Reprendre le fil des apprentissages après le vendredi noir…

Unes des 15 et 16 janvier 2015

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Lundi 16 novembre, malgré l’état d’urgence décrété par le chef de l’État, les craintes et angoisses que le week-end post-traumatique n’aura pas manquer de générer, avec toutes ces images d’horreur et ces paroles d’effroi qui ne cessent de passer en boucle, vont totalement bouleverser le retour en classe.

Comment, dès lors, pour un professeur de français, notamment, aborder le sujet qui fâche sans se laisser déborder par un flux de paroles à vocation cathartique ?

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Libérer la parole nécessaire

Il va de soi qu’en fonction du lieu de l’établissement, plus ou moins proche géographiquement des attentats, la situation ne sera pas la même. Retrouver sa classe dans un établissement scolaire à quelques encablures du Bataclan ou du Stade de France n’aura, de fait, rien de comparable avec une reprise des cours en province.

Quoi qu’il en soit, une action commune concertée entre les professeurs de collège ou de lycée aurait forcément un plus grand effet qu’une initiative personnelle.

Toutefois, dans l’urgence qu’impose la situation, et notamment à l’intention des professeurs stagiaires qui ont toutes les raisons de s’interroger sur la façon de prendre les choses en main dès demain, quelques pistes, même modestes, peuvent être mises en perspective.

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Ne pas délaisser les apprentissages

La séance de français demeure, comme le sait, de façon dominante un moment d’échanges à partir d’un objet littéraire. Il n’y a donc pas à renoncer à cette priorité, même dans une situation où tout cela, eu égard aux désastres de l’actualité, ne serait pour paraphraser Paul Verlaine  « que littérature ». Partir d’un support littéraire ou, du moins, d’un vecteur d’apprentissage demeure de toute évidence un gage de cohérence et d’efficacité du travail.

Le plus simple pourrait consister dans le choix d’un texte impliquant les idées de liberté et de tolérance ou exprimant une forte émotion. On pense ici spontanément au fameux texte de Victor Hugo sur le « Massacre de Chios ».

D’une manière plus globale, il apparaîtrait intéressant de focaliser l’attention de la classe sur l’idée de sidération (mot souvent employé par les médias ces dernières heures). En ce sens, autre exemple littéraire, un texte comme celui de Voltaire, « Poème sur le désastre de Lisbonne » apparaîtrait plus adapté dans une classe de lycée, compte tenu des difficultés accrues qu’il propose en matière linguistique ou stylistique.

Ces deux exemples confirment en tout cas la nécessité de partir d’un objet médiateur en récusant l’idée d’une simple effusion collective de paroles, a fortiori dans des classes où celle-ci n’est pas toujours contrôlable, même dans des situations moins exceptionnelles.

D’où, sans doute, la possibilité de réfléchir aux choix des mots prononcés par les commentateurs de télévision, de radio ou même par les journalistes de la presse écrite : choix des mots dans les « unes », choix des mots dans les éditoriaux. Ainsi, on gagnera à commencer ou à poursuivre une séance (aussi bien en collège qu’en lycée) par un listage des termes clés de l’analyse ou simplement de la réaction après les événements tragiques du vendredi 13.

À ce titre, sur le plan de la réception de ces événements, on pourra regrouper, pour les expliquer ensuite à l’aide d’un dictionnaire, les mots suivants : sidération, abasourdi, consternation, effroi. Il va de soi que cette liste demeure non exhaustive. Elle implique un travail collectif selon une perspective que nous pouvons éclairer maintenant.

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Évoquer l’invraisemblable mais vrai…

La réception de la tragédie interroge implicitement la capacité du langage à traduire le caractère effroyable des faits. Très vite, même pour un adulte, « les mots manquent » pour exprimer ce qui relève fondamentalement de l’indicible ou, si l’on préfère, de « l’ir-racontable ». En clair, les élèves (même les lycéens) se trouvent confrontés à une réitération de mots qu’ils entendent sans pleinement les comprendre ou sans en mesurer véritablement le rayonnement métaphorique.

La tâche première du professeur de français sera donc de mettre au clair tous ces mots qui s’entrechoquent et qui ne parlent pour eux qu’entre les lignes. D’où la nécessité d’expliquer, par exemple le choix du mot effroi par le président de la République, que l’on pourra relier à l’adjectif « effroyable », souvent employé dans les journaux ainsi que par les témoins du carnage (autre terme, par parenthèse, préféré au terme plus euphémistique de « drame »).

Le fait d’utiliser un dictionnaire en de pareils moments peut sembler à première vue déconnecté de la situation de communication pédagogique attendue. Néanmoins, il s’agit là sans doute d’une piste de travail fructueuse. En effet, l’objectif d’étayage lexical, passant par la lecture de définitions du dictionnaire, par la proposition de synonymes ou d’antonymes, tend à offrir un cadre d’apprentissages.

Par expérience, on a de bonnes raisons de penser que la réflexion sur le lexique va permettre d’aller au-delà du mot même, engageant de fait des réseaux de significations. Exemple : Effroi > effroyable > effrayer…

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Dire, lire, écrire… et dessiner

Il est évident qu’avant de passer à une lecture raisonnée des événements (avant d’aller, par exemple, du côté des philosophes des Lumières exaltant les idées de tolérance et de liberté), il faut donner aux élèves la possibilité de dévoiler leur émotion première. Tout ce que nous proposons va dans ce sens.

Pour synthétiser la démarche proposée, considérons que trois axes justifient d’être privilégiés : l’axe lexical (comme détaillé précédemment), l’axe littéraire (avec des textes qui expriment le bouleversement de l’énonciateur face à des événements qui dépassent l’entendement), l’axe rédactionnel (que nous nous proposons de préciser maintenant).

En passant initialement par l’étayage du champ sémantique d’un certain nombre de mots clés de la réception de la tragédie, on est à même de constituer une forme de stock de termes déclencheurs : soit des termes qui seront les vecteurs d’une expression écrite à suivre.

De ce point de vue, différentes solutions se présentent au professeur : soit l’écriture d’une lettre ouverte « à la République blessée », d’une lettre personnelle « à l’assassiné inconnu », soit l’écriture d’un énoncé à vocation plus poétique accompagné ou non d’éléments graphiques. Cet enjeu d’écriture à l’intention d’un destinataire doit être considéré comme une contrainte centrale des apprentissages à mettre en place. Le résultat de l’expression écrite devra ainsi (sur la base du volontariat, bien entendu) être exprimé oralement, même simplement, à la classe.

L’idée reste, en tout état de cause, d’orienter le travail durant les journées de deuil national en cours et à venir vers une interaction entre dire, lire, écrire et dessiner. En somme, il s’agirait de constituer une forme de micro-séquence (intermédiaire entre celles déjà prévues avant le passage à l’effroyable) qui inclurait une réflexion sur le choix des mots en pareilles circonstances, une lecture d’un ou de plusieurs textes permettant de médiatiser l’émotion actuelle et une rédaction favorisant l’expression du sentiment intime de l’élève.

Le pire, selon nous, serait de laisser penser aux élèves que l’on a atteint une forme de sommet de l’horreur et qu’à ce titre elle s’avèrerait irreproductible. Nous savons tous en effet que, depuis janvier 2015, et a fortiori à partir du vendredi 13 novembre, plus rien ne serait jamais pareil et que les « effroyables jardins », pour reprendre le titre du roman court de Michel Quint, risquent de n’être jamais véritablement clôturés.

En ce sens, à chacun, et dès son plus jeune âge, doit être rappelé son devoir de mémoire. La construction du citoyen passe nécessairement par une sensibilisation aux tragédies qui heurtent sa République, celle qu’il aura donc à défendre dès demain face aux agressions des barbares, des lâches, des pervers, hérauts imbéciles de l’abolition du droit à disposer de ses droits, de sa liberté, de ses goûts, de son individualité, de ses différences…

Antony Soron, ÉSPÉ Paris

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• Voir sur notre site :

• Matin tragique. Les Lettres au cœur de l’enseignement moral et civique aux côtés de l’Histoire et des Sciences humaines, par Françoise Gomez.

L’école au front : accompagner les élèves et leur rencontre avec la guerre…, par Alexandre Lafon.

• Les programmes éducatifs européens face aux défis du terrorisme, par Viviane Devriésère.

On pourra également se rapporter aux très nombreux articles consacrés sur ce site aux attentats contre « Charlie hebdo » : 

• L’éducation aux médias et à l’information à l’ordre du jour, par Daniel Salles.

• La morale républicaine à l’école : des principes à la réalité, par Antony Soron.

• L’humour, valeur nationale : mallette théorique pour interventions pédagogiques, par Anne-Marie Petitjean.

• Lire en hommage ? – Lire les images, par Frédéric Palierne.

• Cogito « Charlie » ergo sum, par Antony Soron.

Le temps des paradoxes, par Pascal Caglar.

Le bruit du silence, par Yves Stalloni.

• Trois remarques sur ce que peut faire le professeur de français, par Jean-Michel Zakhartchouk.

• Paris, dimanche 11 janvier 2015, 15 h 25, boulevard Voltaire, par Geoffroy Morel.

• « Fanatisme  » , article du  » Dictionnaire philosophique portatif » de Voltaire, 1764.

• Pouvoir politique et liberté d’expression : Spinoza à la rescousse, par Florian Villain.

Racisme et terrorisme. Points de repère et données historiques, par Tramor Quemeneur.

 La représentation figurée du prophète Muhammad, par Vanessa Van Renterghem .

En parler, par Yves Stalloni.

« Je suis Charlie » : mobilisation collégienne et citoyenne, par Antony Soron.

• Liberté d’expression, j’écris ton nom. Témoignages de professeurs stagiaires.

• Quel est l’impact de l’École dans l’éducation à la citoyenneté ? Témoignage.

L’éducation aux médias et à l’information plus que jamais nécessaire, par Daniel Salles.

Où est Charlie ? Au collège et au lycée, comment interroger l’actualité avec distance et raisonnement, par Alexandre Lafon.

• « Nous, notre Histoire », d’Yvan Pommaux & Christophe Ylla-Somers, par Anne-Marie-Petitjean.

Liberté de conscience, liberté d’expression : des outils pédagogiques pour réfléchir avec les élèves sur Éduscol.

 

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