Les âges de la femme de « La Princesse de Montpensier » à « La Comtesse de Tende »

Mélanie Thierry © Studio Canal

Mélanie Thierry dans « La Princesse de Montpensier », de Bertrand Tavernier © Studio Canal

Lien conjugal et condition féminine au XVIe siècle
dans la fiction historique (XVIIe-XXIe siècle)

« La fiction et l’histoire se retrouvent non seulement dans leurs objectifs respectifs – le roman cherche à représenter le vrai et l’histoire la vérité – que dans les moyens d’y parvenir – discours et descriptions. »

Christian Zonza, La Nouvelle historique en France à l’âge classique (1657-1703), Honoré Champion, pp. 21-23.

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La publication de La Princesse de Montpensier en 1662 a eu un impact révolutionnaire dans le rapport de la fiction à l’histoire : l’histoire n’est plus seulement considérée comme une toile de fond servant de décor à une narration, elle devient la matière de la fiction et ses personnages et événements sont intégrés aux mécanismes de l’intrigue. Ceci est lié à une conception particulière de l’histoire qui naît dans la seconde moitié du XVIIe siècle : l’idée est de se détacher de l’histoire officielle et générale pour valoriser l’histoire particulière. Cette histoire particulière se donne pour but de combler les blancs de l’histoire générale en mettant en lumière les secrets de cabinets, en valorisant les existences particulières et individuelles et en soulignant les relations interpersonnelles.

Cette histoire particulière va de pair, chez Mme de Lafayette, avec la recherche du vrai psychologique de ses personnages, l’examen des mécanismes passionnels et émotionnels qui les lient les uns aux autres, avec la volonté de mettre ses personnages dans des situations pouvant être réellement vécues, suivant ainsi l’esthétique de vraisemblance portée par la fiction du XVIIe siècle. Cette peinture de personnages disant le vrai de l’intériorité prend place dans des œuvres à forte dimension historique : non seulement Mme de Lafayette veut avoir une écriture d’historien, comme dans ses Mémoires d’Henriette d’Angleterre, mais elle réalise une véritable recherche historique pour écrire ses romans, en lisant les historiens du temps et en réunissant une documentation autour des lieux et des personnages mis en scène.

De ce fait, l’œuvre de Mme de Lafayette peut être approchée comme un matériau permettant d’apporter un témoignage historique d’ordre social, sur le temps de son auteur comme sur l’époque mise en scène dans la fiction. En-deçà de la grande histoire et au-delà de l’histoire psychologique, elle nous donne à interpréter des éléments appartenant à l’histoire des sociétés et des mentalités, sur lesquels l’historien achoppe parfois, faute de témoignages directs de ce qu’il se passe dans l’intimité des foyers et dans le fonctionnement des mentalités.

En mettant en scène des héroïnes aux prises avec une passion amoureuse qui les pousse hors des cadres du mariage au mépris de toutes les règles sociales et morales, les œuvres de Mme de Lafayette abordent toutes deux thématiques sociales communes et interdépendantes l’une de l’autre : la situation de la femme au XVIe siècle et les relations conjugales. Elle explore, avec son regard particulier de femme du XVIIe siècle, la recherche d’une certaine affirmation de la personnalité de la femme tout en condamnant sévèrement les écarts moraux, le tout dans un contexte de forte pression sociale exercée sur le beau sexe par toutes les conventions.

En faire une étude historique aujourd’hui est intéressant à double titre : cela nous montre, dans une superposition complexe de deux systèmes de vie et de pensée, les mœurs du XVIe siècle et les mœurs du XVIIe siècle. Ce qui nous permet de nous interroger sur ce regard que porte le XVIIe siècle sur le XVIe : en fait-il un tableau conforme ? Plus que tout, peut-être, il convient de s’interroger sur ce que la fiction nous révèle des relations conjugales et de la femme à la fois pour le XVIe que pour le XVIIe siècles, c’est-à-dire d’essayer de cerner les points sur lesquels situations et liens conjugaux se recoupent et les points sur lesquels les conceptions divergent. La volonté de réalisme des situations et des mécanismes psychologiques permet à l’écriture historique du XVIIe siècle de donner une vraisemblance et une épaisseur à la fiction, épaisseur du social et de l’intime qui échappe souvent aux documents officiels et à la grande histoire.

Dans son adaptation cinématographique de La Princesse de Montpensier, Bertrand Tavernier cherche à donner encore plus d’épaisseur à la sphère de l’intimité conjugale et à la situation de la femme, à nous présenter un tableau de la vie et des mœurs du XVIe siècle. Appuyé par les nouveaux éléments apportés par la recherche en histoire de la femme et de la famille depuis ces dernières décennies, il tente de combler les blancs du récit et les lacunes de l’histoire : il développe des scènes de la vie conjugale et familiale restreintes dans la nouvelle historique initiale.

Ses objectifs de vraisemblance historique sont les mêmes que ceux de Mme de Lafayette, même si le message moral et interprétatif diverge foncièrement : Bertrand Tavernier explore davantage sur la passion comme occasion pour la femme de s’émanciper des carcans sociaux et moraux imposés par la société du XVIe siècle. Il n’est donc pas exempt des mêmes travers que Mme de Lafayette : il a la tentation de relire dans son œuvre les éléments historiques au prisme du message adressé à ses contemporains. Faut-il pour autant en renier l’épaisseur historique ? Il semble plus intéressant de s’interroger sur la façon dont histoire et fiction se nourrissent et s’enrichissent mutuellement pour se donner à l’une l’autre épaisseur et vraisemblance.

En rassemblant tous les éléments relatifs à la condition féminine épars entre les romans et nouvelles de Mme de Lafayette (La Princesse de Montpensier, La Princesse de Clèves et La Comtesse de Tende) et de Bertrand Tavernier, on peut voir apparaître le dessin d’une ligne de vie de la femme au XVIe et au XVIIe siècle, allant de la jeunesse à la mort. Nous pouvons donc articuler notre réflexion historique autour de quatre séquences correspondant aux quatre âges de la femme : la jeunesse et formation, l’âge du mariage, le temps des responsabilités conjugales et le temps de la confrontation à la mort des autres et de soi, et voir quelles sont les caractéristiques féminines historiques qui y transparaissent.

(Lire la suite dans l’espace Lycée sur ecoledeslettres.fr)

Auriane Hernandez,
École normale supérieure, Université Paris-Sorbonne

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PLAN DE L’ÉTUDE

(56 pages)

I. Le temps de la jeunesse et de la formation

La jeunesse au XVIe siècle : le temps de la liberté ?

La formation des jeunes filles nobles : faire des épouses vertueuses et accomplies

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II. L’arrivée à l’âge du mariage :
le poids de la minorité féminine
face à la contrainte sociale

Le mariage : une affaire de raison plus que d’amour

Le mariage : un contrat social négocié par les parents selon des intérêts familiaux et économiques

La nécessité religieuse et sociale d’un consentement réel ou fictionnel des enfants au mariage

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III. Le rôle de l’épouse au sein du couple marié :
savoir rester à sa place et faire honneur à son époux

Le mariage : un rituel social avant tout

Le début difficile de la vie conjugale

La tentation de l’adultère : topos littéraire et réalité sociale

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IV. La rupture du mariage :
la brouille définitive ou le deuil

La séparation de corps : un moyen de rompre la cohabitation quotidienne mais sans casser le mariage

La maladie : un révélateur du couple ?

  La confrontation à la mort de l’autre : entre soulagement et chagrin, l’épreuve des sentiments ?

Le port du deuil et le veuvage

Le remariage et le conflit des générations : un élément du quotidien conjugal au XVIe siècle

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Pour télécharger immédiatement cette étude dans son intégralité (56 pages), abonnez-vous en ligne à « l’École des lettres des lycées » (30 euros).

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