« Montaigne », d’Arlette Jouanna

Que peut-on attendre d’une nouvelle biographie de Montaigne qui s’ajoute à bien d’autres (et qui en mentionne six, intéressantes à divers titres, parues entre 1993 et 2014), surtout quand elle concerne un auteur dont la vie est si mal connue ?

Dès son « Introduction », Arlette Jouanna signale la difficulté de l’entreprise : « les sources accessibles dans les dépôts d’archives sont maigres, si bien qu’il faut renoncer, en l’état de nos connaissances, à tout savoir de ce qu’a vécu Montaigne ».

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Une biographie fondée sur les « Essais » et le « Journal »

Faute de faits bien établis susceptibles d’éclaircir telle « énigme » ou tel « mystère » (ce mot revient souvent), le récit recourt explicitement à l’« hypothèse », surtout quand elle est jugée « assez crédible », et à la modalisation : les « peut-être », « sans doute », « il est probable », Montaigne « a pu… » ou « a dû… », les phrases interrogatives sans réponses témoignent de la prudence de l’historienne.

Celle-ci, selon un procédé fréquent dans les biographies d’écrivains, cherche donc à pallier la rareté des sources par sa très bonne connaissance des Essais et du Journal : c’est l’œuvre qui donne accès à l’homme. Le danger est bien sûr de « supposer » que Montaigne a effectué telle ou telle action conformément au portrait qu’il fait de lui. Veut-on savoir comment il a conduit une mission de conciliation entre le duc de Guise et Henri de Navarre en 1586 ? Une allusion obscure dans « Des boiteux » permet de l’imaginer :

« On aime à imaginer que Montaigne, en invitant le duc à se réconcilier avec son adversaire, lui a tenu le langage qu’il déclare avoir adressé à “un grand”, non nommé, où la fermeté se mêlait au souci de ne pas se poser en donneur de leçons » (p. 270).

On ne saurait toutefois reprocher à la biographe son admiration pour Montaigne, même si cela la conduit parfois à une empathie hasardeuse, par exemple quand elle se demande (p. 139) : « Les Essais, ce fils de papier, peuvent-ils remplacer le fils de chair qu’il n’a pas su donner [à son père, pour “la continuité de la maison ”] ? ». Mais elle sait aussi se montrer critique, notamment en appréciant ce que le geste d’offrir ses Essais à Henri III en 1580 comportait d’ambition (être appelé au service du roi), ambition soigneusement tue dans son œuvre, ou en décelant dans une disposition du contrat établi pour le mariage de sa fille, en 1590, « un attachement passionné à la survie de son nom, contredisant l’indifférence dont il s’était targué sur ce point dans un passage des Essais rédigé avant 1588 » (p. 338).

En outre, elle ne manque pas de rappeler à la prudence des biographes qui ont valorisé un peu vite leur auteur en affirmant, par exemple, que « Catherine de Médicis avait appelé Montaigne auprès d’elle » sur la foi d’une lettre où la reine mère parle d’un « Montaigne »… qui n’est peut-être que son secrétaire, prénommé François : « En l’état actuel de nos connaissances, rien ne permet véritablement de déterminer si c’est le philosophe ou le secrétaire qu’elle a convié à venir la rejoindre à Cognac » (p. 273).

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Une incitation à relire l’œuvre

On ne trouvera donc pas vraiment de révélation dans cette biographie : l’activité de Montaigne au parlement et à la mairie de Bordeaux reste mal connue, comme ses études (« la compétence qu’il déploiera une fois devenu conseiller au parlement de Bordeaux suggère qu’il a fait des études juridiques. Mais où ? Sans doute pas à Paris, qui ne possédait pas de faculté de droit. Le plus plausible est que ce fut à Toulouse », p. 39) ou ses relations avec les grands. L’intérêt du livre réside ailleurs : c’est un portrait de Montaigne, nourri de très nombreuses et judicieuses citations des Essais, enrichi de commentaires éclairants et ouvrant sur des interprétations appuyées par des références savantes au contexte politique et historique.

Cette biographie vaut aussi comme une présentation et une analyse de l’œuvre, une incitation à la (re)lire à la lumière des analyses proposées. Ainsi le chapitre « Penser la liberté » cite abondamment et commente deux chapitres des Essais (« De l’utile et de l’honnête » et « De ménager sa volonté ») pour montrer comment Montaigne choisit d’« obéir librement » aux lois de son pays, en « une acceptation désolée de la raison d’État » justifiée par les circonstances (les guerres de Religion).

Arlette Jouanna nous invite à « entrer avec lui [Montaigne] dans un échange fraternel » qui est aujourd’hui un plaisir et une nécessité. « La fréquentation des Essais est un antidote aux maux qui menacent l’indépendance intellectuelle et le plaisir de vivre – illusion des certitudes, fermeture aux différences, enfermement dans les habitudes, soumission aux sollicitations extérieures, oubli de l’intériorité ». On ne peut que souscrire à cette conclusion.

Jacques Vassevière

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• Arlette Jouanna, Montaigne, « Biographies », Gallimard, 2017, 460 p.

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• On recommandera, pour une découverte de Montaigne,  l’édition parue dans la collection « Classiques abrégés ».

Deux séquences détaillées s’appuyant sur cette édition sont accessibles dans « l’École des lettres » :

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– et pour la classe de seconde.

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