Camus dans les « Cahiers de l’Herne »

"Cahier de l'Herne" Albert CamusLe centenaire de la naissance de Camus a été célébré le 7 novembre dernier, mais le temps ne nous est pas compté pour continuer à (re)découvrir l’homme et l’œuvre. Ce que nous aide à faire superbement cette livraison des Cahiers de  l’Herne consacrée à l’auteur de la Chute.

L’ouvrage est, comme toujours, copieux (près de 400 pages grand format), comme toujours un peu disparate, d’un contenu pas forcément inédit (bien que la plupart des reprises soient les bienvenues), mais, tel quel, il s’avère d’une lecture passionnante et devrait vite prendre une place importante dans la bibliographie relative à Camus qui augmente chaque année, nous précise-t-on, d’une vingtaine de livres et d’environ soixante et quinze articles.

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Un homme engagé dans un « interminable combat »

Six sections composent ce « cahier » dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel-Courdille : l’homme (témoignages, extraits de correspondances, interviews, portraits…) ; les lieux (façon de surprendre l’écrivain dans l’environnement spatial qui fut le sien, sa « géographie de l’esprit ») ; le théâtre (une part essentielle de sa vie, depuis la création collective de Révolte dans les Asturies en 1936, à la mise en scène des Possédés en 1959, en passant par l’expérience du Théâtre de l’équipe et par le rappel de sa passion pour ce « lieu de vérité ») ; le travail du romancier (passage obligé ayant déjà fait l’objet de nombreux travaux, mais auquel il faut sans cesse revenir) ; le « penseur dans son siècle » (de la philosophie au journalisme et vice-versa) ; enfin, l’homme engagé dans un « interminable combat » qui le met aux prises avec l’histoire, un peu d’hier, beaucoup plus d’aujourd’hui.

L’impression générale qui se dégage de ce parcours à plusieurs voix (plus de cinquante contributeurs), est celle d’une présence vivante, chaleureuse, fervente qui nous conduirait à partager le sentiment exprimé par Emmanuel Roblès dans une préface de  1959 consacrée à son ami et reproduite ici : « C’est pour de telles raisons [le « Cahier » nous en donne de multiples] et au-delà des souvenirs et de l’amitié qui nous unit, que je tiens Camus pour un homme “nécessaire”. » Et pour ceux que l’adjectif embarrasserait, cette explication : « Dans notre monde de violence et d’irrémédiable solitude, Camus témoigne pour des conquêtes possibles, pour une chaleur des êtres dans un univers glacé » (p. 364). Le commentaire est, plus que jamais, après un demi-siècle, d’actualité.

Comment parler de Camus?

Parler de Camus, reconnu si proche, risque, comme l’écrit Abdelkader Djemaï, de nous faire « tomber dans le sentiment et l’émotion ». Certaines contributions succombent à ce travers, comme les témoignages de Mette Ivers, appelée Mi, la dernière compagne de l’écrivain, ou de Maria Casarès, ou de Claude Vigée. Pourtant leur présence ici est justifiée, précieuse même.

Si l’on souhaite négliger la vie privée pour s’en tenir à un registre plus universitaire, on peut préférer certaines analyses sur l’œuvre, comme celle de Jacqueline Lévi-Valensi, qui nous rappelle, dans une publication posthume de 2006, la volonté de Camus de refuser le romanesque au profit d’une création de mythes, idée confirmée par André Abbou, par Marie Thérèse Blondeau qui, dans La Peste, repère le glissement de Sisyphe à Prométhée, ou par Hiroshi Mino qui préfère parler d’ « allégorie ».

On peut aussi privilégier la figure du penseur (Georges Blin traitant de l’idée de révolte), du militant (Denis Salas revenant sur les combats contre la peine de mort), de l’enfant d’Algérie face à des choix douloureux imposés par l’histoire. Nous retrouvons, sur ce thème, le texte où Camus marque sa préférence pour un « troisième camp » qui permettrait l’émergence d’une « Algérie constituée par des peuplements fédérés et reliée à la France »,  propos qui précède un silence digne, que commente, en 1960, Germaine Tillon.

D’autres aspects passionnants du Cahier seraient à retenir, comme les extraits, parfois inédits, de correspondances, (avec René Char, Jean Daniel, Louis Germain) ou certains passages des Carnets (publiés dans « La bibliothèque de la Pléiade »), des éditoriaux de l’auteur, ou encore les hommages rendus par les écrivains (celui, particulièrement sensible, de Charles Juliet).

Un tournant dans la vie de Camus : la publication de « L’Étranger »

Arrêtons-nous plutôt, pour conclure, à un dossier, certes pas essentiel, mais qui nous touche dans la mesure où il marque un tournant dans la carrière de Camus : celui de la publication de l’Étranger.

Pascal Pia est à l’origine du projet, il va faire passer le manuscrit à Malraux, lecteur pour Gallimard, qui lui-même, tout en proposant quelques corrections, encouragera Gaston Gallimard à éditer le livre. La tractation dure plusieurs mois, mais la décision est unanime et rapide : le contrat propose à l’auteur des droits de 10% pour les 10 000 premiers exemplaires, 12% pour la suite, avec un à-valoir de 5 000 francs. Sur l’intervention de Paulhan, cet accord est revu peu après la parution : Camus recevra une mensualité de 2 500 francs pendant (au moins) six mois.

Le jeune écrivain de moins de trente ans a cessé d’être pauvre. Il peut se consacrer à son œuvre. Une œuvre dont la hauteur tiendra, comme le dit le discours du Nobel, le 14 décembre 1957, à sa capacité à équilibrer « le réel et le refus que l’homme oppose à ce réel ».

                                                                                  Yves Stalloni 

• « Camus », Cahier de l’Herne, 2013, 374 p.

• Voir sur ce site : Swann a cent ans, Camus vient de naître, par Yves Stalloni.

• Albert Camus dans les archives de l’École des lettres.

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