Titeuf en héros tragique – des vertus pédagogiques du buzz

Mi petit, mi grand... © Zep / Le Monde, 8 septembre 2015

Mi petit, mi grand… © Zep / Le Monde, 8 septembre 2015

Le dessinateur Zep avait déjà démontré dans sa bande dessinée, Une histoire d’hommes, publiée aux éditions Rue de Sèvres en 2013, qu’il savait être aussi un auteur sérieux, loin du côté potache du héros qui a fait son immense succès, Titeuf.

Aussi, quand est publiée sa planche dans le quotidien Le Monde en date du 11 septembre 2015 – date symbolique s’il en est –, ses lecteurs adultes les plus assidus trouvent la confirmation que, si l’humour est le propre de l’homme, il n’est en rien synonyme, pour le lauréat du Grand Prix d’Angoulême 2004, d’une abstraction de la réalité tragique ultra-contemporaine.

Zep, pris de vertige et d’effroi en voyant défiler en boucle les migrations forcées de réfugiés, a donc publié, sur son blog, une planche de bande dessinée qui ne ressemble à nulle autre afin de lutter, selon ses propres mots, contre « notre incroyable capacité au cynisme ».

 

Une planche salutaire

La force de cette planche, d’une très grande densité émotionnelle, demeure bien entendu de placer Titeuf dans un contexte inimaginable pour son jeune lecteur le plus coutumier. En effet, si la première case tend à lui promettre une aventure confortant son horizon d’attente avec la bulle attribuée au père du héros, « TITEUF ! Dépêche-toi… Tu vas être en… », dès la suivante, où l’on observe les signes d’une explosion violente, le ton change radicalement.

Notons toutefois que la naïveté « optimiste » du lecteur pourrait encore suspendre un instant son angoisse : Titeuf n’a-t-il commis qu’une énième bêtise ? A-t-il conçu un simple pétard ? La suite dément évidemment cette présomption d’innocence. Titeuf n’y est pour rien. Il n’est d’ailleurs plus intrinsèquement le héros de l’histoire à partir de ce moment fatidique. Ne subit-il pas les événements de tragédie en tragédie ?

Le dessinateur prend donc le parti de transgresser l’image de son personnage, originellement plein de couleur et de verve, en le plaçant au cœur de la tragédie de la guerre et ce dans l’objectif déclaré de provoquer l’émotion du lecteur. La dernière case de la planche, qui se clôt sur un écran noir, pousse quant à elle la démarche paradoxale de l’auteur jusqu’à son point ultime en laissant purement et simplement imaginer la mort du héros.

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Un support artistique à valeur pédagogique

À partir du moment où la planche a été publiée, le buzz a fait son œuvre et les professeurs de lettres, tout particulièrement, ont envisagé son utilisation en classe. Cette exploitation à des fins pédagogiques ne gêne en rien Zep, comme il le rappelle au journaliste du Monde : « Bien sûr qu’ils le peuvent. Cette page est là pour tourner. »

Pour un élève de collège, mais de toute évidence aussi pour un élève de lycée, l’étude de cette mésaventure de Titeuf constitue une planche d’appui remarquable pour explorer la réalité du monde actuel. Il est à noter, en outre, dans la perspective d’une lecture cursive, que le cœur de l’histoire avec l’épisode de la cache dans la forêt en compagnie du camarade Dumbo renvoie incidemment le lecteur à une autre œuvre de jeunesse essentielle, Adam et Thomas, d’Aharon Appelfeld, traduite par Valérie Zenatti.

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Modalités d’exploitation de la planche

Si le professeur est doté d’un moyen de projeter la planche, il s’agira dans un premier temps de l’observer en silence. Il est même fondamental que ce premier temps soit un moment de silence, un moment d’absence de commentaires. La planche est en effet ultra-signifiante, autrement dit, à la différence d’une planche d’un « Titeuf » classique, elle nécessite des pauses, voire des retours en arrière, pour approfondir le premier regard de la découverte.

Dans un second temps, il importe de laisser les élèves s’exprimer en prenant soin d’articuler leurs prises de paroles autour de trois grands axes :

  1. Que nous raconte cette planche de bande dessinée ?
  2. Pourquoi vous surprend-elle ?
  3. À quels événements actuels cette planche est-elle censée vous faire penser ?

Une autre possibilité d’entrée en matière est envisageable avec la seule diffusion des deux premières cases et de la dernière, en laissant imaginer aux élèves quelle est la situation et ce qui a pu arriver (il faudrait alors prendre soin d’expliquer que la majeure partie des cases n’a pas été reproduite).

À terme, le professeur de français peut envisager plusieurs activités d’écriture :

  1. Une lettre à l’auteur afin d’exprimer l’émotion produite par sa planche.
  2. Une réflexion induite par la lecture de la planche sur la situation tragique des réfugiés.
  3. Dans une classe de troisième, on aurait tout lieu de proposer une troisième possibilité consistant en un commentaire de la phrase de l’auteur reproduite dans Le Monde : « Si elle peut déclencher des choses, comme l’a fait la photo du petit garçon sur la plage, alors tant mieux. Ces gens en fuite ne sont pas des criminels. Ils ne viennent pas faire du tourisme en Europe. Ils appellent au secours. »

Dans le jargon institutionnel du professeur de lettres au lycée, ce commentaire de Zep répond rigoureusement à un objet d’études intitulé : « La question de l’homme ». On voit bien, par là même, qu’il n’y a pas d’âge pour regarder de près cette planche de salut. La tragédie des réfugiés, comme il y a peu les massacres de Charlie Hebdo ou du musée du Bardo à Tunis, vient rappeler à chaque pédagogue, du premier comme du second degré, que le développement des connaissances et des compétences ne pourra jamais plus ignorer le réel – et ne parlons pas de la question écologique.

La disponibilité du professeur par rapport aux faits d’actualité – d’un professeur qui ne serait pas rivé de façon absolue à ses programmes – constitue le maître mot de l’enseignement du présent et du futur proche, où la perspective civique et citoyenne apparaît plus que jamais décisive.

Antony Soron, ÉSPÉ Paris

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Le blog de Zep sur le site du journal « Le Monde ».

• « Une histoire d’hommes », de Zep, entre histoire du rock et confession intime, par Marie-Hélène Giannoni.

 « Adam et Thomas », d’Aharon Appelfeld, traduit par Valérie Zenatti, illustré par Philippe Dumas, par Norbert Czarny.

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