Charles Dantzig, « Pourquoi lire ? »

Ce pourrait être un bon sujet de dissertation littéraire, réduit à deux termes et à une question simple et directe : «Pourquoi lire ?» Charles Dantzig, grand liseur depuis l’enfance, poète, romancier, essayiste, critique, s’est confronté à l’exercice.

Mais au lieu de nous fournir une belle construction rhétorique en trois parties, il opte pour une réponse multiple, vagabonde, déclinée en soixante-seize chapitres, allant d’une ligne à cinq pages, offerts en vrac, dans cet aimable et savant désordre qui faisait le charme de sa récente Encyclopédie capricieuse du tout et du rien.

La surprise, à vrai dire, ne vient pas de l’absence de réponse précise et univoque. Comme toujours, les questions les plus simples appellent des développements infinis. Essayez donc avec d’autres interrogations du genre : Pourquoi vivre ? Pourquoi aimer ? Pourquoi l’art ? Pourquoi Dieu ?… Toute la philosophie du monde, depuis qu’il existe des êtres pensants, demanderait à être immédiatement convoquée.

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Une liberté imprévisible

Dantzig, de plus, n’est pas de ces esprits dogmatiques qui s’arrêtent à une position tranchée et l’imposent grâce de savants arguments. Il appartient plutôt à la catégorie des butineurs hédonistes qui grappillent leurs miel en divers lieux, sans plan concerté, et qui s’en remettent à l’éclectisme de leurs rencontres, fussent-t-elles provoquées. Son Dictionnaire égoïste de la littérature française, qui fit pas mal de bruit il y a un peu plus d’un lustre, était une délicieuse illustration de cette liberté imprévisible. Un auteur qui introduit dans ses titres les adjectifs « capricieux » et « égoïste » peut difficilement être soupçonné de conformisme ou de cuistrerie.

La véritable surprise est que cette promenade subjective dans les livres en vient d’abord à éclairer le promeneur en personne, victime de ses discrètes confidences. Parlant des livres qu’il aime, de son rapport personnel à la lecture et à la littérature, Charles, comme le faisait avant lui le petit Poulou (de son vrai prénom, Jean-Paul), dans un ouvrage intitulé Les Mots auquel celui-ci fait penser par moments, parle de lui-même, de son enfance de garçon rêveur, allergique aux jeux mais dévoreur de livres, de sa grand-mère, passionnée d’éditions numérotées, de sa mère le promenant dans les rues de Pau, de sa précoce admiration pour Baudelaire dont « La vie antérieure » est recopiée et scotchée dans sa chambre, de sa première année de droit à Toulouse, de ses voyages en des lieux qu’il aime (les États-Unis) ou qu’il supporte (le Venezuela et l’archipel Los Roques), de son goût pour les avions, moins poétiques que jadis mais plus favorables à la lecture, de sa haine des universitaires, de ses sorties au théâtre, fête des sens avant d’être fête de l’esprit, de sa flânerie chez les libraires, pas toujours compétents, de sa fascination pour les vampires. Bref, un début d’autobiographie intellectuelle à mi-chemin entre Montaigne et Sartre.

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Comment lire ?
« Avec méthode. La passion est la plus raisonnable. »

Le reste est plus conforme à ce qu’on attendait, bien que peut-être un peu décevant : vouloir proposer un grand nombre de réponses à la question de départ, c’est se condamner à ce qu’aucune d’entre elles soit réellement pertinente. À chacun de choisir dans le catalogue : lire pour la haine, pour les titres, pour se contredire, pour l’obscurité, pour apprendre (« C’est un motif très contestable, du moins quand il s’agit de fiction »), pour rajeunir, par pari, pour le vice, pour la vertu, pour changer le temps… La liste n’est pas close.

Aucune de ces raisons n’est à exclure. Aucune à elle seule ne justifie l’acte. Le mystère reste entier. Pour le forcer, Dantzig quitte sa route, nous entraîne dans les chemins de traverse : le rapport aux classiques, les lieux de lecture (la plage, l’avion…), le moment où on lit, certains types de livres (le théâtre, les interviews, les biographies, les chefs-d’œuvre), comment lire ? (réponse laconique : « avec méthode. La passion est la plus raisonnable »), jusqu’à ce beau parallèle (page 242) entre la lecture et la littérature, sœurs inséparables :

« Les pieds de ces deux nymphes frôlent la terre, mais leur tête ne touche pas les nuages. »

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« La lecture est un tatouage »

Un amusant – et profond – chapitre (« La lecture est un tatouage ») nous apprend que le lecteur est prêt à inscrire dans sa chair une phrase d’un auteur qu’il a aimée, surtout quand elle prend la forme d’une maxime. Dantzig est de ceux-là, et on imagine son corps tatoué de tous les aphorismes qu’il a empruntés à son abondante bibliothèque. Mais lui-même participe du procédé puisqu’il affectionne, dans sa prose, quelques phrases bien senties aux allures de maximes :

« On ne lit pas pour le livre, on lit pour soi. Il n’y a pas plus égoïste qu’un lecteur. » « La pornographie est un type d’écrit à intention, alors que la littérature est un type d’écrit sans intention. » « Plus je lis, moins j’ai l’impression d’être civilisé. « La lecture écrite est la plus attentive façon de lire. » « Il n’y a que les grands livres qui soient amusants. » « Les livres d’un bon écrivain sont mieux que lui. »

À nous de trouver sur notre corps une place où graver ce nouveau corpus. D’où la réponse ultime : pourquoi lire ? Pour s’habiller de mots. Et d’images, puisque le livre nous en propose quelques-unes, drôles, originales chargées d’augmenter notre réflexion et notre plaisir.

 

Yves Stalloni

 

• Charles Dantzig, « Pourquoi lire ? », Grasset, 2010, 249 pages.

• Charles Dantzig, À propos des chefs-d’œuvre, par Yves Stalloni. 

• La question de la lecture, centrale dans la réflexion de l’École des lettres, est abordée dans près d’un millier d’articles.

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