Blaise Cendrars, « La Main coupée et autres récits de guerre »

"La Main coupée et autres récits de guerre", de Blaise CendrarsLa Grande guerre, renaissance de Blaise Cendrars ?

« L’heure est grave. » C’est par ces mots que Blaise Cendrars s’engage dans la Grande guerre.

Le 29 juillet 1914 il co-signe avec d’autres artistes et intellectuels non-français vivant en France un Appel invitant les étrangers à « offrir leurs bras » pour la défense de leur patrie adoptive. Offrir leurs bras. Ce mot sonne étrangement : le 26 septembre 1915 Blaise Cendrars perdra le sien au combat.

Le poète qui a la vie chevillée au corps apprendra à écrire de la main gauche, sa « main amie ». Avant le conflit c’est déjà un poète reconnu. Après il deviendra l’auteur d’une œuvre abondante dans laquelle la guerre revient comme une blessure lancinante. On la retrouve notamment dans deux de ses grands romans – Moravagine (1926) et Dan Yack (1929) –, mais aussi dans plusieurs récits comme La Main coupée.

Une chance de devenir l’autre

Présenté et annoté par les professeurs Michèle Touret et Claude Leroy (qui dirigent par ailleurs la publication des œuvres complètes de Blaise Cendrars dans la « Bibiliothèque de la Pléiade »), La Main coupée fait l’objet d’une nouvelle publication aux éditions Denoël dans un volume réunissant l’Appel aux étrangers vivant en France, J’ai tué, L’Égoutier de Londres, Dans le silence de la nuit et J’ai saigné.

La singularité de La Main coupée est la date de sa publication : 1946. Plus de trente ans après l’amputation de son auteur. « La date très excentrée de ce livre ne cesse de surprendre les historiens, explique Claude Leroy. Les principaux livres sur la Grande guerre ont été écrits pendant les événements ou juste après, dans les années 20. Cette date très tardive est à mettre en relation avec le retour de la blessure (et de la libération que permet cette blessure), au cœur des années 40. »

C’est le retour de la Grande guerre dans la Seconde Guerre mondiale qui importe à Cendrars et, dans La Main coupée, dans le chapitre Le Lys rouge, quand il évoque cette main qui tombe du ciel, il sait d’une certaine façon que cette main aura été sa chance. À l’hôpital Cendrars décrit le bandage autour de son bras mutilé comme un poupon qu’une mère presse contre elle. À ce moment-là il place cette blessure sous le signe de la naissance, de la renaissance. À partir de cette blessure, il devient quelqu’un d’autre. Ce quelqu’un d’autre est celui qui écrit La Main coupée. « Cette main coupée qui tombe du ciel je l’entends comme une chance, inavouable comme telle, une chance de devenir l’autre. »

 

Braises et cendres

Blaise Cendrars est né en Suisse le 1er septembre 1887. Depuis 1912 la France est sa patrie d’élection. Cette année-là il revient des États-Unis avec Les Pâques à New York, œuvre qui le place d’emblée parmi les poètes les plus importants de sa génération. À Paris il se lie avec Apollinaire, Robert et Sonia Delaunay, Modigliani, Chagall, Fernand Léger… En 1913 il publie La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France. Un an après il partagera le sort de milliers de soldats français sur le front. Il est évidemment impossible de savoir qu’elle aurait été sa destinée s’il n’avait pas été soldat, mais par la force des choses son amputation l’oblige à reconsidérer sa vie.

« En devenant manchot il devient un homme et un poète de la main gauche, analyse Claude Leroy, c’est-à-dire l’autre lui-même, celui dont il attendait justement la naissance et l’apparition. La blessure vérifie le pseudonyme. » Ce n’est pas la première fois qu’il renaît. À New York, en 1912, il tue littéralement Frédéric Sauser. Il troque son nom de baptême et décide de devenir Blaise Cendrars, « un nom, juge Claude Leroy, porteur d’un symbolisme qui se traduit de lui-même, qu’il a lui-même commenté : braises, cendres… on est là dans la légende du Phénix. Ce mouvement perpétuel des vies et des renaissances, Cendrars l’a, d’une certaine façon, vu vérifié, légitimé dans son corps coupé par la blessure ».

Sortir de l’ornière des conflits littéraires

Si la guerre est un moment symbolique pour Blaise Cendrars, peut-on affirmer pour autant qu’elle a été une chance ? « À la veille de la guerre il craint, lui le poète, de s’enliser dans des conflits d’esthètes, dans des polémiques à coup de manifestes et de lettres ouvertes, d’entrer dans un milieu qui ne convient pas à son tempérament. D’une manière générale il n’aime pas les cadres. La déclaration de guerre est une occasion de sortir de l’ornière des conflits littéraires. C’est une chance pour lui parce qu’elle le sort des querelles stériles. Il découvre alors un autre monde, une autre vie, une autre relation, surtout avec des légionnaires. » J’ai tué, le premier texte que Blaise Cendrars consacre à la guerre, il l’écrit alors que celle-ci n’est pas terminée, le 3 février 1918.

«C’est, rappelle Claude Leroy, son premier grand texte avec “La Guerre au Luxembourg”, un poème paru en 1916. J’ai tué conduit à une inculpation universelle. C’est toute la civilisation moderne qui amène celui qui parle, le guerrier, à s’animaliser à nouveau et fait de lui un nettoyeur de tranchées, un tueur, pour vivre. C’est un réquisitoire qui montre que ce geste-là, ce geste terrible de tuer l’autre, est commandée par toute la civilisation.

Après la guerre, Blaise Cendrars ne se considère pas comme un ancien combattant. Il ne s’engage pas non plus politiquement. Le pacifisme lui paraît une bonne blague. Il y a chez l’homme, répète-t-il, une volonté de violence, un instinct de mort que la guerre sollicite. Il inculpe la société parce qu’elle se sert de ce besoin de violence. Il est dans une position de dénonciation non idéologique. »

Pas de création sans violence

« C’est tout à fait Cendrars cette volonté de donner un autre cours, un cours grandeur nature, à la violence qu’il a en lui. Il la considère non seulement comme faisant partie de sa personnalité, mais comme étant justement nécessaire à un créateur. Pas de création sans violence. Mais la violence des manifestes et des polémiques à caractère un peu martial d’avant la guerre devenait stérile. Il la donc dépensée autrement, dans la guerre. Et cette dépense, terrible, a été rémunérée par le poupon que nous évoquions plus haut et par qui il a pu devenir l’homme à la main coupée, l’homme grandi par la main coupée.

Ce qui est très frappant quand on lit Cendrars dont il a écrit une grande partie de son œuvre de la main gauche, c’est que jamais à le lire on a le sentiment d’un homme diminué par la blessure. Il est au contraire multiplié. »

Olivier Bailly

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• Blaise Cendrars, » La Main coupée et autres récits de guerre », Avant propos de Myriam Cendrars, édition annotée par Claude Leroy et Michèle Touret, Denoël, 2014.

• Consulter le dossier de « l’École des lettres »: 14-18. Écrire la guerre

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