Émile Zola, « Mes Haines »

Émile Zola par André Gill (1878)

Notre époque de consensus mou ou de dérision paresseuse aurait bien besoin d’une voix forte qui sache exprimer son rejet des fausses valeurs en de tels termes : « Je hais les railleurs malsains, les petits jeunes gens qui ricanent, ne pouvant imiter la pesante gravité de leurs papas. »

À tous ceux qui se lamentent sur la prétendue médiocrité des créations contemporaines, on devrait faire entendre la même voix vengeresse : « Je hais les sots qui font les dédaigneux, les impuissants qui croient que notre art et notre littérature se meurent de leur belle mort. Ce sont les cerveaux les plus vides, les  cœurs les plus secs, ces gens enterrés dans le passé… »

Enfin, les « chiens de garde » modernes et les adeptes du prêt à penser devraient ouvrir leurs oreilles à de salutaires imprécations : « Je hais les cuistres qui nous régentent, les pédants et les ennuyeux qui refusent la vie. Je suis pour les libres manifestations du génie humain. […] Les sots qui n’osent regarder en avant regardent en arrière. »

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« La haine est sainte »

Cette voix sonore et libre est, on l’aura reconnue, celle d’un jeune journaliste de vingt-six ans qui vient de publier un premier roman remarqué d’inspiration autobiographique, La Confession de Claude, et qui aspire à faire profession d’écrire. Ce cri de haine (car l’incipit le proclame : « La haine est sainte »), paru dans Le Figaro du 27 mai 1866, préfigure un autre cri, de révolte cette fois, publié plus de trente ans plus tard dans un autre journal, L’Aurore, le fameux, « J’accuse » de janvier 1898.

Pour Zola, la passion de l’art et de l’écriture est un combat, l’amour de la justice et de la vérité est  un devoir. Et, comme l’écrit François-Marie Mourad dans un intertitre particulièrement bien choisi, le futur auteur des Rougon-Macquart expérimente ici une « violence fondatrice ».

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Un « écrivain combattant »

C’est par cette voie (voix ?), on l’oublie trop souvent, que Zola est entré en littérature, celle de l’« écrivain combattant » (F.-M. Mourad). Les quinze textes qui composent Mes Haines (F.-M. Mourad en ajoute un seizième portant sur L’Histoire de Jules César, conçu par Napoléon III), écrits essentiellement pour un journal de Lyon, Le Salut public (qui parfois, par prudence, les refuse), précédés de la fameuse « préface » sur l’éloge de la haine, attestent la posture militante que souhaite adopter le jeune littérateur.

Dans sa présentation rigoureuse et d’une belle élégance de ce livre qu’on se réjouit de voir apparaître dans une collection « de poche », François-Marie Mourad explique cette nécessité du « coup d’éclat » pour l’obscur employé des éditions Hachette : « Il fallait saisir sa chance, agir, abréagir, sous peine de rester dans l’anonymat ou d’y basculer. » La polémique sera sa revanche en même temps que son sésame.

Sous la bannière de la haine et de l’anarchie, notre Saint-Just des lettres monte à l’assaut des fausses réputations, des esthétiques périmées, des succès factices et des positions tièdes. Rien ne l’arrête, ni l’aura du socialiste généreux (Proudhon, qui prétend affecter à l’art une mission formatrice), ni le prestige d’un aîné en exil (Victor Hugo, cet « Ezéchiel campagnard » qui, dans Les Chansons des rues et des bois, s’égare entre mythologie et mysticisme), ni les tirages d’un besogneux polygraphe (L’abbé C***), ni l’irascibilité hautaine du connétable Barbey d’Aurevilly devenu le «  catholique hystérique ».

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Un « bréviaire des ferveurs zoliennes »

Si, parfois, l’analyse se fait plus nuancée (sur Erckmann-Chatrian par exemple ou sur quelques obscurs comme André Lefèvre, Adolphe Belot ou Ernest Daudet), c’est que le pamphlétaire veut des adversaires à sa mesure. La véhémence de la parole réapparaît vite quand il s’agit, à l’opposé du titre de l’ouvrage, de louer certains contemporains majeurs, Gustave Doré, les frères Goncourt (dont Germinie Lacerteux lui paraît le modèle de la modernité littéraire) ou Hippolyte Taine. Car, pour citer encore Mourad : « Mes Haines est surtout à entendre, par antiphrase, comme un bréviaire des ferveurs zoliennes. »

Certains articles sont, il faut bien l’admettre, un peu datés, éloignés de nos préoccupations – mais pas l’étonnante étude intitulée « La Littérature et la gymnastique » où l’auteur révèle ses goûts pour la vérité, pour la science, pour l’œuvre de rupture (« Je sais que l’art est barbare »). De même, on conviendra que ce livre ne suffit pas à nous livrer toutes les facettes du Zola journaliste et critique, ce que d’autres publications feront parfois mieux.

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Zola critique littéraire

Mais ces «Causeries littéraires et artistiques» (c’est le sous-titre, ostensiblement beuvien de Mes Haines) contiennent des pages éblouissantes, des formules frappantes, des aveux décisifs et, surtout, des promesses excitantes. Le fougueux auteur y révèle ses préférences esthétiques, ses qualités d’analyse,  ses appétits de lecture, ses multiples curiosités, en même temps qu’il rode une rhétorique  faite d’implication personnelle (par la présence récurrente du « je ») et d’écriture agonique.

François-Marie Mourad, qui publia il y a peu une thèse brillante sur Zola critique littéraire, nous a déjà donné  dans la même collection de solides éditions du Roman expérimental et des Contes et nouvelles. Avec ce nouveau volume qu’il qualifie de « grand commencement », il continue à nous aider à prendre la juste mesure des talents de Zola qu’on aurait tort de limiter à son étiquette de père et illustrateur du naturalisme.

Yves Stalloni

 

• Émile Zola, « Mes Haines », présentation et notes de François-Marie Mourad, « GF », Flammarion, 327  p.

• Zola dans les Archives de « l’École des lettres » : plus de quatre-vingts articles téléchargeables en inscrivant le nom de Zola dans la rubrique Recherche.

 Sommaire des numéros de « l’École des lettres » consacrés à Zola.

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