« Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français… ? » Voyage d’une question…

Ministère de l'Éducation nationale, page d'information sur le recrutementEn février 2013, en pleine campagne de recrutement national pour la carrière d’enseignant, l’École des lettres tirait de sa banalité instrumentale une question posée parmi d’autres sur education.gouv.fr, le site du ministère de l’Éducation nationale.

Dans l’espace de dialogue où était publiée et suivie de réponse cette question, il s’agissait pour le ministère, et il s’agit toujours, d’apporter une parole vraie, venue d’acteurs de terrain, aux interrogations des candidats au métier de professeur.

Moins impersonnel qu’une « foire aux questions », l’espace ainsi dédié met en regard l’expérience chaleureuse des aînés avec les représentations plus ou moins exactes de leurs émules potentiels. Cette série de questions-réponses est complétée par une gamme de témoignages, où les enseignants retenus pour être porte-parole de leur métier racontent un temps fort de leur carrière, temps fort pas toujours idyllique, mais une fois encore, et surtout, vécu.

La question qui a retenu l’attention de l’École des lettres, relancée à l’adresse de ses lecteurs, est la suivante :

« Une passion pour la littérature
suffit-elle pour être professeur de français ? 
»

Plus de trente avis experts, souvent développés et argumentés, répondant par « oui » ou un « non » à part presque égale, se sont enchaînés, preuve de la pertinence qu’il y avait, semble-t-il, à réveiller ce qui aurait pu sinon paraître aller de soi.

L’ensemble publié sur le site du ministère et sur ce site s’avère aujourd’hui suffisamment riche pour qu’on soit tenté d’en esquisser un bilan, ce que nous amorçons ici sans intention de mettre un point final aux échanges, bien au contraire.

Une passion pour la littérature...

Le cheminement de la question sur le site officiel

« Olivier, 22 ans », ne sait pas encore l’avenir qui attend sa question, quand il écrit : « Est-ce que nourrir une passion pour la littérature suffit à trouver de la satisfaction dans le métier de professeur de français ? »

Robert Briatte, en reprenant les données du « sujet », constate que la question, prise en charge par « Delphine, professeur agrégé », se voit reformulée, sans doute par souci de concision, sur la page du site qui la présente. La question, telle que la reprendra l’École des lettres, est désormais la suivante:

« Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ? »

« On notera qu’il n’est plus question de “satisfaction”», remarque Robert Briatte. Ni davantage de « nourrir » une passion. Pour autant, la formulation originale n’a pas été évacuée ; elle a simplement été résumée pour produire un titre.

Simplification pratique sans conséquence à première vue : soit un passionné de littérature, soit le métier de professeur de français, quels rapports, quelle compatibilité ? L’essentiel est là, et les guirlandes du style peuvent s’éliminer sans rien changer à l’enjeu, apparemment.

À ceci près que ce n’est plus la même question. Quand Olivier, s’imaginant professeur de français pose la question de savoir s’il y « [trouvera] de la satisfaction » en « [nourrissant] une passion pour la littérature », il ne dit pas que cette part de satisfaction soit à ses yeux la seule possible. Primordiale, sans doute, mais pas nécessairement la seule. D’autre part, la question, dans les nuances parfois ambiguës de sa formulation, se situe moins sur le plan de l’exercice du métier que sur le plan intérieur, d’où le lexique psychologique employé.

On pourrait la reformuler ainsi en explorant ses conséquences dernières : « Si dans l’exercice du métier de professeur de français tout venait (momentanément ou durablement) à me “lâcher”, si le doute m’envahissait, [avoir nourri] “une passion pour la littérature” suffirait-il à me tirer du sentiment d’échec ? Passer une vie d’enseignant avec Molière, Balzac, Baudelaire et tous les autres, en tentant d’en transmettre la valeur et l’actualité, est-ce suffisant pour donner sens à ce choix professionnel ? » On n’ose écrire : « …à une vie ? ».

Question profonde, pas si naïve que l’âge du questionneur ne le laisse croire. Elle pourrait, après tout, être posée par un excellent enseignant en exercice. Imaginons-la proférée par un professeur de lettres de cinquante ans : peut-être songerait-on à orienter Olivier vers Ricœur ou vers le dernier Todorov, vers Compagnon ou Sollers, vers tous ceux qui ont interrogé le lien particulier de nos institutions à la « république des lettres » et au « culte » français de la littérature.

Au contraire, la question, une fois simplifiée, est résolument replacée dans une logique de ressources humaines :

Vous vous demandez si vous êtes fait(e) pour l’enseignement ? Voici le « profil » attendu : un profil sans rigidité, ouvert au multiple, que des enseignants vont vous décrire avec des mots d’enseignants. Mais, pour autant, la posture d’autorité bienveillante qui leur est conférée n’est guère discutable : si vous voulez être heureux dans ce métier, si vous ne voulez pas vous tromper d’orientation, alors… lisez ce qui suit, dans votre intérêt.

C’est dans ce cadre que Delphine répond à la question [Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ?]

« Non ! C’est indispensable, mais ce n’est largement pas suffisant. L’enseignement est un métier humain où l’on est d’abord confrontés aux élèves, aux collègues, aux parents. La société et les élèves ont évolué, leurs attentes et leurs comportements changent. De fait, les difficultés rencontrées sont plus souvent d’ordre humain. Une bonne maîtrise disciplinaire et un goût pour la discipline facilitent le travail sur le plan technique, mais l’essentiel du métier concerne ce qui se passe dans la classe avec les élèves. Et là, on a surtout besoin de qualités humaines : écoute, communication, gestion du groupe, des individus, qualités oratrices, qualités d’organisation, etc. »

Ressort dialectique bien connu de la condition nécessaire, absolument nécessaire même (« indispensable »), mais pas suffisante, « largement pas » (autre modalisation d’insistance). En reposant la question à laquelle cette réponse semblait mettre un terme, l’École des lettres rouvre ainsi un paradigme, que ses lecteurs vont décliner. Non sans garder le souvenir latent de l’ambiguïté rédactionnelle liée à la reformulation du propos d’Olivier.

Dissonances de surface, consensus de fond

« Non, évidemment ! » : quand les commentaires collectés par l’École des lettres reprennent en écho la réponse négative de Delphine, ils soulignent presque tous l’évidence d’une réponse qui va de soi. Une doxa est ici pointée : il ne viendrait à l’idée de personne, en tout cas d’aucun enseignant en exercice, en français ou en d’autres matières, de se considérer comme spécialiste de sa discipline sans s’être jamais posé la question de la transmission pédagogique. Autant se vouer à de cuisants échecs, à un autisme professionnel, à une erreur de routage avec la recherche.

La simplification de la question initiale permet de lui présupposer une naïveté juvénile, et par là même de réactiver un cliché implicite : celui de l’étudiant tout frais émoulu de l’université qui doit s’adapter aux réalités du métier et effectuer sa mue. Celle-ci passe par la compréhension parfois douloureuse de l’essence hybride de l’enseignant, être bifrons, comme le rappelle Monique Legrand, certes capable de chérir et d’entretenir pour lui-même un savoir apparenté aux arts libéraux, mais en même temps inscrit dans le tissu social et institutionnel de l’École.

D’où le reste des compétences indispensables : savoir prévoir la démarche d’acquisition des élèves, savoir se faire comprendre et communiquer (comme le souligne Delphine), posséder cette humanité qui n’est pas seulement bienveillance et patience, mais aussi intérêt humaniste pour les voies cognitives qui forment le futur citoyen, transmettre la capacité expressive, écrite et orale… Sous mille aspects divers se dessine le visage protéiforme de l’empathie et de l’attention portée à l’Autre, du care anglo-saxon. Qui pourrait aller là-contre ?

« Eh bien, oui ! » répond une autre moitié d’autres correspondants de l’École des lettres à la question de la passion nécessaire. Antagonistes des précédents ? Pas si sûr… Eux aussi ont senti le stéréotype, et ils répondent à sa pression par une provocation apparente. Eh bien oui, s’il faut choisir une condition, une seule, qui soit indispensable à la réussite pédagogique et personnelle d’un professeur de français, c’est la « passion », la petite flamme, la dimension en plus, ce « supplément d’âme » qu’on ne trouvera dans aucune des dix compétences recensées pour exercer le métier d’enseignant, c’est cela, cette part irréductible à la technicité impeccable, garde-fou précisément contre les dérives technicistes, qui permet tout le reste.

Mais tout le reste est bien là. Et la conscience du rôle joué par le transfert dans toute pédagogie, de la part « fusionnelle » et non écrite de la transmission, ne fait pas de ces apologistes de la « passion » des illuminés pour autant. Le romantisme de leur position n’ignore pas le pragmatisme : on peut y voir surtout l’affirmation que l’enseignement trouve sa force dans la conviction d’une nécessité de la chose enseignée.

Ce refus de la contingence généralisée, bien apte à rassurer les jeunes générations (« Pourquoi vous avez choisi ce métier, M’sieur ? »), n’est pas un ressort propre à l’enseignement du français, mais il trouve « en français » une expression plus aiguë, puisque d’un point de vue utilitaire le français sert à tout, et la littérature « à rien », comme toute forme d’art. Et il serait sans doute désespérant de laisser croire qu’on a « fait prof’ de français » juste parce qu’on « causait » la langue et qu’on avait un bon contact avec les jeunes…

Les contributions réunies par L’École des lettres trouvent donc une unité profonde dans leur apparente divergence de ton et d’opinion. Polyphonie n’est pas cacophonie : ces témoignages forment un portrait de groupe dont l’institution n’a pas à rougir, et il faut saluer la revue d’avoir déclenché par sa « relance » un tel élan… passionné !

Logo de la page d'information du ministère de l'Éducation nationale sur le recrutement

« Un créateur qui a le sens du public »

Au topos du philosophe tombé dans le puits, de l’intello harcelé par « cet âge sans pitié », de l’albatros « exilé au milieu des huées » dont chaque enseignant craint un jour de reproduire la caricature, un chœur de professionnels répond donc par la figure dualiste d’un être médian et médiateur, profond et extraverti, réservé et généreux, classique et branché, assoiffé de culture et acteur social…. bref l’équivalent pour l’École de ce que Nicolas Seydoux disait un jour de Jean-Jacques Annaud : « C’est un créateur qui a le sens du public. »

Le professeur de français doit être un littéraire passionné, mais il doit savoir joindre à cette passion une formation didactique, celle-là même que les ESPE ont vocation de lui apporter; excellent professionnel, il n’entraînera cependant l’adhésion que si sa personnalité inclut un surcroît d’enthousiasme contagieux : deux parcours thèse-antithèse convergeant vers une synthèse unique, le portrait-type de l’enseignant équilibré.

Qu’on ne poursuive pas plus avant si l’on ne souhaite voir troubler cet équilibre : il n’a rien d’artificiel, quand bien même il définit un idéal.

Le chaînon manquant

Comme une infime rayure qui marque un bel enregistrement, une poussière, un rien linguistique ternit imperceptiblement la réponse de Delphine : non pas le traitement de « on » en première personne du pluriel (« on est d’abord confrontés ») courant en syntaxe de la conversation, mais cette légère impropriété du suffixe : « des qualités oratrices » qu’on aurait tellement mieux lu : « oratoires », depuis plus de deux mille ans après tout que le latin a attribué cette terminaison à des adjectifs, réservant le morphème /-or /, /-eur / en français, aux substantifs, avec une déclinaison féminine qui prépare nos efforts actuels de parité : « un orateur, une oratrice »…

Pour autant ce détail n’empêche pas le message d’être compris, et l’amateur de langue s’abstiendra de s’en formaliser, honteux de sa vétilleuse réaction. Delphine se présente-t-elle d’ailleurs comme professeur de français ? Le fait qu’elle prenne en charge la question « littéraire » d’Olivier tendrait à le sous-entendre, mais à la rubrique « Témoignages » où elle raconte son année avec une seconde « difficile », la discipline qu’elle mentionne est la physique-chimie (« C’était une classe de seconde […] avec beaucoup de tensions entre les élèves, peu motivés pour les études. Alors ? La physique-chimie au milieu de tout ça ?… »).

Témoignage qui conclut : « C’est comme ça que je pouvais aider ces élèves : en leur montrant que tout ne partait pas à vaux l’eau dans ce système, quel qu’il soit ; en leur montrant que j’étais toujours là pour eux, même s’il n’avaient pas l’air de vouloir ce que je leur offrait » [verbatim]. Décidément, se-dit-on, celui ou celle qui met en ligne pourrait se relire un peu. Après tout, parmi les internautes il peut y avoir des élèves.

Ailleurs voici la présentation de l’interlocutrice par elle-même, telle qu’elle apparaît à l’écran :

« Je suis devenue enseignante un peu par hasard, mais ce métier m’a intéressée car, à chaque instant, j’ai pu découvrir quelque chose, explorer, inventer, avancer. C’est un métier où chacun peut s’y retrouver quelques soient son parcours et ses aspirations. » [verbatim]

Au moment de la mise en ligne y avait-il donc un professeur de français à la manœuvre ?… Si l’on cherche ceux qui déclarent cette fonction dans l’espace de dialogue du ministère, il y en a quatre sur douze. Douze enseignants, si l’on inclut Delphine qui ne mentionne pas sa discipline, pouvaient prendre en charge la question d’Olivier : parmi eux, neuf se présentent comme professeurs de lettres, quatre seulement comme professeur de français.

Professeur de lettres ou professeur de français ?

L’appellation « professeur de lettres » semble conditionnée par l’étiquetage administratif de la discipline : les professeurs de français et langues anciennes (Sylvain, Laurence, Judith, Emilie) se déclarent tous « professeurs de lettres », en l’occurrence classiques ; les professeurs bivalents (Viviane, Marie-Line, Jean-François) se présentent de même : lettres-histoire, ou lettres modernes et FLE. Parmi les professeurs de lettres classiques, deux se déclarent agrégés. En collège, seule Isabelle (formatrice, enseignant en ZEP par choix) se déclare professeur de lettres, les autres (Angélique, Bénédicte, France, Mathilde) professeurs de français.

L’appellation majoritairement choisie : « lettres » au lycée et « français » au collège, ne correspond pas pour autant, au collège, à une spécialisation des contenus évoqués. Angélique, qui « enseigne le français en collège « depuis bientôt vingt ans », raconte dans son témoignage « la fois où… Rodrigue et Don Diègue [lui] ont permis d’obtenir l’adhésion d’une classe faible », et France répond à une question sur la lecture au collège, aussi bien littéraire que documentaire. Au contraire, il n’est question nulle part de langue française au lycée.

Résumons

La langue française est approximative dans les propos (quel qu’en soit le scripteur final) de qui définit les compétences pour l’enseigner. Un clivage empirique, dans l’auto-présentation des enseignants concernés, sépare les lettres, rattachées essentiellement au lycée, du français, qui n’apparaît explicitement qu’au collège.

Ou :

Un clivage Lettres / Français non problématisé spécialise de facto l’enseignement de la langue française au collège. Dans la généralisation transdisciplinaire de la réponse par rapport à la question, le rapport entre formation universitaire et formation didactique valant pour tout professeur et pas seulement pour l’enseignement du français, « la littérature » devient co-extensive au savoir scientifique, et le français reste dans l’implicite de la « bonne “maîtrise disciplinaire” et du « goût pour la discipline » indispensables, mais pas suffisants.

Ou :

Le français et la capacité à l’enseigner ne sont pas nommés dans la réponse à la question initiale (« Une passion pour la littérature suffit-elle pour trouver de la satisfaction dans le métier de professeur de français ? ») : sans doute faut-il les considérer comme implicites dans la reprise : « Une bonne maîtrise disciplinaire et un goût pour la discipline ».

Comme on l’a vu, le binôme « passion pour la littérature, autre(s) motivation(s) » étant replacé dans une dynamique plus large : « savoir universitaire vs savoir-faire professionnel » : la généralisation transdisciplinaire de la réponse renverra implicitement à « la littérature » comme au représentant des savoirs scientifiques en Lettres.

Résultat de l’ensemble : à force d’implicite la question de la langue française disparaît.

De cette disparition plusieurs correspondants de l’École des lettres ont eu conscience, qui complètent le paysage professionnel attendu :

« La passion de la littérature est sans doute une dimension décisive quand on fait le choix de devenir professeur de français, mais croire que cela est suffisant serait un leurre. Ce qu’il faut d’abord aimer, avoir envie de transmettre, et qui occupe l’essentiel du temps, c’est la communication orale et écrite, le goût des mots et de leur mise en forme. » (Jean-Pierre Tusseau.)

« Être passionné de littérature n’est pas suffisant pour devenir professeur de français. En effet, notre mission est multiple […].Il faut ainsi être passionné par la langue pour avoir à cœur d’en enseigner tous les rouages : la grammaire et le lexique, pour que les élèves comprennent ce qu’ils lisent et ce qu’ils écrivent, ainsi que l’histoire de cette grammaire et de ce lexique…  (Justine Galan.)

« Prenons maintenant en compte le deuxième terme : français. Il ne s’agit pas que de littérature. La grammaire, l’orthographe, le vocabulaire, la pratique de l’oral, tout cela est à enseigner aux élèves […]. La passion de la littérature ne donnera pas de réponse au professeur à qui un parent reproche : « Je suis très déçu. Vous ne faites pas assez de dictées… » (Delphine Thiriet.)

Souvent ils tentent de desserrer l’étau de la dualité stérile professeur de langue/ professeur de lettres, dont on vient de constater la rémanence. « Ne nous enfermons surtout pas dans une logique binaire qui opposerait les froids géomètres et les joyeux saltimbanques », prévient joliment Jean-Michel Zakhartchouk, des Cahiers pédagogiques.

« Il faut donc concilier les deux termes : “professeur” et “français”, concilier deux passions qui vont de pair. » (Delphine Thiriet.)

« Allons plus loin […]. Le professeur de français, ni au collège, ni même au lycée, n’est professeur de littérature. Il serait malhonnête d’entretenir ce type d’illusion. Sa tâche est plus modeste, plus ingrate parfois, car il doit faire travailler sur la langue (grammaire, stylistique) et aider aux apprentissages de l’expression écrite et orale (mise en forme des idées, techniques de rédaction et de formulation). […] Ces missions l’emportent souvent sur la confrontation avec les textes, part jugée noble du métier, mais elle n’en est pas séparable, car tout travail sur le langage relève de la littérature. » (Yves Stalloni.)

« Pour le métier, il s’exerce justement auprès de ce public scolaire qui n’a pas affaire à un professeur de littérature mais de français, entendu avant tout comme responsable d’une langue dont médias et politiques ne cessent de dire qu’elle est malmenée, mal maîtrisée et mal enseignée ; il paraît difficile de faire entrer de la littérature là dedans. Il y faut donc de la patience, une certaine forme de ténacité… » (Frédéric Palierne.)

Comme nous restons tributaires, cependant, de l’idéalisme diffus qui fait de la Littérature une statue dont la langue serait le socle (métaphore très usitée par les temps qui courent), qui percevrait la lecture littéraire comme la « récompense », consécration et combustion de l’obscur travail grammatical, travail de tâcheron qui n’aurait « lieu d’être » que promis à sa métamorphose rédimante dans la communion des sensibilités !

Nous aimons à nous redire avec Proust (Contre Sainte-Beuve) que « les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère » au français des manuels, oubliant que Proust était rompu comme sa génération à la période cicéronienne. Dans cette littérature qui prit son essor comme défense et illustration d’une langue, Rimbaud est lauréat de composition latine, et Dieudonné Niangouna, auteur montant d’aujourd’hui, le fils heureusement rebelle d’un agrégé de grammaire. Pour tordre le cou à une langue il faut l’avoir en mains, quelles que soient les voies de cette possession.

Heureuse réaction que celle de Chantal Dulibine: « “Passion pour la littérature ?”   Mieux vaut dire : le goût des langages dans tous leurs états », et salutaire force du propos de Laetitia Dicourt, rapporté par Olivier Bailly :

« Si je me présente aujourd’hui au CAPES de lettres modernes, c’est portée par deux passions un peu autres. La première est celle de l’avenir, la passion de l’élève en devenir, assortie de la conviction que la langue est indispensable à l’acquisition des savoirs. Je ne peux qualifier de passion mon goût pour la littérature car il est trop raisonnable, trop seul, englobé dans une passion plus vaste : celle pour la langue en général […]. C’est bien ma passion pour la langue que je souhaite transmettre, comme un horizon des possibles. »

            Souhaitons qu’entre sa contribution et la rentrée 2013, cette collègue professeur des écoles ait obtenu le CAPES, car l’enseignement du français dans le secondaire a un besoin urgent de « décadrages » comme celui-ci.

Toute langue dont on fait jouer les ressorts
est une fête, et non un pensum

D’aucuns se récrieront peut-être que « voici revenu le camp des grammairiens ». Mais à la distribution des étiquettes l’auteur de ces lignes est plus souvent rangé parmi les « saltimbanques ». C’est précisément, on l’a dit, ce mouvement de balancier fond-forme qu’il faut tenter d’enrayer, ce prêt-à-penser aporétique qui chaque année fait manquer à trop d’élèves le rendez-vous avec la langue française. Parce que toute langue dont on fait jouer les ressorts est une fête, et non un pensum.

Alors oui, c’était et c’est encore le lieu, dans une communication institutionnelle, de proposer un modèle de langue, quand on parle d’enseigner le français. Ce n’est pas une quantité négligeable à laquelle il faudrait passer outre : pas ici, pas maintenant, dans un siècle où la langue usuelle est normée au point de devenir entre les mains des recruteurs un redoutable instrument de sélection.

Oui, l’apprentissage de la langue française doit être fier et heureux de lui-même, et non se tapir dans les soutes de l’implicite dès qu’il est question des Lettres. Il faut oser dire qu’observer des règles, au double sens du verbe, c’est donner les clés d’une liberté d’expression et non pas corseter les intelligences.

Il faut rappeler que c’est l’affaire de tous les enseignants de français, donc de lettres (et réciproquement) du collège à l’université, certes en réaffirmant la nécessité de la recherche linguistique, mais sans consentir aux thébaïdes commodes (« Oh moi vous savez, je ne suis pas grammairien… »). Malheur à la langue qui aurait besoin de spécialistes pour connaître son fonctionnement élémentaire.

L’enseignement de la langue, enfin, ne peut plus se faire en ignorant l’apport cognitif de l’art, qu’il soit poétique, romanesque, théâtral, cinématographique ou pictural… Le chantier est ouvert et mérite d’autres développements. Il est amorcé, déjà, dans les actes du congrès mondial d’Idea 2013 qui s’est tenu en juillet 2013 à Paris. Souhaitons que l’asymptote produise un jour la rencontre qu’appelle le lecteur-locuteur de demain.

Françoise Gomez

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