimé ». Un second texte existe cependant en fin de volume ; « sans nuage », « griffes » des mots qui rappellent ceux d’un autre poème extrait de « Donner à voir » (1939, p. 191) où l’on trouve une évocation de Man Ray et de son travail : « L’orage d’une robe qui s’abat / Puis un corps simple sans nuages / Ainsi venez me dire tous vos charmes […] Vous qui n’avez pas su faire un homme / sans en aimer un autre. ». « Tu es trop belle pour prêcher la chasteté / Dans la chambre noire où le blé même / Naît de la gourmandise. » On retrouve ici, mêlées à l’évocation du travail du photographe, les sentiments contrastés d’Eluard pour ses modèles, avec la dichotomie soulignée entre ce que la femme expose et cache à la fois. On notera également ce vers qui fait écho au poème d’ouverture des Mains libres, « L’œil fait la chaîne sur les dunes négligées / Où les fontaines tiennent dans leurs griffes des mains nues ».

 

Paul Eluard, Man Ray, "Les Mains libres", Jeanne Bucher, 1937Manuscrit Christies : Estimé entre 15 000 et 20 000 euros, le manuscrit des Mains libres est parti pour 18 125 euros. L’illustration que fournit la salle de vente Christies fait apparaître pour le poème « La lecture » une image assez différente de celle qui figure dans notre exemplaire. Il en va de même pour « Belle main » qui figure une femme à son balcon. Ces allers-retours entre illustrateur et illustré soulignent le lien entre les œuvres aussi bien que son aspect aléatoire ; peut-être lisons-nous un Man Ray illustré par Eluard, à son tour retouché par Man Ray.

 

Médieuses : Un recueil en collaboration, Valentine Hugo-Paul Eluard (1939), porte ce titre, cependant le projet est d’Eluard : « J’ai en tête un grand poème intitulé “Médieuses”, une espèce de mythologie féminine… ». Il donne des indications précises sur les corps et les expressions, le résultat montre des dessins moins surprenants que ceux de Man Ray, plus proches de l’éternel féminin, même si certaines poses se retrouvent, bras levés, corps élancés ; ajoutons qu’il s’agit ici a contrario d’une relation d’illustration traditionnelle, on y rencontre beaucoup moins de surprises. Beaucoup d’ondes et de fantasmagories tirent davantage du côté du merveilleux que du surréalisme. Les textes sont davantage centrés sur la relation amoureuse, érotique (« La gorge lourde et lente/par mille gerbes balancée/ arrive aux fêtes de ses fleurs ») et poursuit néanmoins dans la veine des oppositions d’Eluard « Et par la grâce de ta lèvre arme la mienne ».

 

Mesures : Le terme apparaît dans le Bal Tabarin : « mesures […] de poids de temps de couleur ». On voit par là qu’Eluard non seulement énumère mais catégorise ses énumérations. Ailleurs elle devient « collection » : « des bonheurs des goûts des couleurs ». D’autres variations existent, la double énumération « pont brûlé bras faible bâton brisé ». Et, toute mesure perdue, le jeu énumératif : « La femme et son poisson, la vierge et son grillon, le lustre et son écume… », le possessif soulignant à la fois le caractère inéluctable de l’association (comme s’il découlait d’un paradigme) et son aspect aléatoire. Ou encore les deux séries implacables, parallèles, mais qui se rejoignent « purifier raréfier stériliser détruire » vs « semer multiplier alimenter détruire » entre lesquelles on ne peut choisir et qui résument la pente du comportement humain.

 

 

Dessin de Baudelaire

Dessin de Baudelaire

Mode : La mode joue un rôle essentiel pour notre livre. Non seulement de nombreux dessins de Ray partent de photographies réalisées pour la mode, mais celle-ci est devenue une affaire poétique centrale depuis Baudelaire ou Mallarmé. Le premier souligne que « La mode doit être considérée comme […] une déformation sublime de la nature, ou plutôt comme un essai permanent et successif de réformation de la nature. » La question de la transformation de la femme en objet d’art non seulement par le regard extérieur du peintre mais par le travail qu’elle effectue elle-même, sur elle-même, est au centre de la pensée artistique fin de siècle et début du suivant.

On considère, contre les tenants de la pureté naturelle de la femme, que ce travail de maquillage (« Elle accomplit une sorte de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle », encore Baudelaire) est assez assimilable à celui du dessinateur ou du peintre qui omet les détails du type impuretés, cicatrices et autres marques.

Eluard est très proche de Baudelaire comme voyant, mais il ne va pas aussi loin. Les dessins de Man Ray offrent toutes sortes de corps et postures qui viennent confirmer la plasticité du corps et la possibilité de le transformer, parfois de façon cruelle, déformé, étiré coupé, à la merci de lunettes comme des ciseaux avec un préférence pour le corps maigre, au-delà de la seule minceur (v. Dessins vs Photographie, Nature). Alain Roger, dans Nus et Paysages (Aubier, 1978), analyse remarquablement les phénomènes liés à l’art, la mode, la représentation du corps, etc.

 

Mot : Il s’agit vraisemblablement de la plus petite unité de la poésie d’Eluard, il est sans cesse support de réflexion, d’interrogation, de recherche. Eluard est l’auteur d’un recueil qui joue sur la typographie « Quelques-uns des mots qui jusqu’ici m’étaient mystérieusement interdits » dans lequel on découvre des termes travaillés suivant un sens tout personnel à l’auteur : « hamac / Treille / pillée », « forteresse/ malice/ vaine » (v. Proverbes). Ici deux occurrences « La couture » : « mots faits de chiffres » : « Belle main » : « ce soleil qui supporte la jeunesse ancienne / ne vieillit pas il est intolérable / il me masque l’azur profond comme un tombeau / qu’il me faut inventer / passionnément / avec des mots ».

 

Nature : 1) Contrairement au surréalisme urbain qui tend à lire les passages, les boulevards et les cafés, Eluard, qui vit à la campagne, respecte infiniment la nature et tend à l’utiliser dans ses poèmes comme une cosmogonie simple. Il retrouve pour cela les mots les plus évidents, fleur, fruit, bourgeon, prairies, champs, bois, herbe. On voit ainsi surgir des éléments aussi simples qu’ils sont évocateurs et qui se réduisent à la pureté (et partant la richesse) de leur expression. Chaque mot joue sa partie dans cette mise en scène de la nature terrestre ; la graine de force est aussi mangée par l’hirondelle, la campagne est celle « où renaissaient toujours l’herbe les fleurs des promenades » (v. Ornement). Jacques Gaucheron, biographe d’Eluard y insiste : « La vie végétale est pour Eluard l’inépuisable rendez-vous de la vie, et la source sans cesse renouvelée de ses images, de la graine à la plante, de la plante à ses fleurs, de ses fleurs à ses fruits. »

2) Au-delà de cette nature naturante, Eluard développe un goût pour le naturel, l’absence d’ornement, que l’on voit surgir au moins à deux reprises explicitement : « Narcisse » et « Brosse à cheveux », dans lesquels le poète développe une critique de l’artifice du maquillage entre menace et humour grinçant, et fait écho – par anticipation – à Edgard Morin qui note à propos des stars que leur beauté retrouve le hiératisme et le sacré du masque, « mais ce masque est devenu parfaitement adhérent » (Les Stars, « Point », Seuil). Eluard souligne ailleurs (« La plage ») : « Tous oubliaient leur apparence / Et qu’ils s’étaient promis de ne rien voir qu’eux-mêmes. » Mais la solution à cette question de l’apparence ne passe pas par un rejet, davantage par la continuité déclarée entre nature et humain.

 

Œuvre : On peut dire qu’avec l’art, l’œuvre est refusée par les surréalistes. Leur propension à privilégier le vocabulaire de l’expérimentation, de la science, le fait même d’offrir une continuité entre toutes les formes artistiques et de leur « carrière » et de leurs « amitiés » rend difficile l’identification d’une identité isolée dans l’art (à l’exception d’un Dali qui fera de cette revendication une œuvre à part entière.).

 

Ornement : Eluard, s’il illustre, veut éviter soigneusement l’ornement. Il n’en reste pas moins que certaines séries de mots, notamment celle qui ont trait à la nature, valent par l’enchantement de leur ornement : « les aiguilles de midi cousent la traîne du matin, anémones mandarines lys pêches boutons d’or », ces séries soulignent qu’Eluard ne dédaigne pas le poétique

 

Photogramme : Sans passer par l’appareil photographique ni donc par l’œil du photographe, le photogramme permet de capter l’image des objets en les plaçant directement sur la feuille sensible. De là diverses expériences de Man Ray, avec des fils et aiguilles notamment (voir ce site). Cette pratique illustre, d’une part la volonté de parvenir à une immédiateté de la projection du réel avec la part de décalage qu’il contient et, d’autre part, la continuité des expérimentations surréalistes. (V. Œuvre).

 

Proverbes : Nombre de formules extraites des poèmes de notre recueil s’apparentent à des proverbes. Eluard a dirigé une revue intitulée Proverbe au sein de laquelle il offre un espace de recherche autour de la sentence à ses amis surréalistes. L’assemblage de mots mène-t-il nécessairement au sens dès lors qu’il acquiert un semblant d’autorité de par sa formulation ? Ici c’est souvent un ou deux vers qui portent la sentence, « terrestre dérision la femme quand son cœur est ailleurs , ce soleil qui supporte la jeunesse ancienne ne vieillit pas il est intolérable »

Signature de Paul EluardParfois c’est le poème qui se ramasse en une formule brève, plutôt de type haiku « Un espoir insensé », « Fenêtre au fond d’une mine », « Le calendrier aboli », « Nous fûmes seuls au rendez-vous », ou bien encore « Masque de poix », « N’être que soi certitude égarée » ; cette forme brève issue de la poésie japonaise fascine la littérature début de siècle jusqu’à Claudel.

Parfois encore la sentence d’Eluard, dite avec certitude, emprunte la voie de l’emblème. On retrouve là une poésie à la Maurice Scève (Délie) qui composa son recueil à partir d’une série de bois gravés (dit la légende) qu’il aurait achetés et dont il se serait inspiré pour écrire. Par exemple, une image représentant la chandelle et le soleil est déclinée en devise « À tous clarté, à moi ténèbres », ailleurs, « Fuyant ma mort j’hâte ma fin ». Dans notre recueil nous avons « Feu d’artifice » : « La nue fantastique est d’ici où ne s’effacent pas les ombres ». Ou bien « L’attente » : « Je n’ai jamais tenu sa tête dans mes mains ». Cette dernière tradition présente l’avantage pour nous de mêler texte et image.

 

Pureté : C’est une des obsessions d’Eluard, ce vers quoi tend toute sa poésie, « dévêtue et le front pur / tu t’abats comme une hache », le moment de la cristallisation maximum se teinte toujours de danger, un danger d’exigence à laquelle il faudra se soumettre. « purifier raréfier stériliser détruire », dit la série des verbes qui conduit de l’aspect positif au sacrifice. D’autres images de pureté se font jour : « la nuit est avancée // comme un bloc de cristal / je me mêle à la nuit ». Ici la pureté du cristal épouse le destin du poète. « Les poètes ne mentent jamais », disait fréquemment Eluard. Les associations de contraires au sein de séries ou sous la forme d’oxymores ou bien encore l’hybridation des images sont autant de moyen pour le poète de forcer la langue vers la connaissance dans une démarche de sincérité et de pureté.

 

Rencontres : Un des principaux ressorts de l’art surréaliste en général. La rencontre est celle d’objets inattendus, à l’image des cadavres exquis, mais aussi de techniques différentes perçues comme continues ( ici dessin et poésie) et qui peuvent aller jusqu’à inclure la rencontre amoureuse. Le surréalisme visant à la liberté absolue, l’amour et l’art se situent eux-mêmes dans un espace continu, la rencontre amoureuse ne le cède en rien à la rencontre artistique. (V. Collaborations.)

 

Rêve : Paradoxalement c’est un des poèmes les plus prosaïques du recueil et qui correspond à une mise en relation évidente avec le dessin dont il est issu, vision de destruction, comme si la force de l’image cette fois devait l’emporter. On y découvre cependant une réversion, le dormeur va se coucher tandis qu’il décrit une scène du rêve (la destruction de la ville). Eluard est du côté de la réalité mais il avoue : « Je n’aime pas mes rêves mais je les raconte et j’aime ceux des autres quand on me les montre ». Ici, aucune revendication de la compréhension des rêves mais une acceptation de leur rôle.

 

Surréalisme : L’œuvre d’Eluard apparaît en définitive comme paradoxale au sens propre. Elle reste, par la coopération entre artistes et par les techniques poétiques qu’elle met en place, dans la doxa surréaliste qu’elle illustre tout en permettant à Man Ray et Paul Eluard de développer leur propre œuvre. Cette fusion de deux mouvement contradictoires difficilement tenable à long terme cependant, sert de cap à toute l’aventure surréaliste, imposant parfois à ses acteurs grands écarts et souffrances. Mais ce groupe réalise concrètement l’échange entre individu et collectif lui-même figure et base d’une approche des contacts entre contraires.

 

Violence : Parfois issue de la cruauté, cette dimension de l’écriture mise en avant par Sade et récupérée par les surréalistes (qui ont vécu 14-18 dans les tranchées mêmes) la violence est présente tout au long du recueil. Images violentes – « Tu t’abats comme une hache, Il la saisit au vol/L’empoigne par le milieu du corps » –, menace – « Prends garde on va te prendre ton manteau […] on s’apprête à briser ta statue ridicule » –, formules cruelles – « le cavalier brisé, masque de poix, les ponts tordus ».

De son côté, Man Ray multiplie les images de l’asservissement, de la domination de la femme, rampante, figée par la peur, à la merci des ciseaux, etc. La violence sert un message non pas de cruauté gratuite mais de lucidité sur la vie chez Eluard, tout peut changer en un moment, tout peut se retourner. Pour Man Ray il s’agit davantage d’un goût pour la cruauté, ce qu’Eluard perçoit et traduit par le terme « griffes » lorsqu’il évoque l’art de son ami.

Frédéric Palierne

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• Paul Éluard, Man Ray, Musset au programme de terminale littéraire en 2013-2014.

 Consulter les Archives de l’École des lettres.

• Exposition Paul Éluard à Évian.

• Man Ray, « Autoportrait », par Stéphane Labbe.

Man Ray, Paul Éluard : la liberté dans le livre, par Isabelle Chol.

 

 

1 réflexion sur « Entrées sur Éluard. « Les Mains libres », de Paul Éluard et Man Ray »

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