« Aurais-je été résistant ou bourreau ? », de Pierre Bayard

pierre-bayardPierre Bayard, professeur de littérature à l’université Paris VIII et psychanalyste, aime les sujets décoiffants, présentés en des titres accrocheurs, de préférence interrogatifs : Qui a tué Roger Ackroyd ? (1998), Comment améliorer les œuvres ratées ? (2000), Et si les œuvres changeaient d’auteurs ? (2010) et, le plus connu du genre, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (2007).

Dans la plupart des cas, le contenu de ces ouvrages ne tient pas vraiment la promesse de leurs titres et s’adresse moins au grand public, impatient de découvrir la réponse à une question inattendue, qu’à des spécialistes, de littérature essentiellement, prêts à se lancer, par des voies détournées, dans une étude plus sérieuse que ne l’annonce l’emballage.

La couverture austère des Éditions de Minuit, et le prestigieux catalogue de la maison, sont d’ailleurs là pour dissiper toute velléité de lecture légère ou divertissante.….

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Une analyse rigoureuse des comportements humains

La prévention vaut pour cette nouvelle publication qui complète le paradigme des questions tout en explorant un domaine inédit, apparemment éloigné des sujets littéraires : Aurais-je été résistant ou bourreau ? Les lecteurs qui imagineraient trouver une réponse rapide, précise, immédiatement transposable à chaque citoyen confronté à des situations extrêmes en matière politique ou militaire, risquent d’être déçus. Ce livre se présente plutôt comme une analyse rigoureuse des comportements humains face à une alternative proposée par des événements historiques. En l’occurrence l’Occupation de la France au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Afin de donner une réponse mesurée à la question du titre, Bayard, né en 1954, décide de se vieillir d’une trentaine d’années en s’inventant un clone antérieur, largement inspiré de l’image de son propre père, puis en tentant de reconstituer son existence et d’imaginer ses choix personnels. La fiction – contenue dans des limites raisonnables – vient alors relayer la réflexion pour faire affleurer une vérité inconnue.

Dans le but d’appréhender son « moi » d’hier, l’auteur propose successivement de définir la notion de « personnalité potentielle » (d’où découleront les grandes orientations), puis celle de « contrainte intérieure », un amalgame de préférences idéologiques ou de réactions émotionnelles qui orientent une conduite, puis les forces de résistance, regroupées sous le nom de « réticences intérieures » (prioritairement la peur), enfin le « point de bascule », ce lieu mystérieux « au cœur de nous-mêmes et où se prennent les décisions qui conduisent l’être humain » et l’amènent « à basculer vers telle ou telle forme d’engagement ».

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Des références historiques exemplaires

La démonstration repose sur une série de références culturelles ou historiques qui, par leur valeur exemplaire, seront susceptibles de dessiner les contours d’une vérité.

Vont ainsi servir successivement de matériaux le film de Louis Malle, Lacombe Lucien (1974), qui montre comment un jeune paysan fruste devient, presque sans le vouloir, un dangereux salaud ; ou la célèbre expérience de Milgram, ce jeu fictif où des cobayes consentants et rémunérés acceptent d’envoyer sur commande des décharges électriques à des « élèves » coupables d’erreurs de mémoire. Ou encore le livre de Christopher Browning, Des hommes ordinaires, décrivant le comportement d’un bataillon de la police allemande pendant la Shoah (massacres de Józefów et de Lomazy).

Ou, à l’inverse, les exemples positifs de certains résistants en 1940, tels Daniel Cordier ou Romain Gary, ou l’attitude courageuse de ceux que l’on ne nommait pas encore les « Justes », comme André et Martha Trocmé qui dirigèrent le réseau du Chambon-sur-Lignon grâce auquel furent sauvés de nombreux enfants juifs, de même que le consul portugais de Bordeaux, Sousa Mendes, qui va aider des réfugiés à quitter la France en délivrant généreusement des visas, ou la rebelle Milena Jesenská, connue pour sa liaison et sa correspondance avec Kafka, qui défia, jusque dans les camps, les tortionnaires nazis.

Enfin, derniers exemples, le génocide cambodgien dont a témoigné le peintre Vann Nath, ou le siège de Sarajevo, au cours duquel le général Jovan Divjak, « sommé de choisir son camp », refusera les meurtres collectifs et sera finalement contraint à la démission.

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Face à la « bifurcation »

Dans tous ces cas (et quelques autres qui les complètent), les individus se trouvent placés à une « bifurcation », sorte de carrefour intime qui engage une vie suivant que l’on aura décidé d’aller à droite plutôt qu’à gauche. Les leçons de l’histoire sont là pour décourager le manichéisme et incliner à la prudence. Comme celle qu’observe Bayard dans son épilogue : en se référant aux convictions familiales et aux idéaux de sa classe sociale (il est élève de l’École normale supérieure), il n’aurait pas collaboré, il aurait probablement refusé de cautionner les persécutions contre les juifs, montré de la sympathie pour les résistants, mais de là à mettre sa vie en danger par un engagement personnel, il y a loin.

L’héroïsme ne se programme pas ; il « représente un véritable saut dans l’inconnu au-delà de la peur, que peu d’êtres humains sont en mesure d’effectuer au moment ultime ». Toutes les reconstitutions historiques, toutes les élaborations de la fiction n’y changeront rien : le mystère du comportement individuel ne peut être levé qu’en présence de la réalité des faits.

Yves Stalloni

• Pierre Bayard, « Aurais-je été résistant ou bourreau ? », Les Éditions de Minuit, 2013.

 

 

La fiction théorique.
Entretien avec Pierre Bayard, par Norbert Czarny

 

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Pierre Bayard

C’est une question personnelle, mais pas seulement. Je crois que de nombreuses personnes, en particulier dans la génération née juste après la Seconde Guerre mondiale et élevée dans ses récits, se la posent. Mais j’espère que les plus jeunes se la posent aussi !

• Ce livre est donc plus personnel que les précédents. Le voyez-vous comme un tournant ?

Je ne le vois pas comme un vrai tournant. Il est dans la continuité de ce que j’essaie de faire depuis longtemps, et que j’appelle la fiction théorique. La caractéristique de ce genre est d’associer la forme romanesque et celle de l’essai théorique.

Ici, j’envoie romanesquement dans le passé, par le biais d’un voyage dans le temps, un personnage proche de moi-même, que j’appelle « personnage-délégué » – je me fais naître 32 ans plus tôt afin d’avoir 18 ans en 1940 – et j’étudie comment il se comporte. Mais je m’appuie aussi sur des textes, à la fois de témoignage et de théorie, pour que la reconstitution de ce que fut ma vie à cette époque soit cohérente, et j’en profite pour forger quelques concepts. Ainsi le lecteur, pour le prix d’un seul livre, en a deux : un roman et un essai de sciences humaines.

• Quand on pense à la Résistance, on pense aux armes, au combat. Or il y a aussi des Justes qui ne sont pas des héros.

J’ai repris une distinction utile de Tzvetan Todorov, qui, parmi les résistants, sépare les héros des sauveteurs, que l’on appelle aussi les Justes.

Jorge Semprun et Daniel Cordier sont des héros. Ils prennent les armes, sont prêts à vivre la torture. Les Justes agissent plus discrètement, leur préoccupation est de sauver des vies. Ils ne s’en vantent pas et s’étonnent même quand on les interroge sur les raisons de leurs actes, tant ceux-ci leur paraissent évidents. C’est le cas par exemple du pasteur André Trocmé et des habitants du Chambon-sur-Lignon qui sauveront 5 000 enfants juifs. C’est aussi le cas de Sousa Mendes, consul portugais à Bordeaux en juin 1940, qui, désobéissant à Salazar, va signer 30 000 visas permettant à des réfugiés de fuir l’armée allemande. Il mourra dans la misère et dans l’anonymat.

• Primo Levi parle aussi de la zone grise…

Certes, mais ce n’est pas le cas de mon personnage, qui n’est pas partagé entre le bien et le mal. Il a des repères moraux et politiques. Je dirais plutôt qu’il est prudent, comme beaucoup de jeunes intellectuels de l’époque, qui vont vraiment basculer dans la résistance après Stalingrad – on sait alors que l’Allemagne perdra la guerre – et l’instauration du Service du travail obligatoire (STO), laquelle va transformer de nombreux jeunes en réfractaires ou en résistants. Je crois que son / mon itinéraire est représentatif de celui de toute une génération qui s’est trouvée confrontée à la question du passage de la résistance intellectuelle à la résistance physique – qui est tout autre chose.

• Revenons-en pour terminer, à la part de fiction.

Paradoxalement je dirais que ce livre est plus humoristique qu’on ne le croit et que les précédents sont plus sérieux qu’on ne l’a pensé. Ici, la dimension humoristique repose sur le genre, la science-fiction. Et puis je me suis donné comme toujours des contraintes oulipiennes, au niveau du nombre de parties, de chapitres de paragraphes.

Si je devais me reconnaître une influence principale, ce serait celle de Borges. Mais lui ne fait pas de théorie, alors que j’aime inventer des concepts.

Propos recueillis par Norbert Czarny

• Entretien avec Pierre Bayard à propos de l’essai : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, par Norbert Czarny.

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