La toile de Pénélope : l’école face à un nouvel environnement culturel

Les plus soucieux d’éducation passent leur temps à scruter ce qui se passe dans l’enseignement, à commenter les programmes, à s’émouvoir au moindre changement, à devenir grave quand il s’agit du niveau, des notes ou des examens, et la réforme du collège qui entre en application à la rentrée ne manquera de réactiver cette forme de vigilance critique.

Tout se passe comme si l’éducation des enfants se jouait tout entière dans l’école, comme si la réussite ou l’échec, la culture ou l’inculture, la citoyenneté ou l’irresponsabilité reposaient uniquement sur un thème de plus ou de moins au programme, sur le renouvellement ou la formulation de tels ou tels exercices, sur une option de plus ou de moins au bac, sur une heure de plus ou de moins par matière, sur telle ou telle philosophie pédagogique mise en pratique.

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Ce n’est pas l’Éducation nationale qui représente une menace pour la formation,
mais bien notre nouvel environnement culturel

Il faudrait peut-être relativiser le poids de l’école dans la formation d’aujourd’hui, relativiser l’impact des réformes éducatives, eu égard aux effets bien plus grands induits par les évolutions de notre société emportée par l’omniprésence des médias, la dépendance technologique et la fascination du numérique.

La société se détourne toujours plus des matières et des valeurs de l’école et cet éloignement est bien plus dangereux, bien plus grave qu’une réforme (de plus) des programmes ou une inflexion (de plus) des méthodes pédagogiques.

Ce n’est pas l’Éducation nationale qui est une menace pour la formation et l’instruction des jeunes c’est bien l’environnement culturel de notre société qui coupe des fractions entières de la jeunesse de la possibilité de réussir des études ambitieuses, en proposant des conduites, des activités et des modes de penser étrangers aux traditions scolaires.

Un impact majeur et sous-estimé :
l’inexorable allongement du temps passé devant les écrans

Ainsi ce qui risque de faire le plus de mal à la rentrée ce n’est pas telle ou telle modification des programmes, mais plutôt l’inexorable allongement du temps passé devant les écrans – de jeu, de télé, d’ordinateur ou de téléphone –, ce n’est pas tel ou tel exercice de manuel plus ou moins opportun mais plutôt la dépendance accrue à Internet, aux images spectaculaires, aux vidéos « qui font le buzz », à l’humour inepte, au non-sérieux généralisé, aux réactions émotionnelles, aux idées et pensées stéréotypées.

Mais, fermant les yeux sur cet environnement délétère, on gardera l’œil sur l’école, on haussera les exigences, les attentes, on étendra ses rôles et ses missions, et l’on critiquera ses efforts, ses essais et ses initiatives.

Le temps scolaire est une toile de Pénélope : ce qui se tisse en classe est défait allègrement hors des murs, mais on préfère parler du motif plutôt que de ce qui le détruit dans l’ombre et dans le silence, on préfère commenter le dessin bien visible de tous et donc bien discutable plutôt que le tissu gâché durant la nuit. À la lumière du jour le sort de la toile passionne tout le monde, mais le destin nocturne de cette même toile n’intéresse personne.

L’école, lieu de libération dans un monde d’asservissement

On oublie ainsi sous de vaines querelles que l’école reste, quelle que soient les réformes, un lieu de libération dans un monde d’asservissement, que les intentions du personnel de l’Éducation nationale seront toujours plus louables que les intentions des agents de la société de consommation, que la fidélité à l’écrit, à l’étude du passé, à l’esprit scientifique n’est nulle part ailleurs mieux respectée qu’à l’école, et que tant que ces principes résisteront dans un monde porté vers d’autres valeurs et vers d’autres conduites, il y aura quelque chose de dérisoire et de myope à s’alarmer de ce que l’école propose à nos enfants sans jamais s’interroger sur ce que le monde réserve à nos enfants.

Les premières atteintes envers un idéal d’éducation humaniste ne viennent pas de l’intérieur de l’’école mais bien de l’extérieur, d’un extérieur qu’à tort on veut croire neutre ou innocent.

Une nécessité mal partagée :
rester vigilant autant sur nos modes de vie que sur l’école

Du reste, tandis que de nombreux parents portés par l’air du temps attendent tout de l’école, demandent tout à l’école, certains ont bien conscience d’une nécessaire double éducation : ils savent bien que leur rôle n’est pas seulement de surveiller le travail scolaire, les apprentissages et les manuels, mais de surveiller aussi l’occupation du temps libre, de veiller à maintenir un équilibre, une compatibilité, une convergence, voire une continuité entre l’univers de l’école et l’univers de la société d’aujourd’hui.

Il faut certes être vigilant sur la formation par l’école mais il faut être vigilant aussi sur la déformation intellectuelle par nos modes de vie. L’enseignement humaniste perdure dans un environnement déjà assez hostile pour ne pas manifester une hostilité supplémentaire et exagérée envers ceux qui s’efforcent de le maintenir, et s’il faut être sévère, soyons-le envers tous les acteurs, toutes les parties prenantes de l’instruction dans la vie sociale : il y a fort à parier que l’Éducation nationale ne sera pas, et de loin, le premier accusé.

Pascal Caglar

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