Pour une reconnaissance des professeurs documentalistes

FADBENEntretien avec Florian Reynaud,

président de la FADBEN

 

Tous les trois ans, la Fédération des enseignants documentalistes de l’Éducation nationale (FADBEN) tient congrès. Le thème de cette année ? Enseigner-apprendre l’information documentation ! Approches didactiques et démarches pédagogiques pour développer la culture de l’information des élèves.

On l’a compris, pour cette association qui regroupe des professeurs documentalistes de collèges, de lycées et de l’enseignement supérieur, l’élève et sa culture de l’information dans un paysage en constante mutation sont au cœur du débat.

Florian Reynaud a accepté de répondre aux questions de L’École des lettres sur l’histoire et le rôle de l’instance qu’il préside, sur la place du professeur documentaliste au sein de l’établissement, sur sa formation, sur la réforme des collèges, mais aussi – surtout ? – sur les attentes d’une profession en mal de reconnaissance.

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La FADBEN et les missions du professeur documentaliste

L’ÉCOLE DES LETTRES. Pouvez-vous rappeler ce qu’est la FADBEN, comment elle est née et quel est son rôle actuel ?

FLORIAN REYNAUD. – La FADBEN a été créée en 1972, juste avant l’implantation systématique des CDI dans les établissements scolaires, quand les centres de documentation se sont davantage tournés vers les élèves, alors qu’auparavant ils étaient plutôt destinés aux enseignants. La création de la FADBEN a accompagné ce mouvement en direction des élèves.

L’un de ses apports essentiels a consisté à favoriser la création du CAPES en 1989, qui a transformé les documentalistes bibliothécaires en professeurs documentalistes.

Il y a donc eu, entre 1972 et 1989, une première évolution vers la reconnaissance de compétences pédagogiques consistant à aider les élèves à maîtriser leur environnement informationnel et à améliorer leur accès à la lecture. Ce sont, en effet, nos deux axes de travail fondamentaux : amener progressivement l’élève à collecter, exploiter, restituer l’information, et lui donner le goût de la lecture.

À partir de 1989, la FADBEN a mené tout un travail autour de la reconnaissance de ces missions afin d’en préciser les contenus au niveau pédagogique.

Cependant, nous avons également conservé l’idée d’une diversité des missions du professeur documentaliste. Une circulaire, en date de 1986 mais toujours valable aujourd’hui, considère que le professeur documentaliste est gestionnaire du CDI, responsable pédagogique par rapport aux élèves (tant dans leurs recherches d’informations que dans leur ouverture culturelle). Lui incombe, en outre, un travail de collaboration non seulement avec les autres enseignants, mais avec la communauté éducative dans son entier, c’est-à-dire aussi avec l’administration, les personnels de la vie scolaire et les parents d’élèves.

Nos quatre axes d’activité sont donc les suivants : gestion du CDI, pédagogie autour de l’information et de la documentation, collaboration avec les autres enseignants, la direction, les parents, et ouverture culturelle des élèves, tant sur le plan littéraire que scientifique et technique. Il s’agit, en effet, de leur apporter des éléments au-delà du strict cadre disciplinaire : expositions, sorties, etc.

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Le travail auprès des élèves par l’exemple

Par exemple, sur un projet de cinq à dix heures conduit avec un enseignant d’histoire, les élèves vont devoir effectuer une recherche sur un chapitre historique précis. Le professeur d’histoire va assurer tout ce qui concerne les contenus de sa discipline, et le professeur documentaliste tout ce qui touche à l’aspect méthodologique et à la maîtrise des différents savoirs de l’information.

Au fur et à mesure de leur scolarité, nous allons faire entrer les élèves dans le détail de certaines notions, ce qu’appelle notamment le développement de l’Internet. Ils doivent savoir chercher dans les livres (comprendre la structure d’un document, ce que sont un index, un sommaire, etc.), mais aussi connaître les outils de recherche en ligne (gestion des mots clés, structure des sites, etc.).

Nous faisons en sorte d’établir des liens entre la structure d’un document imprimé et celle d’un document numérique afin de leur montrer que, finalement, si les outils sont différents, la logique de recherche est la même.

Puis, et c’est une étape assez compliquée pour les élèves, une fois qu’ils ont trouvé l’information, ils doivent la lire. Au-delà de notre travail de promotion de la lectureloisir avec la fiction, nous devons aussi éveiller leur attention à la lecture documentaire, et cela pose des difficultés accrues avec Internet car, pour eux, l’écran est avant tout une source de divertissement, ce qui ne favorise pas la concentration.

C’est un enjeu essentiel auquel nous nous efforçons de répondre actuellement.

Il s’agit de trouver les moyens de soutenir leur attention pour qu’ils ne s’en tiennent pas au butinage sur Internet, pour qu’ils aillent au fond des choses. Les amener à lire véritablement l’information qu’ils ont trouvée reste l’un des principaux problèmes que nous rencontrons.

Notre mission consiste aussi à former leur esprit critique. Au niveau de la FADBEN, nous travaillons, avec les universitaires en sciences de l’information et de la communication, aux moyens de faire réfléchir les élèves à ce qu’est une information pertinente, fiable, à la manière de remettre en question une information journalistique ou même, parfois, une information scientifique vulgarisée sur Internet (comment repérer qu’un livre, un site, sont un « bon » livre, un « bon » site, etc.). C’est un travail qui nous occupe beaucoup.

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Les EPI, un espoir pour les professeurs documentalistes ?

Ces derniers temps, nous menons un travail important autour de la réforme du collège, l’idée étant de faire reconnaître dans les programmes certains de nos enjeux pédagogiques : la recherche d’informations, son évolution, l’usage que les élèves font de l’information. Car, aujourd’hui, tout le monde peut produire de la fiction ou de l’information documentaire. Ces nouvelles pratiques, nous nous proposons de les utiliser pour développer certains éléments de pédagogie.

Elles offrent aussi des clés pour travailler sur les liens existant entre la production d’une fiction et la lecture, en particulier avec les professeurs de français. Nous essayons de tirer parti des pratiques spontanées des élèves, et notamment de la rédaction sur les blogs, pour leur faire développer une rédaction plus poussée, plus critique.

 

L’ÉCOLE DES LETTRES. – Le travail interdisciplinaire, tel qu’il est défini dans les projets de programmes pour le collège, correspond-il à vos attentes ? Ne confirme-t-il pas le rôle que joue déjà le professeur documentaliste ?

FLORIAN REYNAUD. – Les EPI (Enseignements pratiques interdisciplinaires) sont un élément positif de cette réforme: là, en effet, le professeur documentaliste pourra véritablement engager des projets en collaboration avec ses collègues enseignants.

Cela existait déjà un peu avec les Itinéraires de découverte. Mais, si les disciplines « classiques » sont favorables à ce que l’on intervienne en tant que personnel de service pour aider à des actions pédagogiques, elles ont du mal à nous en laisser l’initiative. Nous savons pourtant que c’est ce qui fonctionne : quand nous nous portons, avec la maîtrise de nos savoirs en information-documentation, à la rencontre des enseignants et que nous parvenons à construire ensemble des pratiques pédagogiques, ça marche. Or les enseignants préfèrent souvent nous « passer commande » sans nous laisser l’initiative. De ce fait, les avancées de la réforme sur ce point sont positifs. Mais nous attendons encore des améliorations des programmes actuels.

Il y a eu beaucoup d’opposition à cette réforme sur les programmes d’histoire, sur la place réservée aux langues anciennes, etc. La FADBEN s’est détachée de ces débats qui finissaient par être assez stériles, en ce qu’ils reflétaient davantage des oppositions politiques que des oppositions sur les contenus et sur le fond de la réforme. Nous avons donc choisi de nous cantonner à la partie de la réforme qui nous concerne particulièrement.

Le travail de la FADBEN a été utilisé dans le volet « Éducation aux médias et à l’information ». Depuis 1972 et plus encore depuis 1989, la FADBEN a réalisé un travail considérable, avec notamment, en 1997, l’élaboration d’un référentiel pédagogique. Nous avons mené une réflexion importante sur les contenus, sur la manière d’apporter notre spécificité pédagogique aux élèves. L’« Éducation aux médias et à l’information » constitue un nouveau domaine d’enseignement, et un point très positif. Dans ce volet, beaucoup d’éléments relèvent de notre domaine. Seulement, il n’est pas associé au professeur documentaliste. Nous attendons donc une reconnaissance, dont j’espère qu’elle arrivera dans les programmes définitifs.

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La reconnaissance : une si longue attente…

Nous n’avons jamais eu, depuis 1989, la reconnaissance qui aurait dû suivre la création du CAPES – les équipes ministérielles ont changé, et l’élan donné par la création du CAPES n’a pas été poursuivi. Nous aurions logiquement dû avoir une nouvelle circulaire de mission, une adaptation par rapport aux nouveaux statuts, de nouveaux statuts horaires : ils viennent d’arriver – l’attente fut donc très longue !

Si nous ne sommes pas globalement satisfaits des projets actuels, c’est surtout parce que ce manque de reconnaissance nous empêche de pouvoir véritablement intervenir sur le plan pédagogique. Il s’agit là de questions statutaires : nous sommes les seuls enseignants dont l’enseignement ne soit pas reconnu. Pour n’importe quel professeur de n’importe quelle discipline, une heure d’enseignement équivaut à deux heures de service. Pas pour nous. C’est notamment sur ce point que nous sommes en train de travailler.

D’autre part, le rectorat octroie parfois des postes de professeurs documentalistes à des enseignants qui ne veulent plus travailler devant des élèves : c’est le moyen pour eux d’obtenir un poste dans l’établissement, avec le même statut de fonctionnaire de catégorie A, mais sans l’obligation de se trouver face aux élèves. Nous souhaitons qu’une distinction soit faite entre ces personnels ayant un service de documentation et les collègues recrutés par CAPES, ce que nous n’avons pas encore obtenu.

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« Ceux qui nous comprennent le mieux, ce sont les élèves »

L’ÉCOLE DES LETTRES. – La formation assurée dans les ÉSPÉ correspondelle à l’évolution de votre métier ?

FLORIAN REYNAUD. – Initialement, la plupart des professeurs documentalistes étaient issus de deux formations : lettres ou histoire-géographie. L’une et l’autre offraient des passerelles vers la documentation et se rencontraient sur les missions du professeur documentaliste (gestion documentaire et accompagnement de l’élève dans la recherche d’informations).

Un travail de réflexion sur l’information, la communication, et l’évolution d’Internet nous ont permis d’arriver, dans un premier temps, à une maîtrise de l’information, puis à l’idée de développer la culture de l’information de l’élève, depuis sa recherche jusqu’à son exploitation en passant par sa lecture critique.

Depuis les années 2000, il y a eu une inflexion positive du métier vers les Sciences de l’information et de la communication, avec une spécialisation universitaire permettant aux collègues formés pour devenir professeurs documentalistes d’être mieux à même de répondre aux enjeux pédagogiques qui sont les leurs.

Mais, pour positive qu’elle soit, cette formation universitaire est invalidée par le CAPES, dont nous avons déjà dénoncé les priorités gestionnaires : il y a, dans l’évolution de ce concours, une trop grande mise en avant de la gestion du lieu et des documents.

Autre déception, dans la pratique du métier, cette fois : il nous est parfois difficile d’intervenir devant les élèves. Certes, tout dépend des établissements, des équipes, et du fait que les enseignants connaissent ou non notre métier et ses potentialités.

Nous souhaiterions donc que soient introduites dans les préparations aux concours, pour tous les enseignants, des formations à l’interdisciplinarité et au travail en collaboration – ce qui est rarement le cas.

Si les collègues ne savent pas ce que nous faisons, il devient difficile de collaborer avec eux : il faut aller les trouver, négocier, présenter notre métier, etc. C’est assez lourd.

D’ailleurs, la communauté éducative dans son ensemble connaît très mal notre métier. Ceux qui nous comprennent le mieux, ce sont les élèves. Eux arrivent à distinguer l’enseignant documentaliste du gestionnaire, contrairement aux collègues et aux chefs d’établissement qui ont tendance à nous voir comme des gestionnaires plus que comme des enseignants.

Pour en revenir à votre question sur la formation, je pense donc que les formations initiales et continues manquent d’éléments d’échanges..

 

Le dixième congrès des enseignants documentalistes de l’Éducation nationale

L’ÉCOLE DES LETTRES. – Le congrès des enseignants documentalistes de l’Éducation nationale se tiendra au mois d’octobre prochain. Quelle thématique allez-vous explorer ?

FLORIAN REYNAUD. – Au cours de ce congrès intitulé Enseignerapprendre l’information-documentation !, nous allons plus particulièrement nous intéresser à l’aspect pédagogique du métier, ce qui entre dans l’actualité des programmes. Le congrès comportera trois axes : une approche théorique sur les contenus, les savoirs de l’informationdocumentation; une approche pédagogique (comment aborder ces contenus avec les élèves) ; enfin, nous nous interrogerons sur l’organisation de nos enseignements et sur le lien entre l’information-documentation, notre domaine, et l’éducation liée à l’information telle qu’elle apparaît dans les nouveaux projets de programmes. Sur trois jours, du 9 au 11 octobre 2015, des chercheurs en sciences de l’information et de la communication et de nombreux collègues du terrain vont présenter des exemples de séquences réalisées avec les élèves.

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FADBEN et syndicats

L’ÉCOLE DES LETTRES. – Qu’est-ce qui différencie la FADBEN d’un syndicat ?

FLORIAN REYNAUD. – Nous menons une réflexion globale sur nos missions : pédagogie info-documentaire, gestion, ouverture culturelle et promotion de la lecture, mais aussi questions statutaires. Nous nous occupons de tout ce qui intéresse le métier.

Les syndicats, eux, s’occupent en général moins des contenus, de la pratique quotidienne du métier, mais s’attachent davantage aux questions statutaires, leur mission première étant la défense du professionnel.

Notre approche est parfois différente. Par exemple, dans le travail que nous menons autour des programmes, des contenus pédagogiques, nous partons de l’élève, des enjeux auxquels nous sommes confrontés pour l’élève, et c’est dans cette perspective que nous réfléchissons à la manière de faire évoluer les statuts des professeurs documentalistes.

La logique historique du syndicat veut qu’il défende d’abord la profession. Il veillera donc à ce que les réponses proposées pour les élèves ne viennent ni contredire ni impacter négativement les statuts des professionnels. En ce sens, il nous arrive de ne pas avoir la même approche, ce qui nous est parfois reproché.

En effet, nous allons plutôt avoir une ouverture sur les possibles, et ceux que nous allons mettre en avant ne seront pas toujours favorables aux statuts.

Mais nous estimons important de poser les questions. Après, on avise, et on voit comment traduire un équilibre entre les enjeux pour l’élève et, bien sûr, la défense d’un statut professionnel parfois mis à mal.

Autre différence entre notre fédération et un syndicat, le rapport à l’institution. En tant qu’association professionnelle, nous allons alerter l’institution, nous efforcer d’avoir des relations fréquentes avec l’inspection « Établissements et vie scolaire », avec la DGESCO, etc. Les syndicats, eux, négocient directement les textes avec l’institution. Nous, nous n’avons pas ce levier de négociation, juste un levier de discussions, d’échanges.

Cela dit, comme toutes les associations professionnelles, nous échangeons souvent avec les syndicats. Nous essayons de leur apporter des éléments car ce sont eux qui vont négocier avec l’institution. Nous nous efforçons d’avoir des points de vue qui ne soient pas politiquement marqués, mais une ouverture large sur ce qu’est la documentation, sur ce que sont les professeurs documentalistes afin de faire évoluer le métier sans a priori politique.

Nos adhérents syndiqués sont issus de toutes les tendances syndicales. Notre rôle et celui des syndicats sont complémentaires pour la profession.

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• Le site de la FADBEN.

• « Un écrivain au CDI » ou comment susciter ou entretenir le goût de lire, par Martine Le Maux, présidente de l’ADBEN La Réunion.

Tous les articles de « l’École des lettres » consacrés au CDI et au rôle du professeur documentaliste.

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