Les nouveaux programmes et les apports des chercheurs. Une journée fondatrice ?

Souhaitée par le ministère de l’Éducation nationale, la demi-journée qui s’est déroulée le mercredi 9 novembre à la Cité des Sciences de Paris avait pour objectif de mettre en perspective la recherche universitaire plurielle impliquée par l’enseignement de la langue française et son apport dans les pratiques de classe depuis la maternelle jusqu’au lycée.

Adressée à un auditoire varié – chercheurs, inspecteurs, formateurs, professeurs des écoles ou de collège /lycée, expérimentés ou stagiaires –, elle avait pour corrélat d’attester de la légitimé scientifique des nouveaux programmes.

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La nécessaire interaction entre théories de l’enseignement
et pratiques pédagogiques

Michel Fayol, professeur émérite et membre du laboratoire de psychologie sociale et cognitive de l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, a ouvert cette demi-journée de synthèse en insistant sur des données empiriques caractérisant l’enseignement de la langue française. Dans ce domaine, comme dans tout le champ éducatif, un accroissement significatif des connaissances issues des sciences du langage et de l’éducation a été observé au cours de la décennie et s’est traduit sur le plan didactique et pédagogique.

Ainsi, contrairement à certaines idées reçues véhiculées par les opposants à la refondation de l’École de la république, l’apport des chercheurs n’a rien d’immatériel ou d’utopique et ne relève pas d’une obsession maladive de l’expérimentation. Et les acteurs de terrain souhaitent atteindre des objectifs réalistes d’apprentissage dans cette perspective collaborative. Corrélativement, sur le plan éthique, l’engagement pris à court, moyen et long terme, consiste à mesurer les effets de telle ou telle innovation sur la performance scolaire d’un groupe d’élèves suivi sur plusieurs années.

Le propos de Jean-Émile Gombert, professeur des universités et président honoraire de l’université Rennes-2 synthétisant la conférence de consensus « Lire – comprendre – apprendre : comment soutenir le développement de la lecture ? » est venu conforter l’idée rassurante que la recherche n’était en rien déconnectée du réel. L’apport des jurys de consensus étant justement d’amender une proposition scientifique quand sa validation pratique reste soumise au doute. La nécessité d’un enseignement explicite de la langue française a ainsi été clairement attestée, cette expression tenant même lieu de fil conducteur tout au long des interventions de l’après-midi.

Chargé, en son absence, de rendre compte des travaux de Roland Goigoux, professeur à l’université Blaise-Pascal (ÉSPÉ) de Clermont-Ferrand, Jean-Émile Gombert a rappelé en outre que la recherche de son collègue universitaire, sous l’intitulé, « Lire et écrire au CP », a été mise en œuvre et fonctionnalisée dans rien moins que 131 classes et qu’elle a par exemple mis en évidence que le travail explicite sur la compréhension au profit du déchiffrage était insuffisamment réalisé dans les classes.

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De la conception des nouveaux programmes à leur accompagnement

Sylvie Plane, professeur émérite des sciences du langage à l’ÉSPÉ Paris-Sorbonne et vice-présidente du Conseil supérieur des programmes, a rappelé quant à elle combien la conception des nouveaux programmes avait répondu à des exigences éthiques en insistant sur deux points. D’abord, la transparence des travaux du Conseil. Ensuite, la prise de conscience de sa responsabilité face une réalité chiffrée qui atteste d’un écart de performances majeur entre les élèves français– souvent lié à leur milieu socioculturel d’origine – par rapport aux autres pays de l’OCDE.

Tenant compte de cette double perspective, la conception des programmes s’est appuyée sur des équipes mixtes (chercheurs, inspecteurs, formateurs, enseignants) tout en se développant à partir de résultats de recherche consensuels. Parmi tous les champs explorés, la question de l’enseignement de l’oral a justifié dans le propos synthétique de Sylvie Plane une attention particulière. Le principe selon lequel, définitivement, à la lumière des sciences du langage, « l’oral, ça s’apprend », a ainsi pris une place prépondérante dans les nouveaux programmes. Dire et écouter n’étant plus désormais les parents pauvres du lire et de l’écrire.

Florence Robine, directrice générale de l’enseignement scolaire (Dgesco) avait en charge de tracer le pont reliant l’amont des nouveaux programmes avec le travail du Conseil et l’aval, à savoir la mise en ligne de leurs ressources d’accompagnement. Elle a rappelé l’ampleur de la tâche confiée à la Dgesco et à l’Inspection générale puisque cinquante cinq groupes d’experts ont été mobilisés, soit au final, plus de cinq cents personnes. Dans une certaine mesure, les documents d’accompagnement mis en ligne sur le site Eduscol depuis la rentrée de septembre 2016 renforcent l’idée maîtresse de cette journée « Enseigner la langue française » consistant à prouver et à légitimer le principe même de la recherche-action.

Ces ressources d’accompagnement n’ont en effet rien de figé ou de trop artificiel. À l’inverse, elles demeurent réellement didactisées, variant les supports (visuels, textuels) et comprenant des captations de séquences filmées. Le projet d’accompagnement des nouveaux programmes s’est soumis à une triple contrainte fondamentale : être scientifiquement étayé, développer une fonction didactique (en insistant notamment sur les processus d’apprentissage) et assurer une mise en œuvre pédagogique.

La force de ces ressources, indépendamment des retours critiques qu’elles ne manqueront pas de recevoir, reste ainsi tout à la fois, leur possibilité d’amélioration et leur capacité, pour reprendre les mots de Florence Robine à renforcer « tous les pans du travail du professeur ».

La suite de l’après-midi proposait sept ateliers « focus » sur les ressources d’accompagnement, tels que Comment améliorer le vocabulaire, Comment évaluer les compétences langagières des élèves ou encore Comment évaluer la lecture ? a permis de donner un aperçu de la richesse des propositions offertes.

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Un consensus fondé et structurant

À la façon d’un speed dating, les intervenants de la dernière séance plénière précédant l’intervention de clôture de Najat Vallaud-Belkacem, Sophie Kern, Sylvie Cèbe, Annie Magnan, Pascal Bressoux, Alain Bentolila, Michel Fayol et Maryse Bianco ont été contraints de synthétiser en cinq minutes chrono l’état des lieux et les perspectives de leurs recherches axées sur l’enseignement de la langue française.

Ils ont mis en relief la profonde responsabilité sociale de leurs travaux : qu’ils valorisent l’école inclusive, qu’ils soulignent la déperdition cognitive durant les vacances scolaires, les fausses logiques liées aux habitudes d’enseignement ou encore qu’ils cherchent à améliorer les compétences rédactionnelles en lycée professionnel. À les écouter les uns après les autres, une question cruciale s’est d’ailleurs implicitement fait jour ; question tenant à la déperdition du savoir, au désapprentissage mais aussi à cet écart saisissant entre des élèves qui sur-apprennent et pour lesquels une année scolaire équivaut à une année et demi d’apprentissage et ceux pour qui ce temps d’apprentissage réel se réduit à six mois.

Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France en psychologie cognitive expérimentale, de tout l’apport de cette demi-journée de rapprochement entre la théorie et la pratique a mis en relief dans sa synthèse l’idée que la recherche dans le domaine de l’enseignement de la langue française justifiait d’être publiée et davantage valorisée, notamment auprès des professeurs. En effet, le questionnement scientifique peut toucher, même sous une forme vulgarisée, non seulement la communauté éducative mais aussi les parents d’élèves et les politiques, afin que les progrès qu’ils véhiculent inspirent la représentation de l’école des uns et des autres et évitent toute tentation de régression vers une pédagogie de l’usage et de la tradition fondée sur un socle fondamentalement symbolique, comme la dictée ou les notes.

Il ne restait plus à  la ministre de l’Éducation nationale qu’à rappeler combien l’apport de la recherche permet d’échapper aux vaines polémiques. La valorisation du mot « consensus » dans son propos a eu le mérite d’insister sur le fait que les chercheurs ne sont pas uniquement des êtres conceptuels. Ce qu’ils mettent en lumière permet bien souvent de renouveler le regard sur des pratiques pédagogiques qui n’ont que la force de la coutume.

L’enseignement explicite, l’apprentissage précoce de l’activité de lecture-compréhension, un enseignement de la grammaire moins opaque, demeurent autant d’axes que la recherche a permis de consolider.

Antony Soron, ÉSPÉ  Paris

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• Voir le détail du programme de la demi-journée.

 

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