Un testament interrompu, « La Forêt millénaire », de Jirô Taniguchi

Jirô Taniguchi, "La Forêt millénaire", Rue de Sèvres, 2017, p. 11

Jirô Taniguchi, « La Forêt millénaire », Rue de Sèvres, 2017, p. 11

« Dire que l’arbre est, de tous les objets que produit la terre, le plus grand et le plus beau n’est pas lui faire un éloge exagéré. » William Gilpin, Remarks on Forest Scenery and Other Woodland Views, relative chiefly to Picturesque Beauty, 1791.

« L’homme y passe à travers des forêts de symboles / Qui l’observent avec des regards familiers. » Charles Baudelaire, « Correspondances », Les Fleurs du Mal, 1857.

Plus d’un an déjà – c’était le 11 février 2017 – que Jirô Taniguchi nous a quittés. Avant que la maladie ne l’emporte dans sa soixante-dixième année, il aura juste pu achever le premier tome d’un ensemble qui devait en compter cinq et qu’il espéra un temps pouvoir livrer à ses lecteurs fidèles en France comme au Japon. Le premier et unique jalon d’une histoire au long cours qui prônait – comme souvent chez Taniguchi mais peut-être pas dans ses albums les plus connus – l’harmonie entre l’être humain et la Nature.

Jirô Taniguchi, "La Forêt millénaire", Rue de Sèvres, 2017

Histoire d’un  livre

Rien que de très actuel, pourrait-on dire, et thème ô combien rebattu désormais…L’originalité du récit qu’inaugure à jamais La Forêt millénaire est ailleurs. Notons d’abord qu’au-delà du présent album ne subsiste que le découpage du second tome – et j’entends bien « second » dans la mesure où ne reste, semble-t-il, aucune trace des trois ou quatre albums suivants qui étaient annoncés. Ensuite, en ce qui concerne les intentions de l’auteur quant à la suite de l’histoire, le lecteur en apprendra un peu plus dans la dernière partie de l’ouvrage, riche d’un beau dossier éditorial conçu par Corinne Quentin – agent et traductrice de Taniguchi – à la faveur de ses échanges avec Motoyuki Oda.

Ce dernier, éditeur d’une prestigieuse revue de manga au Japon, mais aussi l’ami de Tanguchi, se vit confier l’édition japonaise de l’ensemble. Il apporte quelques précieux détails sur l’histoire que le mangaka s’apprêtait à nous conter. Et ce faisant, il expose clairement la difficulté de concevoir ce livre pour le public japonais en même temps que pour le public français (car l’intention de Taniguchi était bien de voir publier l’album simultanément dans les deux pays), et surtout dans la forme que l’auteur voulait lui donner  – à savoir dans le format paysage qui est le sien.

On me permettra de préférer cette expression de « format paysage » (on parle aussi de « mode paysage ») à celle, plus courante et plus juste  éditorialement parlant, de « format à l’italienne » : ce format paysage qui précisément contrevient aux us et coutumes de la publication au Japon. Mais Taniguchi insista pour que la présentation et plus généralement l’édition de son ultime ouvrage se conforment aux critères de la bande dessinée franco-belge – qui lui semblaient le gage d’une appréciable liberté – plutôt qu’à ceux régissant la publication des mangas au Japon.

Jirô Taniguchi, « La Forêt millénaire », Rue de Sèvres, 2017, p. 15

Jirô Taniguchi, « La Forêt millénaire », Rue de Sèvres, 2017, p. 15

« Paysage » est le maître-mot de l’ouvrage

Dès la couverture se présente sur le fond d’un paysage de forêt lui offrant le premier plan le portrait d’un enfant d’une dizaine d’années qui d’emblée résume celui de tous les héros des albums de Jirô Taniguchi depuis tant d’albums. Le portrait d’un enfant, à la fois doux et déterminé – car dans le manga le personnage reste toujours au centre du récit. En cela, le dessin de la couverture, qui compte bien au nombre des 80 pages annoncées ci-dessus, marque à sa façon le début du récit.

Ce retour à l’enfance, pour l’auteur qui espéra si longtemps ne pas travailler là à son dernier album, est d’autant plus émouvant qu’il figure avec évidence dans ce livre-testament  – saga écologique dont une infime partie nous aura été laissée en héritage – comme si le travail encore à faire, comme si l’œuvre laissée en l’état nous laissait à nous lecteurs la responsabilité de l’accomplir, de la continuer avant que de la clore dans le laps de temps qui nous est, à nous, encore donné.  Mais peut-on parler vraiment de retour à l’enfance ? Rêvé comme un album pour enfants dans un premier temps, La Forêt millénaire est devenu aux yeux de son propre auteur un manga à lire à tout âge, où chaque âge en tout cas trouvera son dû.

Il y a quelque chose du devoir en effet dans cet hommage du dessinateur à la forêt et à la montagne qu’il aura célébrées maintes fois. Le Sommet des dieux aura été son chant ultime (au sens d’indépassable) à l’univers de la montagne. Mais la musique du vent dans les arbres, la vie des arbres, les relations entre l’enfant et le monde animal, nous les avons déjà entendues et vécues et approchées dans nombre de ses albums – que ce soit pour ne citer que ces deux exemples L’Orme du Caucase ou bien La Montagne magique, qui compte de nombreux points communs avec le présent album.

Jirô Taniguchi, "La Forêt millénaire", Rue de Sèvres, 2017, p. 16

Jirô Taniguchi, « La Forêt millénaire », Rue de Sèvres, 2017, p. 16

Ici, la forêt se doit d’être considérée dans son ensemble : arbres, oiseaux, insectes – pour reprendre l’énumération presque finale. Forêt née des forces telluriques, d’un séisme identifié dans l’Histoire des hommes (de magnitude 6, en l’an 31 de l’ère Showa – soit 1956 – apprend-on par ailleurs) ; une autre forêt en fait est apparue, née d’une faille spatiale autant qu’intemporelle, à moins qu’elle ne soit venue des temps immémoriaux. Cet univers de la forêt se peuple ici et là, au gré des élargissements de l’image, dès que le regard s’égare en marge de l’histoire qui implique les jeunes protagonistes – cet univers se peuple de créatures fantastiques, chimères qui se laissent voir ou imaginer lorsque le regard se fait plus vague et consent peut-être à la fantaisie ou bien à la crainte de l’inconnu que constituerait un ailleurs hors de l’image, hors du récit.

Qui donc a dit : « Ne grandissez pas. Grandir, c’est abandonner ses rêves » ? Grandir, alors, ce serait s’exposer à ne plus entendre la voix de la Nature. Il convient en effet, toutes les images de cet ouvrage nous le disent à leur manière, de ne pas rester sourd à cet appel de la forêt, cet appel à la fois doux et impérieux, comme peut l’être le regard du jeune Wataru, le regard de cet enfant qui se tend vers nous – les lecteurs et témoins de sa propre histoire. Cet appel à nous-mêmes, qui résonne – et ne nous en prenons qu’à nous-mêmes si nous ne l’entendons plus, ou pire : si nous ne l’écoutons plus – qui résonne en écho, à près de deux siècles de distance, après tant d’autres vers, dont ceux de Lamartine qui à l’instant nous reviennent comme le vent agitant soudain les eaux étales du Lac :

« Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tous disent : Ils ont aimé ! »

Jirô Taniguchi en 2014 © Corinne Quentin

Jirô Taniguchi en 2014 © Corinne Quentin

Et il n’est plus seulement question, dans les dernières doubles pages de l’album de cet enfant-promesse sur la couverture, promesse d’un avenir, promesse d’un changement possible encore – qui résoudrait le récit. Il est question alors d’une voix oubliée peut-être, et il n’est pas indifférent que ce soit dans l’ultime album de ce grand artiste que ces images muettes nous parlent de cette voix intérieure, qu’elles en appellent au cœur que nous cachons sous notre écorce.

Car ces images nous disent, et lui disent – à lui Taniguchi, au seuil de la mort, au seuil de sa mort – , dernières paroles qu’il nous aura délivrées et qu’il semble s’adresser, sur une double page sur fond de forêt (car la forêt est partout, la forêt a tout envahi, la forêt est devenue le monde, elle est l’au-delà du monde), ces images lui disent comme à Wataru, son jeune héros et alter ego poétique : « Tu n’es pas seul, … tu es notre fils. » Alors sur la dernière page de cette œuvre de poète « chargé de l’humanité, des animaux même » apparaissent, qui gardent le monde après la mort des poètes, des créatures animales qui, muettes, nous regardent.

Robert Briatte

 

• Jirô Taniguchi, « La Forêt millénaire », Rue de Sèvres, 2017, 80 p.

• Voir sur ce site : « Elle s’appelait Tomoji », de Jirô Taniguchi, par Robert Briatte.

• Le site des éditions Rue de Sèvres.

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