Préprofessionnalisation des enseignants: une réponse, beaucoup de questions

Sans doute serait-ce une erreur de rejeter trop vite la formule de préprofessionnalisation annoncée par le Ministère fin avril et qui doit entrer en vigueur dès 2019, même s’il faut l’examiner sous tous les angles possibles (formation, pédagogie, rémunération, économies budgétaires), car à la vérité la piste était prévisible bien que discutable, mais prometteuse pour assurer un recrutement éclairé des enseignants.

En effet, il y a bien longtemps que les concours de recrutement peinent à trouver des candidats, et rien n’y fait : ni le surnombre de postes par rapport aux admissibles, ni le renouveau des ÉSPÉS, ni les coups de pouce aux rémunérations en début de carrière, ni les primes sur trois ans en REP +.

Rien : l’image du métier est mauvaise, et pourtant il faut des professeurs. Aussi, plutôt que de faire appel constamment à des contractuels venus de tout horizon, parfois opportunistes et pas forcément compétents, l’idée d’ouvrir l’accès à l’enseignement aux étudiants même, dans certaines disciplines, en primaire ou au collège seulement (pas au lycée), de façon graduelle, sur trois ans (L2, L3, M1), pour un temps limité (8 h / semaine), en situation de responsabilité progressive (de l’aide aux devoirs en L2 à la responsabilité de classe en M1), avec une rémunération croissante cumulable aux bourses d’étude, est objectivement un progrès et un remède délicatement dosé.

D’une part, plutôt que de chercher des petits boulots pour financer ses études, autant gagner un premier salaire largement plus intéressant que les conventions de stage en entreprise (plus ou moins 550 € au-delà de deux mois pour un travail de 35 h par semaine). D’autre part faire confiance à une forme de tutorat, d’accompagnement par un professeur confirmé pendant trois ans est certainement le meilleur moyen d’éviter le choc brutal des premiers postes sans véritable expérience pratique préalable. 3 000 étudiants devant des classes à partir de 2021, 1 500 dès 2019, l’objectif est, de fait, une réponse appropriée à un besoin urgent.

Le pari reste cependant audacieux car cette possibilité d’entrée dans le métier présente bien des contraintes pour un étudiant et pourrait l’amener à réfléchir à deux fois avant de signer : d’abord le contrat étant de trois ans et l’établissement d’exercice étant le même pour toute la période, quel contrôle l’étudiant aura-t-il sur son affectation, hormis le choix de l’académie? Que se passera-t-il s’il veut renoncer à son contrat ?Le suspendre au bout de deux ans ? Devra-t-il rembourser les sommes perçues ?

Par ailleurs n’y a-t-il pas à craindre que la formation académique et disciplinaire n’en soit affaiblie? N’est-ce pas compromettre ses chances de poursuivre des études, pourquoi pas jusqu’à l’agrégation ou un doctorat ? Du reste sans même regarder aussi haut, l’étudiant pourrait bien penser que son contrat de préprofessionnalisation ne lui serve de rien pour décrocher son concours en M2. Sait-on d’ailleurs si son concours sera aménagé, s’il devra passer le Capes externe ou interne, s’il bénéficiera d’une note ou d’une exemption partielle compte tenu de son parcours ?

De telles prises en compte pourraient jouer dans la motivation et le désir de devenir professeur. Or les questions demeurent, malgré la belle infographie mise sur les pages d’accueil de toutes les académies.

La formule est cependant prometteuse : reconnaître les compétences de quelqu’un à l’issue d’une sorte d’apprentissage, miser sur les acquis d’une pratique en complément d’une formation universitaire, pourrait conduire à des admissions non plus sur concours mais sur validation d’expérience, et déconnecter la connaissance disciplinaire de performances au Capes serait peut-être un soulagement pour beaucoup. Très souvent les étudiants aiment leur matière, aiment leurs cours à la faculté et ne réussissent pas pour autant leurs dissertations de concours. La préprofessionnalisation pourrait être ainsi une forme de rééquilibrage des capacités.

En profondeur, le dispositif amène à s’interroger sur l’avenir des concours, sur leur monopole dans le recrutement actuel, sur les possibles entrées multiples dans le métier de professeur, sur les possibilités de poursuivre aussi ses études ou sa recherche afin d’offrir une liberté plus grande à chacun de choisir son type d’histoire d’amour avec l’enseignement et la connaissance.

Pascal Caglar

Préprofessionnalisation : une entrée progressive et rémunérée dans le métier de professeur sur le site du ministère de l’Éducation nationale.

• Voir sur ce site : La préprofessionnalisation, une clef pour répondre à la crise des vocations enseignantes ? par Antony Soron.

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