Écrire une nouvelle (I). Par où commencer ?

Poisson chimère, par Julie Lannes

Poisson chimère, par Julie Lannes

Pour faire cesser l’angoisse de la page blanche, la meilleure solution est encore d’écrire les premiers mots… Mais l’enjeu n’est pas mince : un début un peu mou, un tantinet confus, et vous perdrez votre lecteur, d’emblée mal disposé.

En écriture, il n’existe pas de recette miracle. Toutefois, quelques réflexions de bon sens permettent d’éviter bien des erreurs. Comment gagner l’attention de votre lecteur, comment susciter en lui, dès les premières phrases, l’envie de continuer ? En lui donnant l’illusion de la réalité ; en piquant sa curiosité. Mentir-vrai et captatio benevolentiae

Les dix lauréats de la précédente édition du concours Nouvelles avancées se sont posé les mêmes questions que vous. Ils les ont résolues chacun à sa façon. Leurs histoires ne se ressemblent pas, et leurs incipit encore moins, vous pourrez le constater. Pourtant, ces dix auteurs ont en commun d’avoir su happer leur lecteur dès les premières lignes.  En jouant – délibérément ou pas – sur des procédés aisés à identifier.

Voici les débuts de ces dix histoires. Pourquoi, comment captivent-ils le lecteur ? Vous trouverez quelques ébauches de réponses à la fin de cette fiche.

 

Les incipit des dix nouvelles de la IVe édition
du concours « Nouvelles avancées »

Hors-la-loi : quand la pomme ne tombe plus

 

1. On ne sait plus très bien, au juste, ni où ni quand cela commença. Ce qui est sûr, c’est que soudain, et sans qu’on comprenne pourquoi, la lettre Q se mit à s’inter­vertir avec la lettre X.

2. Fabre vit partir la balle qui allait le tuer. Le sniper avait attendu qu’il passe le coin de l’immeuble ; lui-même serait mort sans rien remarquer si le soleil ne s’était pas reflété un court instant sur la lunette de visée – en plus, il se faisait buter par un amateur même pas capable de se poster correctement. Pourquoi les drones n’avaient-ils pas repéré le tireur ?

3. « Birame, j’ai jeté un œil à vos nouvelles courbes d’éta­lonnage. À propos du problème … » Depuis combien de temps son horizon restait-il rivé à ses spatules ? Birame s’obligea à s’arrêter pour mieux regarder autour d’elle. À cette hauteur, elle avait laissé les sapins loin derrière. Ne restaient plus, depuis qu’elle avait atteint le plateau, que les reliefs hésitants aux sub­tiles nuances de blanc sous le ciel de craie.

« Quel problème, monsieur ? »

 

4. Herbert Minsky, professeur émérite de l’université Harvard, profitait d’un dimanche de mai ensoleillé pour s’adonner à son loisir préféré : pêcher dans la Charles River. Assis près de sa ligne à l’ombre d’un saule, loin de Cambridge et de ses tracas, il se remémo­rait avec nostalgie les sauces que préparait sa femme, Barbara, pour accompagner les poissons qu’il lui rame­nait, autrefois.

Au milieu du souvenir d’une sauce aux baies – qui lui donnait furieusement envie de dévorer le muffin aux myrtilles resté dans sa poche après son pique-nique – il crut entendre une voix provenant de la rivière. Une voix qui disait :

« La gamine ne veut plus sauter. »

 

5. Ça commence à la deuxième tartine, celle à l’orange, quand j’entends à la radio que les températures chutent, enfin l’hiver qui vient, alors que d’ordinaire, c’est la chronique géopolitique sur les désastres du monde qui sort du poste pendant la tartine à l’orange…

 

6. Gaspar Gustavo Solicorio rentrait, éprouvé, au village mapuche de Pichihueicolla. Lorsqu’il revenait de deux jours de pêche passés à tirer ses filets dans la solitude des flots, fatigué par l’air humide des vents du large, apercevoir les falaises bleutées de la côte chilienne se détacher à l’horizon lui procurait habituellement un sentiment de contentement. Cette fois-ci, non.

 

7. J’ai toujours été un garçon attentif. Plus doué pour écouter que pour parler. Enfant, je suivais scrupuleu­sement la voix du maître, de maman, du policier – sur­tout quand cette voix se faisait basse, sourde, déposi­taire d’un secret, d’une consigne mystérieuse qu’il fallait entendre jusqu’au bout…

Pourtant, j’ai toujours su que le réel, c’est ce qui n’était pas dit.

 

8. Ses mains pianotaient frénétiquement sur le clavier du boîtier. Une minute qu’il s’évertuait à casser le code de sécurité, en vain. Ses paumes étaient moites. La sueur faisait luire son front et perlait au bout de ses sour­cils broussailleux. Parfois, du revers de sa manche, il essuyait une goutte tombée dans ses yeux. Le temps pressait. Il fallait ouvrir cette porte avant que…

 

9. Très estimé professeur Henri Schebartzky,

Cela fait maintenant un mois que j’ai quitté le cadre confortable et accueillant du département psychia­trique de l’hôpital de Genève pour revenir à une vie saine et gratifiante de chercheur, ici, au CERN. Je vous remercie au passage d’avoir bien voulu me réadmettre dans ce merveilleux centre, malgré le fâcheux incident de l’accélérateur à particules et du chimpanzé.

 

10. S’il y avait bien une chose que l’homme adorait, c’était faire la grasse matinée le dimanche matin. Quel plaisir de rester au lit, d’attendre là, au chaud, que le temps passe son cours ! Quel plaisir de se blottir sous les épaisseurs des draps et des couvertures, et de repousser indécemment l’instant où l’air frais s’y engouffrera !

Mais l’homme était maudit car son voisin, lui, préfé­rait la fraîcheur de l’aube pour entretenir sa pelouse.

 

« Mentir vrai »: donner l’illusion de la réalité

 

En favorisant l’identification immédiate du lecteur au héros (point de vue subjectif), pour lui faire d’emblée partager :

 

• ses sensations

– visuelles :  un moyen astucieux, pour l’auteur, de planter très naturellement le décor (2 ; 3 ; 6)

– auditives (5)

– tactiles : chaleur, (10), froid (3), humidité (6 ; 8), grâce à quoi le lecteur habite  le corps du héros ;

 

• ses réflexions

– sur l’instant présent : ce qui permet au lecteur de ressentir l’étonnement du héros (2 ; 5), son inquiétude (8), son bien-être (10)…

– sur son passé et ses habitudes : ce qui donne de l’épaisseur au personnage en le campant dans une durée (4 ; 5 ; 6 ; 7 ; 9).

 

Attention : cette pseudo-règle a pour vocation d’être transgressée, comme toujours en littérature. La preuve : la nouvelle n°1 a soulevé l’enthousiasme du jury et remporté le premier prix « Grand public » sans l’appliquer le moins du monde, et pour cause… elle n’a pas de héros !

 

Piquer d’emblée la curiosité du lecteur

..

• Par l’annonce d’une rupture dans l’ordre normal des choses, d’une anomalie

– dont la nature, ahurissante, est donnée d’emblée : effet de surprise (1);

– dont on attend impatiemment de connaître la nature : suspense (3 ; 5 ; 6).

• En projetant brutalement le lecteur dans une scène d’action 

Que va-t-il se passer ?

– Le héros va-t-il mourir ? (2)  Suspense. Bizarre : s’il meurt, il n’y a plus d’histoire…  Premier indice du genre : fantastique.

– Le héros va-t-il réussir à temps ? Suspense.

 

• En présentant le héros d’une façon apparemment très ordinaire, dans un récit à la première personne (7 ; 9) ou à la troisième personne (4 ; 10)

– Autoportrait (7).

– Lettre à un supérieur hiérarchique (9).

– Mise en situation dans une paisible scène quotidienne : partie de pêche (4) ; grasse matinée (10).

Pourtant, un indice suggère que l’ordinaire n’est que de surface. Le lecteur sent quelque chose d’anormal chez le narrateur : l’importance qu’il accorde au non-dit (7) ; son allusion à un séjour en HP et à un chimpanzé (9) (premier indice du genre : humour absurde). Il devine une amorce de conflit dans la grasse matinée menacée par la tondeuse du voisin (10), une anomalie dans la phrase qu’entend le héros (4).

 

Surprise, suspense, indices

D’excellents auteurs s’en passent fort bien. Mais à ceux que cette mécanique intéresse, rappelons qu’elle a obsédé deux grands cinéastes, Alfred Hitchcock et François Truffaut, qui la décortiquent dans leur fameux livre d’entretiens, le « Hitchbook », paru chez Robert Laffont en 1966.

Laurence Decréau

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« Nouvelles avancées 2014 » :

Mélange des genres : panique chez les taxons

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