Balzac en questions, l’avant-propos de « La Comédie humaine »

Honoré de BalzacLes premières autorités dont se réclame Balzac sont littéraires et renvoient à ces grands classiques du XVIIe siècle, vénérés depuis le XVIIIe siècle, que sont les « grands auteurs » représentés par les majores Corneille et Molière.

Le titre général de La Comédie humaine est, tout autant qu’une référence à Dante, un hommage explicite à l’œuvre de Molière, considérée, au-delà du genre de la comédie, comme une vaste fresque anthropologique, sociologique et morale, et donc comme un précédent à une entreprise dont le « moyen d’exécution » nouveau (le roman) ne doit pas faire oublier qu’il se rattache à l’ancien projet de connaissance de l’homme.

La référence à Corneille est plus exacte pour justifier la parenté thématique de l’avant-propos avec les « examens » que l’auteur du Cid a multipliés pour s’assurer de la bonne compréhension de son théâtre, répondre à ses détracteurs et imposer ses principes. Il est à noter que Victor Hugo, dans sa préface de Cromwell, aura déjà eu recours à ces deux grandes figures tutélaires que sont Corneille et Molière, pour fonder son esthétique du drame. Le mot « drame » apparaît plusieurs fois dans le texte de Balzac, avec plusieurs significations, et sans que l’on puisse exclure une influence des théories de  Victor Hugo, dans leur visée synthétique : « Le drame est la poésie complète… c’est donc au drame que tout vient aboutir dans la poésie moderne... »

Quoi qu’il en soit, Corneille et Molière sont les classiques vrais, éternels, que les romantiques opposent à leurs détracteurs néo-classiques, plutôt obnubilés par les dogmes issus de L’Art poétique de Boileau et fervents défenseurs de la hiérarchie des genres, notamment du primat de la tragédie racinienne. Corneille et Molière, relus et révérés par les romantiques, sont au fond des romantiques avant la lettre et de puissants créateurs, libres et féconds, dont on rappelle qu’ils ont été vilipendés et violemment contestés en leur temps, avant qu’on leur rende enfin justice. Ce sont donc des références intéressantes pour inciter le lecteur à ne pas juger à courte vue.

La référence à Walter Scott sera beaucoup plus développée parce qu’elle embraye sur un plaidoyer en faveur du roman, « un genre de composition injustement appelé secondaire ». Nous développons le commentaire infra. Après avoir formulé l’idée maîtresse de son entreprise, la « comparaison entre l’Humanité et l’Animalité », Balzac situe sa démarche au sein d’une constellation intellectuelle hétéroclite, où les savants naturalistes (Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Buffon, Charles Bonnet, plus un physicien anglais, John Needham) côtoient les « écrivains mystiques » (Swedenborg, Louis-Claude de Saint-Martin), les philosophes (Leibniz) et un penseur féru de sciences comme Goethe. Cette convocation multiple a de quoi surprendre le lecteur moderne, acquis aux divisions épistémologiques entre les disciplines, mais, pour la philosophie des Lumières et encore au début du XIXe siècle, le champ du savoir et de l’enquête scientifique est encore très métissé.

Rappelons, par exemple, que la physique de Newton a été connue en France par les ouvrages de vulgarisation rédigés par Voltaire et Mme du Châtelet (Éléments de la philosophie de Newton, 1738). La science est aussi matière à rêverie, et il importe de mentionner le référent mythologique de la « chimère qui sourit » d’entrée. Balzac plaide en faveur du système évolutionniste incarné par Geoffroy Saint-Hilaire, ce qui lui permet de concevoir la nature humaine dans sa vocation culturelle et sociale, en particulier sous l’influence des milieux. Le modèle animal est premier.

S’il invoque la « puissance divine », il ne fait pourtant pas de l’homme une créature fondamentalement distincte de l’animal. Il y a des espèces sociales sur le modèle des espèces zoologiques, d’où la mention rapide, mais comme nécessaire, encore sous la forme d’une liste, des zoographes : « Leuwenhoëk, Swammerdam, Spallanzani, Réaumur, Charles Bonnet [de nouveau], Muller, Haller… » C’est encore une fois une cohorte de cautions indirectes qui viennent ouvrir et stimuler la recherche balzacienne, à mettre en relation avec la vie de l’esprit, fort animée et curieuse, de l’auteur et, souvent, de ses personnages.

Dans la suite de sa présentation, Balzac déplace le sens de son entreprise en la rattachant, cette fois, à l’histoire des mœurs, qui ouvre droit à de nouvelles références littéraires, au sens ancien et extensif de la forme que prend l’encyclopédie des savoirs sur l’homme, au fil du temps, de ce qui est digne de figurer dans les écrits.

Après le savoir tourné vers l’avenir, vient le rapport à la mémoire, à l’Histoire, qui est une division des Belles-Lettres, comme le prouve la fonction d’historiographe occupée par nombre d’« écrivains » depuis le Moyen Âge ou la référence à un bestseller souvent réédité au XIXe siècle, le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce (1788), de l’abbé Barthélemy. Après la mention déceptive et la contre-référence incarnée par Pétrone (l’auteur du Satiricon), qui permet sans doute à Balzac de rejeter par avance l’accusation de n’être qu’un satiriste ou un chroniqueur de la décadence, l’écrivain convoque les grandes figures de premier plan de l’histoire déjà ancienne du roman.

C’est ainsi qu’il habilite le genre, par sa tradition d’une part, et par l’identification héroïque implicite à ces grands modèles que sont alors pour lui, dès l’entrée dans l’ère chrétienne, puisque Daphnis et Chloé date du IIe ou IIIe siècle, Montalvo, Rabelais, Cervantès, l’abbé Prévost, Richardson, Defoe, Lesage, Rousseau, Sterne, Goethe, Chateaubriand, Mme de Staël, Benjamin Constant, Bernardin de Saint- Pierre, Walter Scott, Byron.

Les XVIIIe et XIXe siècles sont très bien représentés, sans que soient négligés les chefs-d’œuvre de Rabelais et Cervantès. Balzac ira même jusqu’à imiter le style d’Alcofribas dans ses Contes drolatiques.

Les autorités « littéraires » l’emportent d’autant plus qu’il fait ensuite l’éloge des prérogatives de l’« écrivain », terme générique sous lequel viennent se rassembler, cette fois, d’imposants penseurs : Machiavel, Hobbes, Bossuet, Leibniz, Kant, Montesquieu. La formule empruntée à Louis de Bonald, philosophe conservateur, défenseur du trône et de l’autel, oriente la suite du propos vers la déclaration de principe et la profession de foi, puisque Balzac demande qu’on reconnaisse à son projet une assise philosophique et morale.

Embrayée sur une dénonciation de l’anthropologie rousseauiste, la thèse de Balzac accorde tout son prix à la socialisation, à cette condition près qu’il convient de la confier au catholicisme, seule force capable d’orienter les hommes vers le bien en jugulant le mal que l’intérêt excite. L’œuvre, on le comprend, sera donc éclairée par cette préférence avérée en faveur de « deux principes jumeaux », des « deux Vérités éternelles » que sont « la Religion [et] la Monarchie ».

La caution des écrivains catholiques, Bossuet et Bonald, est de nouveau convoquée. Balzac ne craint pas de placer son œuvre sous l’égide d’autorités suprêmes, Dieu au premier chef, le Christ, les grands réformateurs (Luther, Calvin), les Sages (Socrate), les monarques et les empereurs (Napoléon). Emporté par l’éloquence, il vise la grandeur et ne craint pas d’être solennel. C’est aussi une façon de « monter par le haut », de répudier toute bassesse, de viser l’infini auquel aspire le génie romantique, au mépris de toutes les petitesses. L’époque de Balzac est aussi celle de Chateaubriand et de Victor Hugo. Du coup, l’avant-propos s’achemine progressivement vers le prophétisme.

Balzac se compare aussi à Christophe Colomb et à Galilée, à l’explorateur
et au savant. Il mentionne les recherches de Gall, le fondateur de la phrénologie (« science » des localisations cérébrales et crâniennes des facultés de l’homme) et de Lavater, l’inventeur de la physiognomonie, une théorie de la correspondance étroite du physique au moral qui sera souvent exemplifiée dans La Comédie humaine.

L’avant-propos se termine sur un hommage rendu aux soutiens anonymes,
aux amis, aux « beaux caractères » et aux « plus grands talents », auxquels le lecteur peut être tenté de s’identifier in fine. Comme dans toute préface, l’auteur sollicite la bienveillance et l’esprit de sympathie du public. Il espère être encouragé dans sa démarche, demande à être soutenu dans son « effroyable labeur ».

[…]

François-Marie Mourad

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Plan de l’étude
téléchargeable sur ecoledeslettres.fr

1. De quelles autorités et références Balzac s’inspire-t-il ? À quelles fins ?

2. En quoi la description des « Espèces Sociales » est-elle plus complexe que celle des « Espèces Animales » ?

3. Qui sont les destinataires de La Comédie humaine ? Comment Balzac conçoit-il de les satisfaire ? Par quelles intercessions et par quels moyens ?

4. En quoi consiste le travail du romancier ? Quels sont ses objectifs ? Jusqu’où s’étendent ses compétences ?

5. Quels sont les grands principes qui gouvernent l’entreprise ?

6. Qu’est-ce qui distingue le roman de l’Histoire ?

7. Comment s’organise le vaste ensemble de La Comédie humaine, aux dires de l’auteur ?

Balzac en 1842, daguerréotype de Nadar

Balzac en 1842, daguerréotype de Nadar

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Honoré de Balzac, "Nouvelles", collection "Classiques"

 

Pour initier les collégiens à la lecture de Balzac, dans la collection « Classiques », « Classiques abrégés » : un choix de Nouvelles,
Le Père Goriot
,
La Cousine Bette,
Le Cousin Pons,
La Peau de chagrin.

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