Trois remarques sur ce que peut faire le professeur de français

"Le Nom de la rose", de Jean-Jacques Annaud, d'après Umberto Ecco (1986)

« Le Nom de la rose », de Jean-Jacques Annaud, d’après Umberto Ecco (1986)

Les événements tragiques que traverse la France font couler beaucoup d’encre et on craint toujours de redire des évidences. Mais, en tant qu’enseignant de français, je souhaiterais revenir sur trois points.

• Le premier point est bien sûr l’occasion de travailler sur des textes, en donnant à la littérature une dimension dont elle est trop souvent privée dans les approches formalistes, technicistes ou purement patrimoniales. Bien sûr, Voltaire, Hugo, le combat de l’Encyclopédie, Zola (très probablement assassiné pour son combat d’intellectuel) seront sollicités… Mais ce sera aussi, par exemple, l’occasion de faire découvrir quelques extraits du Nom de la rose, d’Umberto Eco, ainsi que le film qui en a été tiré.

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Citons la belle déclaration de Guillaume de Baskerville à son jeune compagnon dans son combat contre l’obscurantisme représenté par le moine assassin qui refuse le rire (tiens !) :

« Redoute, Adso, les prophètes et ceux qui sont disposés à mourir pour la vérité, car d’ordinaire ils font mourir des multitudes avec eux, souvent avant eux, parfois à leur place. […] Le devoir de qui aime les hommes est peut-être de faire rire de la vérité, faire rire la vérité, car l’unique vérité est d’apprendre à nous libérer de la passion insensée de la vérité. »

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• Le deuxième point est bien sûr l’éducation aux médias et tout le travail d’identification de la fiabilité des informations que celle-ci suppose. On sait que le nouveau socle commun va remettre cette dimension au premier plan, alors que les programmes de 2008 la reléguaient à une place mineure. Avec un aspect sur lequel il faut absolument travailler aujourd’hui : la lutte contre le complotisme qui, en ce moment, envahit les cerveaux de certains jeunes.

On peut s’aider de sites très salutaires, comme Hoaxbuster, mais il faut s’engager franchement dans ce travail, en ne se contentant pas de mépriser les élucubrations des diffuseurs de rumeurs, car c’est inefficace. Il faut travailler à l’établissement de la vérité, en luttant aussi contre l’hypercriticisme (un petit détail erroné prouverait que tout est faux, arrangé par quelques puissances occultes).

Remarquons, là aussi, que les ouvrages d’Umberto Eco peuvent être utiles, et surtout le dernier paru, Le Cimetière de Prague (là encore, on peut trouver des extraits pertinents). Il est aussi intéressant de remarquer que l’ère du soupçon, pour reprendre une expression des années 1970, qui a été salutaire quand il s’agissait de douter des vérités officielles, glisse aujourd’hui vers la paranoïa. Comment travailler sur l’esprit critique de manière mesurée, et surtout en sachant « critiquer les critiques » ?

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Troisième point : plus que jamais, il est important pour les enseignants de disposer d’outils leur permettant de mener à bien des discussions organisées avec les élèves, d’articuler des moments d’écriture individuels, des travaux de groupes et des échanges régulés. Autant de choses qui ne s’improvisent pas et exigent une technicité pédagogique indispensable. Et l’on voit bien ici l’importance de la pédagogie, qui n’est qu’un moyen, mais cependant indispensable pour être efficace et ne pas tomber dans les leçons de morale ou les démonstrations magistrales qui ne seront pas vraiment appropriées et resteront inopérantes.

Plus que jamais, pédagogie et contenus ne s’opposent pas, bien au contraire, pas plus qu’instruction et éducation, connaissances et compétences…

Jean-Michel Zakhartchouk, enseignant,
rédacteur aux « Cahiers pédagogiques », blogueur

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Sur le site de « l’École des lettres »

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• La morale républicaine à l’école : des principes à la réalité, par Antony Soron.

• Lire en hommage ? – Lire les images, par Frédéric Palierne.

• Cogito « Charlie » ergo sum, par Antony Soron.

Le temps des paradoxes, par Pascal Caglar.

Le bruit du silence, par Yves Stalloni.

• Trois remarques sur ce que peut faire le professeur de français, par Jean-Michel Zakhartchouk.

• Paris, dimanche 11 janvier 2015, 15h 25, boulevard Voltaire, par Geoffroy Morel.

• « Fanatisme  » , article du  » Dictionnaire philosophique portatif » de Voltaire, 1764.

• Pouvoir politique et liberté d’expression : Spinoza à la rescousse, par Florian Villain.

Racisme et terrorisme. Points de repère et données historiques, par Tramor Quemeneur.

 La représentation figurée du prophète Muhammad, par Vanessa Van Renterghem .

En parler, par Yves Stalloni.

« Je suis Charlie » : mobilisation collégienne et citoyenne, par Antony Soron.

• Liberté d’expression, j’écris ton nom. Témoignages de professeurs stagiaires.

• Quel est l’impact de l’École dans l’éducation à la citoyenneté ? Témoignage.

L’éducation aux médias et à l’information plus que jamais nécessaire, par Daniel Salles.

Où est Charlie ? Au collège et au lycée, comment interroger l’actualité avec distance et raisonnement, par Alexandre Lafon.

• « Nous, notre Histoire », d’Yvan Pommaux & Christophe Ylla-Somers, par Anne-Marie-Petitjean.

• Discours de Najat Vallaud-Belkacem, 22 janvier 2015 : « Mobilisation de l’École pour les valeurs de la République ».

Lettre de Najat Vallaud-Belkacem à la suite de l’attentat contre l’hebdomadaire « Charlie Hebdo ».

Liberté de conscience, liberté d’expression : des outils pédagogiques pour réfléchir avec les élèves sur Éduscol.

Communiqué de la Fédération nationale de la presse spécialisée.

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