« Camus brûlant », de Benjamin Stora et Jean-Baptiste Péretié

"Camus brûlant", de Benjamin Stora et Jean-Baptiste PéretiéRevenons quelques instants sur Camus pour évoquer ce petit livre, paru il y a déjà quelques mois, mais qu’il serait dommage de laisser dans l’ombre.

Il se propose un double objectif : expliquer les circonstances qui ont amené l’annulation de l’exposition sur Camus prévue à Aix-en-Provence en relation avec les manifestations de « Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture » ; puis, en liaison avec cet échec programmé par certains élus ou décideurs, analyser les « tentatives de captation idéologiques » dont Camus est l’enjeu.

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Polémique

Sur le premier point, navrant mais circonstanciel, il est possible de passer vite. La mairie d’Aix-en-Provence a jugé que l’un des deux responsables désignés pour piloter l’exposition, en l’occurrence un des co-auteurs de l’ouvrage, non le documentaliste Jean-Baptiste Péretié, mais Benjamin Stora, historien reconnu, spécialiste incontesté du Maghreb, était suspect de sympathie à l’égard du FLN et susceptible de donner une image tendancieuse de l’auteur de La Peste.

Tous ceux qui ont lu ou entendu Stora savent à quoi s’en tenir sur la rigueur et l’impartialité de ses analyses. Après trois ans de travail, lui et Péretié, chargé de la documentation, sont donc « débarqués », alors que le philosophe Michel Onfray, un moment sollicité pour présider le projet, se retire à son tour.

Exit la grande exposition, et victoire des « nostalgériques ».

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Albert Camus, symbole toujours à vif de la mémoire de la guerre d’Algérie

L’événement serait anecdotique s’il n’était pas révélateur de la « tentative de récupération dont fait l’objet Albert Camus, symbole toujours à vif de la mémoire de la guerre d’Algérie ». Ce second volet de l’ouvrage se révèle passionnant car il tente, avec lucidité et mesure, de clarifier la position initiale de Camus sur l’Algérie, de montrer le rejet dont il est l’objet dans son pays de naissance et enfin de rappeler l’inconfort et l’ambiguïté de sa situation pendant les années de conflit.

Très tôt, l’écrivain souhaite dénoncer les injustices dont sont victimes les « indigènes », critiquant ouvertement l’administration coloniale, condamnant sans équivoque les persécutions qui frappent les nationalistes. Lui-même, pourtant, n’adhère pas aux thèses nationalistes ; il milite, écrivent les auteurs, « pour une Algérie égalitaire mais contre une Algérie indépendante»

Dans les articles retentissants qu’il donne à L’Express, retrouvant l’esprit de ses premiers textes sur la Kabylie, il continue à faire des propositions pour une solution pacifique et fraternelle. Pour Stora et Péretié, il « veut jeter des ponts, non séparer. C’est un homme de dialogue, non un diviseur. » Position généreuse mais difficilement tenable car elle repose sur une vision datée, celle des années 1930 et 1940, celle qui apparaît dans cette magnifique œuvre posthume qu’est Le Premier homme.

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Un « homme déchiré », « entre deux rives »

Débordé par l’histoire, Camus ?  Peut-être, mais sûrement pas favorable au statu quo colonial comme certains le prétendent. Ni non plus traître à la France dont il partage les valeurs culturelles et revendique l’héritage littéraire. Nous y sommes : « homme déchiré », « entre deux rives », légitime nulle part, indésirable en Algérie, mal compris en France, marchant sur une ligne de crête.

Ce Camus « brûlant », comme le dit le titre, semble être voué, suggèrent les auteurs, à « l’étrangeté », ce qui favorise les récupérations de diverses natures, même les plus douteuses. Étranger, comme son héros, Meursault, mais « étranger familier », ainsi que le disent les derniers mots du livre, car il nous aide toujours à comprendre le présent et il nous laisse des œuvres d’une portée universelle.

Yves Stalloni

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• Benjamin Stora, Jean-Baptiste Péretié, « Camus brûlant », Stock, « Parti pris », 2013, 111 p.

Camus dans les « Cahiers de l’Herne », par Yves Stalloni.

Swann a cent ans, Camus vient de naître, par Yves Stalloni.

• « Le Premier Homme », de Gianni Amelio, d’après Albert Camus, par Anne-Marie Baron.

• Albert Camus dans les Archives de « l’École des lettres ».

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