« Aquarica », de Sokal et Schuiten

"Aquarica", de Sokal et Schuiten © Rue de Sèvres, 2017

Quel étrange objet littéraire que cette Aquarica de Benoît Sokal et François Schuiten ! Melville, Stevenson, Rider Hagard, Lovecraft et Morpurgo semblent s’y être donné rendez-vous pour livrer au lecteur spectateur une bande dessinée envoûtante et inoubliable.

Le scénario s’ouvre sur l’improbable échouage d’un crustacé géant sur les rives de la petite commune de Roodhaven. L’animal a aggloméré dans ses chairs divers matériaux dont les débris d’un bateau de pêcheurs roodhaveniens disparu trente ans plus tôt.

"Aquarica", de Sokal et Schuiten © Rue de Sèvres, 2017

« Aquarica », de Sokal et Schuiten © Rue de Sèvres, 2017

Entre le jeune chercheur John Greyford qui veut protéger l’animal et les villageois, c’est bientôt la guerre. La tension croissante évoquée dans les premières planches rappelle l’efficacité narrative de Stevenson. Chaque planche est en outre conçue avec une maîtrise impeccable, on admirera les plans larges et écrasés (pp. 26-28) qui évoquent l’univers borné des pêcheurs plus sensibles à la violence de leurs ressentiments qu’à l’immensité marine dont le crustacé n’est au fond qu’un témoignage.

La deuxième partie, la plus romanesque, met en scène Aquarica, l’héroïne. Elle a voyagé à bord du crustacé et cherche à sauver son peuple qui vit sur le dos d’une gigantesque baleine dont le comportement s’est depuis peu modifié. L’animal, désormais dérivant, met en danger la communauté qui a vu naître la jeune femme. Le lecteur pourra y voir une image de notre planète en danger. Et l’affrontement entre le chercheur impuissant et les villageois hostiles qui, in fine, décideront de partir chasser la grande baleine évoque les fractures politiques de nos sociétés contemporaines entre populistes et universalistes.

"Aquarica", de Sokal et Schuiten © Rue de Sèvres, 2017

« Aquarica », de Sokal et Schuiten © Rue de Sèvres, 2017

Aquarica est donc un album résolument de son temps mais qui associe avec un charme inexprimable les grands thèmes de l’aventures à la Melville, le peuple d’Aquarica renvoie au bonheur des Taïpi et la grande baleine est une image inversée de Moby Dick. Quant à Aquarica, elle est une magnifique incarnation de l’anima jungienne, à laquelle le jeune professeur héroïque ne saurait échapper.

Conçue pour un projet de jeu vidéo puis pour un film d’animation, l’intrigue d’Aquarica est revenue sur le terrain de prédilection des deux dessinateurs scénaristes, la bande dessinée. Et ils ont eu raison. Aquarica est l’une des plus belles réussites graphiques de Sokal et ravira les amateurs d’univers étranges, au pied du sapin.

Stéphane Labbe

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• Benoît Sokal et François Schuiten, « Aquarica », Rue de Sèvres, 2017.

• « L’École des lettres » met à votre disposition l’étude approfondie de l’un des plus grands romans jamais écrits. La séquence proposée porte sur une nouvelle traduction de « Moby Dick » publiée dans la collection « Classiques abrégés » de l’école des loisirs (238 p., 6, 10 €).

Elle n’a d’autre ambition que de conduire les élèves à goûter cette œuvre dont la version intégrale – plus de sept cents pages –, leur serait d’un abord trop difficile. Mais l’aventure est là, et le récit de cette chasse au cachalot, qui est aussi celui d’une vengeance, prend des proportions cosmiques qui les fascineront.

Pour recevoir gratuitement ce dossier au format pdf, exclusivement destiné aux enseignants, écrire à courrier@ecoledeslettres.fr en précisant votre établissement.

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