Pour une École supérieure du professorat et de l’éducation

Mai 2011 : Pôle-Emploi recherche des candidats à l’enseignement. L’opération est un succès. Les demandes affluent.

Juin 2011 : les CAPES rendent leur verdict. Reflux de candidats. Des centaines de postes ne sont pas pourvus.

En mai, des gens non formés mais demandeurs ; en juin, des gens préparés mais recalés. Ici un nombre croissant d’intéressés ; là une érosion des candidatures.

Où est la logique quand d’un côté une absence de formation crée un désir de formation, et de l’autre un Master Enseignement crée un rejet des concours de recrutement ? Où est la logique quand se tournent vers l’enseignement ceux qui n’y songeaient pas, et s’en détournent ceux qui s’y étaient engagés ? Où les « prêts-à-tout » l’emportent en nombre sur les «prêts-au concours » ?.

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Le monde à l’envers

Le vivier naturel (traditionnel) semble donc s’épuiser et laisser surgir, à côté, des ressources nouvelles et non canalisées. C’est peut-être le monde à l’envers, mais ce n’est pas un monde sans queue ni tête.

Cet apparent paradoxe repose sur deux tendances à ne pas confondre : un métier qui continue à susciter de l’intérêt quoi qu’on en dise ; un accès au métier qui décourage les bonnes volontés quoi qu’on y fasse. Les coups de projecteurs médiatiques mettent en lumière la crise du métier;  l’éclairage doit se déplacer sur la crise de la formation.

Dans cette optique, le projet d’Écoles supérieures du professorat et de l’éducation défendu par François Hollande au cours de sa campagne (discours d’Orléans sur l’École et la Nation, 9 février 2012) est une très bonne chose : un métier est valorisé s’il s’appuie sur une formation valorisante. Des études reconnues et estimées font une profession respectée. Une école renommée attire pour elle-même au-delà de ses débouchés.

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La situation actuelle :
un concours crispé sur des moyennes et des niveaux

Actuellement, les études qui conduisent à l’enseignement manquent singulièrement de panache : cursus universitaire centrée sur sa discipline, master enseignement et IUFM complémentaire aux ambitions professionnelles étriquées et mal comprises : les étudiants progressent sans éclat, sans prestige vers un concours couperet crispé sur des moyennes et des niveaux.

Il faut changer le mouvement, changer les regards, changer les contenus. Pour cela il faut rendre visible et crédible une formation copieuse, rénovée, modernisée, élargie, pluridisciplinaire, affirmant haut et fort la place faite au droit, à la psychologie, à la sociologie, à la pédagogie à côté de la formation  disciplinaire traditionnelle. Ce ne sont pas des aperçus pratiques et ponctuels du métier, des promesses d’accompagnement et de tutorat qui doivent compléter à la hâte une formation d’enseignant. C’est un vrai niveau digne d’études en licence qui doit être apporté en sciences de l’éducation, en didactique, en psycho-sociologie, en histoire de l’enseignement et connaissance du système éducatif.

On dira que tout cela est déjà donné. Voire. Sous quelle forme ? À quelle dose ? Préparer l’épreuve « Agir en fonctionnaire de l’état de manière éthique et responsable » n’est pas se doter d’une vraie culture juridique ni approcher du quart de la formation institutionnelle que délivre l’ESEN pour les personnels d’encadrement ou de direction. Un stage d’observation et quelques conseils de terrain ne peuvent rendre superflu et redondant un enseignement scientifique poussé du comportement, de la motivation, des émotions et des mécanismes d’apprentissage.

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Reconnaître l’apport indispensable des sciences humaines

Les sciences cognitives n’ont-elles rien à apprendre aux futurs enseignants ? Les enquêtes de sociologues et d’experts sont-elles réservées aux rapports ministériels ? Les psychologues, les pédiatres n’ont-ils rien à faire savoir sur les enfants ou les adolescents ? Les grands pédagogues de l’histoire de l’éducation doivent-ils rester inconnus, leurs méthodes restées ignorées, leurs travaux, leurs expériences négligées ? Les systèmes éducatifs étrangers ne sont-ils pas des occasions de réflexion ? L’éducation comparée n’est-elle pas aussi légitime que la littérature comparée ?

Les échecs et déceptions de jeunes enseignants ne sont bien souvent que la résultante d’une formation insuffisante et partielle au terme de laquelle l’étudiant, dominant certes sa discipline, a cru en vain qu’il maîtrisait aussi son métier. On laisse alors s’insinuer des messages du type : « Je ne suis pas fait pour enseigner », alors qu’en toute lucidité le message devrait être : « On ne m’a pas formé à l’enseignement. »

Focalisé sur la formation disciplinaire, sur laquelle les facultés bien structurées font peser une pression extrême, on en oublie la formation personnelle, psychologique, professionnelle et humaniste, plus variée dans ses sources et ses bases académiques, pour laquelle existent pourtant des programmes, des enseignements, des groupes de recherche et des noms aussi prestigieux que ceux consacrés par les disciplines académiques.

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Rechercher et permettre la polyvalence

La notoriété d’une formation, son efficacité, l’excellence de son enseignement se mesurent aux portes qu’elle ouvre. Une formation reconnue, autour et au-delà de sa vocation première, donne accès à des équivalences, à des passerelles qui multiplient les chances de faire valoir ses compétences.

Les prépas littéraires permettent d’aller en école de journalisme ou en école de commerce, les IEP font de même, les communications  s’établissent, les parcours se reconnaissent mutuellement.

Les écoles supérieures du professorat doivent atteindre ce degré de reconnaissance scientifique qui dotera leurs étudiants d’une polyvalence les rendant aptes à poursuivre le cas échéant dans la fonction publique, la psychologie, la sociologie ou l’éducation au sens large. Aujourd’hui l’étudiant qui aspire à l’enseignement est dans une voie étroite et à sens unique. Il faut élargir la chaussée, ménager des doubles voies, construire des échangeurs.

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Une inévitable réflexion sur les concours

Cette révision des contenus de formation ne peut faire l’économie d’une réflexion sur les concours : quelle formation aujourd’hui attend la dernière année d’études pour dire aux uns :   » Vous êtes aptes« , aux autres :  » Vous êtes recalés  » ? Partout on commence par  recruter, à bac + 0, + 2 ou + 3, des étudiants volontaires désireux de s’engager dans une voie librement choisie, puis on les forme sans pression mais sans laxisme durant deux à cinq années.

De l’école d’infirmière à l’école d’ingénieur en passant par l’école d’architecte, la difficulté est de se faire admettre dans la formation désirée dès la sortie du secondaire, non de faire reconnaître ses compétences en fin de parcours universitaire. Quelle image de soi  retire un candidat au CAPES  collé avec 6 de moyenne ? Qui aurait envie de se former à bac + 5 pour être in fine renvoyé comme un incapable ? Qui est prêt à s’engager dans un métier avec dans un coin de sa tête l’éternel souvenir de notes peu glorieuses ?

Les concours ont plus le pouvoir de délivrer un classement des étudiants les plus brillants des universités que la capacité à valider une formation professionnelle aboutie. Or il ne s’agit pas de recruter des étudiants, il s’agit de recruter des enseignants. Laissons à ces futures écoles supérieures du professorat le soin de retenir des étudiants motivés à bac + 2 ou bac + 3 puis laissons ces étudiants s’épanouir dans une formation pleine et entière qui ne soit pas une préparation déguisée à une sélection ultime et cruelle.

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Refonder les bases du métier

Les missions des professeurs se sont élargies : plus de responsabilités, plus d’implication dans l’établissement, plus de conseil dans l’orientation, plus de proximité dans la relation aux familles et aux élèves, plus d’initiatives pédagogiques et de compétences disciplinaires.

Ces attentes, nouvelles et nombreuses, les enseignants ne pourront y répondre que si une formation nouvelle et complète vient les préparer à ce rôle phare dans la politique éducative.

L’enjeu est tout autre que de restaurer ce qui naguère a été dégradé ; il s’agit de refonder les bases du métier en mettant en accord les moyens avec les finalités. Ce n’est pas rétablir une année de stage et une préparation bricolée, mais bien ériger une formation ambitieuse et moderne qui porte dignement  son nom d’École supérieure du professorat et de l’éducation.

Pascal Caglar

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4 réflexions au sujet de « Pour une École supérieure du professorat et de l’éducation »

  1. Ce texte « programmatique » est excellent. Il situe parfaitement les enjeux, montre clairement le point où on en est, met en relief les errements passés et propose des pistes.
    Engagé moi-même dans la formation des professeurs, je ressens l’attente des jeunes collègues qui débutent, ou qui préparent les concours pour se lancer dans ce métier. Et arrivant presque au terme de ma carrière, je sens un peu de quoi l’avenir sera fait (c’est prétentieux de le dire ainsi, mais soit). La relation pédagogique, la curiosité qu’on manifeste ou fait naître, voilà quelques clés du métier. Et bien sûr, le savoir, et la saveur.

  2. De fait, un texte programmatique qui, je l’espère, sera entendu.
    J’ai longtemps accompagné de jeunes collègues; si les IUFM n’étaient pas toujours à la hauteur de leurs attentes, ils avaient le mérite d’exister…
    La dimension disciplinaire demeure certes primordiale, mais on ne peut de fait aujourd’hui faire l’impasse sur la psychologie, les sciences cognitives ou la philosophie de l’éducation. Ce qui n’empêche bien sûr ni « le savoir », ni « la saveur »…

  3. Je m’en tiendrai au domaine de la langue. Le professeur dispose d’un large éventail de manuels pour planifier son travail et on pourrait penser qu’il trouve là du grain à moudre pour alimenter ses cours. En quantité, oui. Les chapitres sont même réorganisés pour rendre plus concret l’aspect utilitaire d’une analyse en lien avec l’expression orale et écrite. Seulement, on a parfois le sentiment de tourner en rond. L’ennui d’un travail répétitif menace, quand ce n’est pas la grammaire qui est perçue globalement comme une galère. Un catalogue de conseils montre ses limites, une formation suivie s’impose car le problème central est bien de faire prendre conscience à l’élève des mécanismes qui régissent son système. La grammaire tel un puzzle dont le jeune locuteur redécouvre les règles de fonctionnement qu’il porte en lui, voilà à quoi il convient de s’exercer en classe. Ce que doit envisager une formation « qui porte dignement son nom ». Ce qu’a commencé à faire la revue dans les fiches publiées ces dernières années…

  4. « INFO ou INTOX ?

    Création d’une nouvelle école supérieure d’horticulture et de l’environnement.

    On parle de créer en 2013 une école supérieure de l’horticulture et de l’environnement où l’ on formerait des jardiniers en un an avec, au programme, des cours uniquement théoriques sur :
    – la composition chimique des différentes terres,
    – la classification des différentes plantes,
    – l’historique de l’évolution des espèces végétales,
    – les transformations génétiques des différents légumes au cours des siècles,
    – les différentes perceptions sociétales de la culture biologique dans les pays étrangers,
    – l’étude comparative des différents engrais et désherbants,
    – l’évolution des outils en Europe,
    – l’étude des différents climats, l’eau, la température, la lune, le soleil,
    – le rôle et la fonction du jardinier dans la société française.
    L’ensemble des cours étant bien entendu donnés par de brillants spécialistes de leur spécialité n’ayant jamais cultivé quoi que ce soit eux-mêmes que ce soit dans un potager de banlieue, un terrain agricole ou un rond-point municipal. Bien entendu, aucune recette pour réussir semis, plants et récoltes ne serait donnée aux élèves jardiniers. Surtout pas de recettes ! Horreur ! Il faudrait qu’ils s’approprient par eux-mêmes démarche et méthode. Et puis surtout, les formateurs n’en connaîtraient concrètement aucune et seraient bien en peine de leur montrer comment on pourrait faire. Parfois, certains auraient tout de même effectué une année dans les jardins de Versailles ou dans le parc national suisse.
    Après cette année de formation poussée, ces élèves jardiniers aux têtes bien pleines seraient placés chez un employeur et seraient embauchés tout de suite grâce à leur savoir-faire.
    Info ou intox ?

    Attention ! Maintenant, suivant le même concept, on parle de créer, pour le métier très complexe d’enseignant « l’école supérieure du professorat et de l’éducation »
    Selon la logique précédente, n’interviendraient que des universitaires renommés ayant enseigné à de brillants étudiants . Certains seraient même de grands spécialistes auteurs de livres à succès pour classes virtuelles. Seraient cooptés les meilleurs professeurs choisis parmi les mieux formatés, n’ayant heureusement que peu enseigné et pas eu le temps de prendre de mauvaises habitudes. Les mauvaises langues, colportant qu’ils préfèreraient former les autres car ils ne sauraient pas gérer les gamins ou qu’ils n’auraient été que rarement des références dans leur établissement d’origine, seraient d’incultes jaloux.
    Ainsi, grâce à tous ces savoirs acquis, les apprentis professeurs quoiqu’un peu désorientés au début seraient prêts et bien armés pour apprendre sur le tas. Et ce n’est pas les tas de gamins qui manqueraient et qui se feraient un plaisir de parfaire une formation si bien pensée. On leur donnerait à cet effet, dès leurs débuts, un poste difficile, bien plus formateur. De plus, ils pourraient, par hasard, rencontrer dans leur établissement de vrais professionnels compétents qui les initieraient concrètement au métier.
    Info ou intox ?

    Espérons que c’est de l’intox. Pour tous les métiers, on aurait besoin de référents professionnels, d’exemples, de techniques, de pratique quotidienne encadrée, de conseils d’anciens, d’initiation aux nouvelles technologies, de pouvoir s’entraîner avec des garde-fous compétents, d’échanges d’expériences, de travail en équipe, d’analyses de pratiques, de mise en autonomie progressive … Et pas pour faire professeur ?Un jour, vous seriez un élève lambda, assis sur les bancs d’un amphi à écouter un pédagogue de salon, le lendemain, vous seriez Professeur face à trente paires d’yeux qui vous mitrailleraient alors que vous ne leur auriez encore rien fait !
    Vos prières à St Mérieu ne vous aideraient pas et comme les autres débutants, il faudrait chercher un collègue plus ancien, compatissant, qui voudrait bien vous donner quelques ficelles pour ne pas que vous vous fassiez bouffer. Alors, il vous poserait la question que tout le monde se pose depuis trop longtemps : « mais qu’est-ce qu’on vous apprend dans ce b……. ? Vous ne connaissez même pas les bases ! »
    Jean Claude DENECHAUD, principal à La Réunion, qui espère encore que l’école supérieure formera de vrais professionnels.
    Denech97@yahoo.fr »

    Toutes les réflexions actuelles autour des contenus de la future « école du professorat et de l’éducation » sont passionnantes et très riches mais sont principalement axées sur la formation théorique du stagiaire. Elles n’évoquent qu’accessoirement une articulation avec la pratique. J’ai l’impression que des nostalgiques de feu IUFM repartent sur les mêmes démarches suicidaires et vont de nouveau snober les apports de vrais professionnels compétents aptes à préparer concrètement les stagiaires à ce vrai métier.
    Je pense qu’on devrait plutôt construire la formation théorique à partir de l’analyse des diverses pratiques actuelles (visites de classes, vidéos, reportages), ce serait plus percutant, efficace et formateur.
    JCD denech97@yahoo.fr pour former des professeurs avertis.

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