Imaginer des éléphants

L'université du Heilongjiang

L’université du Heilongjiang

J’étais lecteur de français dans des universités chinoises depuis sept ans. C’était ma quatrième année à l’université du Heilongjiang, dans la banlieue nord de Harbin où il fait moins quarante degrés en hiver, où il n’y a pas de printemps et pas d’automne, où il fait trente-cinq degrés en été.

Parmi les quarante mille étudiants qui vivaient dans le campus trois cents se consacraient au français. Je donnais des cours de littérature, des cours de civilisation, des cours d’écriture à partir de la deuxième année. Et pour les étudiants de quatrième année que je connaissais depuis trois ans, c’était maintenant, avec l’obtention du diplôme, la fin de l’année universitaire.

Des recruteurs venaient au département des langues étrangères, des entrepreneurs qui construisaient des routes et des stades, des embaucheurs de la pétrochimie. Ils parlaient du Cameroun et du Gabon, de la Côte d’Ivoire, de la République démocratique du Congo. Ils expliquaient aux étudiants comment ils seraient logés, nourris. Comment ils n’auraient aucune dépense et comment à la fin du contrat le salaire qui leur serait versé leur permettrait de rembourser les prêts qu’ils avaient contractés auprès des banques pour venir à l’université, acheter un appartement et une voiture, comment revenus d’Afrique ils pourraient se marier.

Quelques-uns d’entre eux poursuivraient leurs études à Pékin, à Shanghai, à Xi’an, parce qu’ils avaient réussi le concours qui mène au master. Mais pour beaucoup c’était l’interprétariat qui les attendait, l’interface entre les ingénieurs chinois et les ingénieurs africains, c’est pour cela qu’ils avaient été formés, c’est à cela qu’ils avaient été préparés pendant quatre ans. Et ils s’interrogeaient sur l’actualité de l’Afrique, sur la situation politique des pays de l’Afrique francophone, seraient-ils bien accueillis ? Comment sauraient-ils qu’ils étaient les bienvenus ?

Et puis ils n’avaient plus le courage de se soucier de la réalité et ils imaginaient des montagnes et des lacs, des fleuves et des forêts, ils imaginaient des girafes et des zèbres, des panthères qui somnolaient dans les arbres, des chauve-souris géantes, l’apprentissage du français les avait menés au grand rêve de la savane, ils oubliaient l’hiver de la Mandchourie, les tempêtes de neige de Harbin, ils oubliaient le verglas et les congères, parce qu’ils préféraient imaginer des éléphants.

Toute l’épaisseur du temps qui avait passé pour eux à l’université du Heilongjiang, toutes les heures accumulées des cours de grammaire et de civilisation, le passé simple et le passé composé, la Révolution française, Victor Hugo, Émile Zola, Albert Camus, tout cela s’était cristallisé, était devenu un métier.

Alexandre Gabriel Descamps, "Tigre et éléphant à la source", circa 1830, musée du Louvre

Alexandre Gabriel Descamps, « Tigre et éléphant à la source », circa 1830, musée du Louvre

 

J’ai ouvert la porte pour faire un courant d’air. Et après être monté une dernière fois sur l’estrade dont les planches grinçaient à chaque pas, je leur ai demandé s’ils se souvenaient de ce que nous avions fait pendant le premier cours, au début de leur deuxième année ; parce que je n’avais pas le courage d’utiliser le manuel où Bernard et Corinne achètent un restaurant en Provence pour fuir les affres de la vie parisienne, avec les paysages de la Sainte-Victoire et les parties de pétanque sous les platanes, ils avaient décrit des lieux de leur enfance, nous avions voyagé parmi les champs de sorgho et les rizières, les banlieues monotones des grandes villes, les avenues encombrées de camions et de triporteurs. Et à travers ces années qui s’étaient écoulées, par-delà trois hivers et trois étés, nous revenions aux images de la mémoire, à ce que nous pouvons faire de ces images, à notre liberté de les manipuler pour inventer nos vies.

Il y avait de l’agitation dans les couloirs. La sonnerie allait bientôt retentir. Pour la plupart d’entre eux c’était la dernière fois que je les voyais. En guise de viatique, je leur ai raconté comment Raymond Roussel avait envoyé à Charlotte Dufrène, qui lui demandait un souvenir rare de l’Inde, un magnifique radiateur électrique.

Julien de Kerviler

 

• Voir sur ce site d’autres expériences d’enseignement du français à l’étranger, notamment : La francophonie dans les Amériques : visages, histoire et défis, par Fabrice Fresse.

 

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