Qu’est-ce qu’un écrivain européen ?

Les écrivains européens ?
À votre choix,
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mais un même programme

 À l’occasion du salon Livre Paris de mars dernier qui accueillait en invitée principale la littérature slovaque et, en « guest star », la littérature européenne, la question de l’écrivain européen et de son identité s’est fait entendre à nouveau. Ajoutons-y les élections européennes et le thème apparaît sans doute plus vital encore.

Qu’est-ce qu’un écrivain européen ? Cette question recèle ambiguïtés et interrogations gigognes. Or la réponse la plus communément admise est que nous n’en savons rien, ou que, si définition il y a, il faut se hâter de s’inscrire en faux contre elle.

Allons voir de plus près.

L’écrivain européen est un écrivain de nationalité européenne

Si l’on en croit les écrivains eux-mêmes et les suppléments livres de nos journaux, un écrivain européen représente d’abord une variante de cette exception française que constitue l’écrivain de littérature étrangère. C’est une approche par cercles concentriques de l’extérieur vers l’intérieur, le monde en premier lieu (États-Unis, Amérique du Sud, Japon), puis l’Europe avec ses hésitations entre intra et extra communautaire (les Scandinaves, les Russes) et enfin la France, le noyau dur de la littérature, écrivains de souche, mais aussi naturalisés (Kundera) ou assimilés (francophones, Québécois, Africains et tous les Belges plus Simenon).

Un écrivain européen c’est donc avant tout un écrivain qui vit et publie dans un pays appartenant à l’une des nations qui composent cet ensemble complexe que l’on nomme l’Europe. Suivant l’actualité et la fortune critique il est des noms qui apparaissent comme emblématiques de leur pays : si le supplément du Monde des livres (14 mars 2019) fait par exemple appel au jugement d’Ersi Sotiropoulos c’est parce qu’elle représente aujourd’hui la littérature grecque.

Dubravka Ugrešić © Shevuan Williams

Dubravka Ugrešić, dans le même supplément, incarne quant à elle la vision croate des lettres et Javier Cercas la littérature espagnole, de façon œcuménique puisque publié en Catalogne.

Pour d’autres pays il semble plus difficile de trancher : ainsi, qui aujourd’hui d’Elsa Ferrante ou d’Erri de Luca fait figure d’écrivain italien de référence ? La première est l’héroïne du succès de librairie auquel s’attache un parfum de mystère quant à son identité, le second, par son engagement même contre le projet de TGV transfrontalier est à même de situer le débat sur un véritable plan européen, celui de l’écologie et des transports.

Suivant cette formule, à chaque époque ses écrivains européens, Calvino, Böll, Christa Wolf, Tsirkas, pour la génération qui suivit les prescriptions de la collection « Point Seuil » par exemple mais avant eux Rabelais, Érasme, Thomas More, Marsile Ficin. Le cercle des écrivains européen est une réalité récurrente depuis la Renaissance, elle connaît l’une de ses plus fameuses incarnations dans la génération romantique et celle des avant-gardes, au moment où se mobilisent les forces de l’esprit autour d’un universel. Mais on ne peut guère établir de norme aux frontières bien définies.

Dubravka Ugrešić, pour en revenir à elle, nous invite à réfléchir plus loin. Les livres, dit-elle, ne suffisent pas à donner une vision claire de la littérature. C’est aussi un engagement, une manière d’être, etc. Après avoir interrogé ce qui fait l’essence de la littérature européenne elle en rend compte : c’est une « activité artistique de l’association politico-économique de 28 États européens » :

« L’écrivain en est-il le représentant ou est-il quelque chose d’autre ? Qui est l’écrivain d’aujourd’hui, et comment le déterminons-nous ? Par sa classe ? Son genre ? Son ethnicité ? Sa nationalité et plus loin cette interrogation savoureuse « Le produit nommé « livre » se comporte-t-il sur le marché différemment du vin ou du fromage ? Y a-t-il des produits nationaux ? des produits mondiaux ? des produits mondialisés ? »

On le voit, elle dépasse habilement le cadre traditionnel du débat pour ouvrir de nouvelles interrogations en nous invitant à réfléchir et à dire que l’écrivain européen c’est celui qui a décidé de l’être mais qui s’interroge sur son identité, une définition commune malgré les doutes et qui l’inclut probablement.

Un écrivain européen est un écrivain
qui croit et réfléchit à la question de l’Europe

Du même coup cet écrivain acquiert le statut d’intellectuel. Magris, Sebald, Jelinek, De Luca, sont des noms qui viennent aujourd’hui immédiatement à l’esprit lorsqu’on s’intéresse à cette catégorie, écrivains qui sans cesse remettent sur le métier la question européenne, interrogent son identité dans la continuité de Musil, Kafka, Zweig, etc.

Un magazine, Lettre internationale, a assuré la représentation de ces écrivains entre 1984 et 1993 pour la France. Comme son titre le suggérait, il étendait sa zone d’influence à la totalité du monde mais sous l’éclairage dominant de la pensée Mitteleuropa.

Cette dernière expression révèle elle-même une ambiguïté : ces intellectuels issus du milieu de l’Europe ce sont bien entendu les écrivains natifs des pays géographiquement situés au centre (plus aisés à définir que les contours flous et rugueux de la périphérie) mais aussi ceux qui ayant connu plusieurs totalitarismes en Europe (nazi puis soviétique) ont eu le temps de réfléchir et parfois de ruminer les messages de l’arbitraire, de l’injustice au rang de laquelle la persécution tient une place non négligeable. Ils ont éprouvé une certaine sorte d’Europe, celle de l’Est, contraignante et tirant de sa contrainte même une sorte d’unité ; lorsqu’elle disparaîtra, cette Europe créera du vide par l’effondrement de son système d’oppression mais aussi parce que le rêve occidental à laquelle elle donne soudainement accès ne parvient pas à remplir l’espace du remplacement.

Cette Europe existe toujours. Tandis que l’édition française de la Lettre s’est éteinte en 1993 l’Allemagne, la Hongrie mais aussi l’Italie le Danemark et la Roumanie continuent de la publier. On y retrouve régulièrement des auteurs représentant un esprit européen.

Pour mémoire voici le sommaire du numéro italien, Lettera internazionale, consacré à la mauvaise éducation : Mala-educazione : Régis Debray, Slavoj Žižek, Meredith Tax, Zygmunt Bauman, Mario Vargas Llosa et Gilles Lipovetsky, Carlos Fuentes, Sarah Zuhra Lukanić, Baycar Sivazliyan, Immanuel Wallerstein, Lelio Demichelis, Giuseppe Cotturri, Karim MetrefOn voit bien là que les auteurs ne se restreignent toujours pas à la sphère européenne même si celle-ci est à l’origine de l’essentiel des questions  traitées au sein de la revue.

Celle-ci développe une continuité qui échappe à la France mais qui existe cependant ; à preuve ce numéro, le 119e de la revue italienne paru sous le titre 30 anni di cantiere Europa (Trente annnées de chantiers européens, 2014) et qui reprend des textes fondateurs de la pensée et de l’identité européennes des numéros antérieurs.

Celui d’Ágnes Heller qui constate assez habilement qu’on « ne peut pas écrire de prologue à un rêve : un rêve est beaucoup trop subjectif pour se plier à un genre convenu. Mais ceux qui partagent le rêve européen sont dans l’impossibilité de concevoir un épilogue. Il est encore possible que leur rêve devienne réalité. »

Quant à Harry Mullisch, après avoir évoqué la généalogie de sa famille glissant d’une nationalité à l’autre – tchèque, polonaise, austro-hongroise tandis que sa mère, juive, a fini par le doter d’une identité hollandaise –, il affirme :

« Nul besoin au demeurant, d’appartenir au “nous” d’un territoire pour y jouer un rôle. »

On notera enfin un article d’Antonin Liehm, le fondateur de la revue française réédité à l’occasion de ce numéro qui précise ce que peut être la culture tchèque :

« La culture tchèque s’abreuve à trois sources, la tchèque, l’allemande et la juive, lesquelles sous diverse formes confluent dans celle que nous pourrions appeler la culture de Bohème. »

Il ne faut donc pas non plus sous-estimer la culture bohémienne qui depuis la Renaissance irrigue l’esprit européen tout entier.

L’écrivain européen ?
Aujourd’hui entre pessimisme et encyclopédisme

Les écrivains du centre de l’Europe aujourd’hui sont hybrides, ils convergent tous vers un défi vis-à-vis de l’abstraction administrative européenne, mais en défendent en même temps l’unité culturelle.

Pavel Vilikovsky

C’est à sa manière ce que dit Pavel Vilikovsky, Slovaque, qui parcourt l’Europe « des alentours » sans but précis, sans quête démonstrative à accomplir et en prenant en point de mire une figure tutélaire de la culture européenne, Thomas Bernhard. Ce dernier fait un bon double mais aussi une excellente figure de repoussoir, écrivain toujours en colère pour des raisons fondées tandis que notre auteur ne se met en colère que pour des broutilles. Ses aventures le mènent en Autriche, en Bavière et l’amènent à rencontrer des compatriotes qui sans arrêt remettent en question sa légitimité.

Du même coup définition de l’écrivain européen se fait jour : européens sont ceux qui refusent l’état comme quelque chose qui viendrait du verbe être. Il n’y a pas d’étant européen, l’écrivain européen c’est celui qui voyage et échange, dans le temps ou l’espace. C’est bien pour cela que Pavel Vilikovsky est un écrivain européen : il se promène. Ses aventures enchantent, même si elles épousent un ton désenchanté et parfois sexiste. Cette posture désabusée se retrouve dans son regard sur la littérature européenne :

« Les temps changent. Plus personne ne construira aujourd’hui une cathédrale gothique, quoi qu’on fasse ; à la rigueur on pourrait construire une imitation pseudo-gothique. De même que les livres-cathédrales de jadis, on n’en trouve plus aujourd’hui ; aujourd’hui ne sortent que des livres qui ressemblent aux temples modernes : beaux à première vue, bien éclairés et accueillants. On peut s’y asseoir et passer un moment agréable mais la foi n’y est pas. »

Alexander Kluge

Cependant les livres-cathédrales ne sont pas morts pour autant et on peut échapper au fatalisme. Il existe même quelques écrivains qui font encore confiance dans le pouvoir de la littérature pour permettre un état des lieux européen, c’est le cas d’Alexander Kluge, né en 1929 et dont deux volumes que l’on pourrait qualifier d’encyclopédiques voire d’encyclopédie mémorielle, viennent de paraître (2018-2019) aux éditions POL ; Chronique des sentiments est le titre global, titre qui ne dit pas la multiplicité des sujets abordés hors sentiments. Même si certains morceaux de bravoure ont davantage marqué le lectorat comme cette description de la bataille de Stalingrad dans le premier volume, récit strictement documentaire qui crée, en éliminant le pathos du discours guerrier, une impression rarement atteinte avant lui de réalité de la guerre, c’est l’ensemble du volume qui questionne l’identité ou plus exactement une identité européenne possible.

Au-delà, on notera son style rigoureux qui interroge la culture européenne du point de vue de la création mais aussi de la contrainte, à la manière d’un Leopardi qui affirmait dans son Zibaldone (un Sabayon dont les différentes couches ont trait aux événements politiques mais aussi bien poétiques ou métaphysiques) que la composition répondait à des règles mathématiques,

« art universel et universellement reconnu en Europe, comme le sont tous les autres arts et sciences en cette partie du monde relié par un commerce et par une même civilisation, qui est elle-même forgée et communiquée de nations en nations, mais qui n’est reconnue en dehors de l’Europe ni par les nations non civilisées, ni par celles qui ont une autre civilisation ».

Alexander Kluge appartient à la même famille en ce qu’il est européen avant tout par la liberté d’investigation qu’il manifeste. L’écrivain européen invente la manière d’être européen suivant les époques et se mêle sans cesse de ce qui fait l’Europe et la défait aussi…

Quand les écrivains écrivent l’avenir de l’Europe

Terminons sur une note positive. La littérature, même si elle n’est pas directement prédictive offre un bon miroir de ce qui se passe dans les nations. Ainsi, lorsque Muriel Steinmetz du Rendez-vous des livres (le supplément livres de l’Humanité) se rend en Slovaquie pour évaluer les tendances de sa littérature nationale, elle rencontre plusieurs femmes qui écrivent et conclut :

« Des femmes ont saisi cela au bond comme une opportunité de réalisation personnelle. En 1993, Jana Juranova, née en 1957 […] a cofondé la revue Aspekt, qui a fini par devenir une maison d’édition, pour sensibiliser la société aux questions des femmes et du genre. »

La journaliste rapporte que la réaction a été violente ; la société slovaque est-elle prête à avancer au-delà de la Révolution de velours ?

L’article est publié le 14 mars 2019, le 30 mars Zuzana Caputova est élue à la présidence de la République sur un programme anti-corruption et écologiste.

La littérature ne se trompe pas si souvent après tout.

Frédéric Palierne

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