Primo Levi, témoin et écrivain

Colloque international Primo Levi, université de SavoieLa question n’en finit pas d’être posée : sans l’atroce expérience d’Auschwitz, Primo Levi serait-il devenu écrivain ? Suivie immédiatement d’une autre interrogation : à s’imposer l’exigence d’une tenue littéraire, le témoignage sur le camp que nous laisse le Turinois ne perd-il pas de sa force et de sa véridicité ?

Ces questions, les intervenants du colloque organisé au printemps dernier à Chambéry par Daniela Amsallem ne les ont pas éludées et ont même apporté, plus ou moins directement, des éléments de réponse.

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Création littéraire et témoignage

Philippe Mesnard, par exemple, s’applique à démontrer que la fiction, loin de le réduire, sert l’objectif testimonial, ainsi que le déclarait Jorge Semprun, par ailleurs grand admirateur de Levi.

La littérature, par sa capacité allégorique, conditionne (P. Mesnard tient au mot) le témoignage – ce que vérifient divers chapitres de Si c’est un homme, tel « Le Chant d’Ulysse » ou des passages de W ou le Souvenir d’enfance, le beau livre de Georges Perec.

De son côté, Giovanni Tesio, qui eut l’occasion à plusieurs reprises d’interviewer le chimiste-écrivain, interroge une œuvre, Le Système périodique, qui n’a pas pour sujet le Lager et qui, dans sa composition calculée, révèle une vraie ambition littéraire.

Le récit concentrationnaire est également dépassé dans la communication très originale et pourtant évidente de Daniela Amsallem qui étudie la relation privilégiée qu’entretint Primo Levi avec Rabelais. Fraternité au-delà des siècles qui repose sur une même élévation morale nourrie d’humanisme (« La haine est étrangère à mon tempérament », avoue l’ancien déporté), sur le droit à la diversité, voire à l’association des contraires (illustrée, pour Levi, par le mythe du « centaure », cet hybride, par Panurge, le multiple, pour Rabelais), sur la foi en la gaîté et la croyance en la vie.

De là une identification avec celui que Primo Levi, dans un essai consacré à maître François, définit comme un « esprit curieux, au scepticisme indulgent, gardant espoir dans le futur et dans l’homme [où] se reflètent les traits de son propre caractère ».

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Une éthique exigeante

Les interventions en italien (résumées en français) nous conduisent dans des directions assez neuves, comme celle de Giusi Baldissone quand il s’intéresse au système onomastique dans La Clé à Molette, roman placé sous l’autorité de Shakespeare et de Conrad (voir les épigraphes) et dont le héros, Libertino Faussone, porte un nom en lequel se rencontrent l’idée de liberté et le soupçon de tromperie.

Federico Pianzola s’efforce de définir l’éthique exigeante de Primo Levi reposant sur ce qui fut nommé « sciences de la complexité », une globalité morale où la partie est solidaire du tout.

Frediano Sessi, s’appuyant sur des documents inédits, revient sur les moments qui ont précédé l’arrestation de Primo Levi et de certains de ses camarades, l’adhésion au groupe « Justice et vérité », les faits de résistance, jugés sévèrement par l’intéressé puisqu’ils provoqueront l’exécution de deux amis – même s’ils constitueront parallèlement le passage à l’âge adulte.

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Une œuvre « nécessaire et urgente »

Ce qui ressort de ces études est, ainsi que le démontre très finement Fabio Levi, une présence, une actualité de l’auteur de Si c’est un homme dont « le livre était fait pour entamer une communication, un échange, qui étaient ressentis par l’auteur comme nécessaires et urgents ».

Ces deux dernières épithètes sont à retenir et justifient pleinement les travaux de ces journées savoyardes : l’œuvre de Primo Levi reste, alors que l’on a célébré le soixante-dixième anniversaire de la libération des camps mais que ressurgit l’hydre horrible de l’intolérance et de la haine, « nécessaire et urgente ». On ajouterait, comme le laisse entendre l’esprit de ce colloque, généreuse et fraternelle.

 Yves Stalloni
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• « Primo Levi », Actes du colloque International de Chambéry, université Savoie Mont-Blanc, 25 et 26 mars 2015, sous la direction de Daniela Amsallem. Éditions de l’université de Savoie, 2016, 148 p.

 

•Les études consacrées à Primo Levi dans « l’École des lettres ».

• Voir également : Jorge Semprun, une voix dans le siècle, par Yves Stalloni.

 • Télécharger les entretiens avec Jean Samuel et Jorge Semprun (48 pages).

 

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