La dictée quotidienne ? – De ces rituels qui rassurent…

juliette-drouetAu premier abord, on aura tout lieu de s’étonner qu’une ministre qui valorise la pratique interdisciplinaire dans le cadre des modules EPI et réinvente l’enseignement civique et moral, affirme comme une ligne force (cf. Le Monde du 19 septembre 2015) la nécessité de la dictée quotidienne, modalité d’apprentissage a priori la plus traditionnelle qui soit :

« Car, oui, la pratique répétée de la lecture et de l’écriture, la discipline exigée par des dictées quotidiennes sont indispensables […] ».

Avant donc de considérer ce propos, il convient d’envisager la force subliminale des six lettres formant le mot dictée dans les consciences françaises.

 

Des dictées pour les élèves… ou pour les parents ?

À titre de boutade, en réponse à la sempiternelle question des professeurs stagiaires de lettres en formation, « Que dois-je dire prioritairement lors de la réunion parents-professeurs ? », nous leur faisons chaque année l’affront de répondre : « Que vous allez donner des dictées à vos élèves ! »

Il faut dire – sous le manteau –, expérience à l’appui, qu’il n’y a pas mieux pour résorber l’inquiétude parentale ! Et cela, comme on s’en doute, une communicante aussi habile que Najat Vallaud-Belkacem l’a bien compris en simplifiant volontairement les propositions du Conseil supérieur des programmes en matière d’étude de la langue.

Une façon peut-être de se réconcilier avec les transmissifs en espérant ne pas trop fâcher les pédagogistes, si l’on accepte cette bipartition un tant soit peu factice.

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Dictée du jour, dictée de toujours…

Danièle Cogis, spécialiste reconnue de l’orthographe, a coutume de rappeler la nécessité d’un travail quotidien sur la langue ; en insistant toutefois sur la spécificité de ce travail, qui ne passe pas simplement par l’articulation classique, leçon / application.

L’idée essentielle à retenir reste de chercher à comprendre comment l’élève appréhende la langue. Sa proposition de « la phrase du jour » a ainsi légitimement retenu l’attention de bien des pédagogues. Par là même, il s’agit, pour déminer le débat engendré par les propos de la ministre, de distinguer ce qui relève d’une activité de recherche où la fonction collaborative est prééminente dans la classe de ce qui ne coïnciderait qu’avec un acte de validation d’un niveau présumé en orthographe.

Or, c’est bien sur ce point que le propos officiel – un brin schématique – est apparu le plus troublant pour certains. En une phrase politiquement orientée, et donc nécessairement appuyée, n’est-elle pas venue déshabiller la réflexion d’un groupe de travail qui, quand on lit les nouveaux programmes, a tout de même fait mieux que réhabiliter la pédagogie de toujours ?

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La langue comme bonne pâte à modeler

En termes d’étude de la langue, la cible reste le mot, puis le groupe de mots, puis la phrase. Le cœur du problème réside donc dans ces pièces d’un jeu de Lego dont les élèves ne maîtrisent pas forcément toutes les règles d’emboîtement. Ainsi, le fait de travailler sur une phrase, de triturer son organisation, de s’interroger sur le lien entre les constituants, pour parvenir à une écriture juste, n’apparaît pas, loin s’en faut d’ailleurs, comme un exercice estampillé « c’était mieux avant ».

Le vrai défi, et les programmes le rappellent page 113, toujours en matière d’étude de la langue, c’est d’admettre le principe du Lego, en privilégiant les activités de suppression, de déplacement ou de substitution.

En ce sens, écrire une phrase fausse du point de vue de la correction du code orthographique justifie plus qu’un bonhomme qui fait la grise mine ! En acceptant de considérer l’énoncé de l’élève comme une matière perfectible, en partant de l’idée que, d’une certaine manière, tout segment écrit appelle réflexion, on sera à même de poser le problème de la dictée autrement que d’une façon brutale et nécessairement improductive.

Précisons, tout de même, que tout ce que nous relayons schématiquement est déjà bien en place dans nombre de classes où l’on parle communément, par exemple, de dictée négociée.

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La maîtrise des relations entre oral et écrit est primordiale

On pourra regretter que la ministre ait quelque peu forcé l’effet de manche dans sa tribune, d’autant que, dans une lettre postérieure datée du 24 septembre et adressée au secrétaire général du SNUipp-FSU, elle se réfère précisément à une enquête menée par « l’équipe de chercheurs dirigés par Roland Goigoux auprès de près de 2 800 élèves de CP ».

Elle y suggère que les « courtes et fréquentes dictées » n’ont de sens que si elles s’inscrivent dans « la maîtrise des relations entre oral et écrit ».

Par là même, elle tend à rassurer quelque peu chercheurs et pédagogues, convaincus par expérience que l’apprentissage de l’orthographe ne dépend pas uniquement et essentiellement d’un principe de mécanisation dont la dictée de toujours serait l’emblème indéracinable.

Antony Soron, ÉSPÉ Paris

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• Voir, sur le site de l’Institut français d’éducation, la présentation du colloque Lire et écrire au CP.

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